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Bien manger : angoisse ou plaisir ?

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Bien manger : angoisse ou plaisir ?

Manger est véritablement devenu « le casse-tête du siècle » (1). Alors que la nourriture n’a jamais été aussi abondante et sûre dans nos sociétés occidentales, elle est de plus en plus « le miroir de nos névroses ». Et cela se répercute bien évidemment dans la cuisine...

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Cuisine anxiogène ou cuisine plaisir ?

Le foisonnement d’injonctions (diététiques, manger sain, local, bio, sans...) mais aussi les particularismes alimentaires (2) qui pèsent sur la commensalité et les inquiétudes liées aux récentes crises ont un impact sur la façon qu’a chacun de se mettre en cuisine. D’autant que la médiatisation de la cuisine rajoute encore une couche de complexité en vantant la performance et le perfectionnisme de plats souvent trop sophistiqués pour être réalisés au quotidien.

Bien que cuisiner, ce n’est rien d’autre que « préparer et accommoder des aliments de telle sorte qu’ils soient propres à la consommation et agréables au goût » (si l’on se réfère à la définition du Larousse), la cuisine se charge d’enjeux et devient anxiogène pour beaucoup de personnes. Le syndrome « kitchen performance anxiety » se développe en réponse à la course aux résultats. Il est fréquent de perdre le plaisir de cuisiner et de rentrer dans un cercle vicieux « je ne cuisine pas et/ou je cuisine avec ma tête ».

Pourtant, cuisiner de façon créative et en se connectant à ses ressentis corporels invite en effet à retrouver le plaisir de se préparer à manger, et permet souvent de mieux se connaître.

Or il est possible de retrouver ce plaisir simple et décomplexé en revenant aux fondamentaux de la cuisine, à savoir en :

  • réhabilitant ses cinq sens,
  • cuisinant sans recette pour laisser libre cours à sa créativité
  • et en officiant sans objectif de résultat.

La cuisine thérapie, inspirée de la démarche Art-thérapie

Quand elle est appréhendée de façon créative et ludique, la cuisine permet non seulement de s’offrir une pause de bien-être mais aussi, très souvent, de mieux se connaître. C’est du reste tout le principe de la démarche initiée par l’Art-thérapie.

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L’Art-thérapie (3) propose en effet l’expression de soi par le biais de la création artistique. C’est une méthode d’accompagnement qui utilise le processus de création artistique à des fins thérapeutiques. L’Art-thérapie permet un détour par la création (au moyen d’un médiateur artistique, qui peut être au choix les arts plastiques, la danse, le théâtre, l’écriture ou encore le conte) et favorise un lâcher-prise ludique. C’est ce détour par le jeu qui facilite l’exploration de ressentis personnels et l’expression, souvent non verbale, d’émotions ou de vécus difficiles (voire indicibles).

Sachant que :

  • le résultat importe peu en Art-thérapie : il n’est pas nécessaire de savoir cuisiner pour se lancer. Ce qui compte, c’est ce qui est ressenti pendant le processus créatif et ce que ce processus et la production (l’œuvre créée) disent ou révèlent de soi.
  • c’est au participant de donner du sens à son expression. L’art-thérapeute se contente d’accueillir ce qui émerge dans l’ici et maintenant, dans une posture de non-jugement et de non-interprétation, et d’accompagner le processus de symbolisation et de verbalisation s’il y a lieu.

L’approche proposée par l’Art-thérapie et appliquée à la cuisine permet donc de réhabiliter une cuisine ludique, créative, sensorielle et décomplexée.

Appréhendée ainsi, la cuisine permet d’aller à la rencontre de soi

Les bienfaits relèvent d’abord du bien-être. Comme toute activité créative, cuisiner intuitivement est évidemment bon pour le moral et a un impact sur notre bien-être émotionnel (4). Nous nous sentons plus épanouis, plus sereins et comme revitalisés grâce à la créativité et entrons dans une spirale vertueuse en termes de fonctionnement psychologique.

La capacité à faire sans recette, à suivre son intuition et à réaliser quelque chose de ses mains solidifie également la confiance et l’estime de soi. Cuisiner ainsi permet de développer nos capacités créatives. En s’autorisant à faire sans se soucier du résultat et à prendre la responsabilité de nos actes, la cuisine renforce notre sentiment d’autonomie et notre propension à trouver nos propres solutions (d’autant que ce qui se passe dans cet espace de création préfigure souvent ce qui peut se passer dans le réel).

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Enfin, le fait de lâcher le mental et de cuisiner intuitivement permet aussi de se reconnecter avec ses sensations corporelles, de faire confiance à ses cinq sens et est une invitation à rester centré sur l’instant présent.

Au-delà de ces notions de plaisir et de bien-être, la cuisine est aussi une « aventure intérieure » (5 et 6), et l’opportunité de mieux se connaître et de mieux se comprendre. Cuisiner intuitivement permet de mettre de la conscience dans ce que notre façon de cuisiner dit de nous (7). Nos profils culinaires - que l’on soit perfectionniste, routinier, réfractaire, cérébral, débordé ou spontané - sont en effet en lien avec notre personnalité. Explorer nos façons de faire, nos croyances, nos automatismes pour se délester au besoin de ce qui ne nous convient pas (ou plus), identifier les échos que peuvent avoir nos comportements en cuisine dans d’autres aspects de la vie devient possible dès lors que l’on prend le temps de s’observer avec bienveillance et sans jugement. Dès lors aussi que l’on s’interroge avec quelques questions en apparence anodines, comme par exemple notre place à table : est-ce toujours la même ? Avons-nous du mal à la céder ? Comment nous a-t-elle été attribuée ?...

Faire ce détour en cuisine permet aussi d’entrer en contact avec des émotions ou ressentis, lesquels font surface pendant la phase de créativité, lorsque la vigilance du mental baisse. Ainsi cette participante qui prend conscience, grâce à une tomate, de ses fragilités intérieures et de sa pudeur à les cacher « avec un masque de façade et sous un dehors un peu brut de décoffrage ».

Pourquoi ça marche ?

Avec un recul de deux ans et près de 300 personnes accompagnées, j’ai acquis la conviction que la cuisine est un médiateur d’Art-thérapie puissant, qui permet de réelles avancées en termes de développement personnel. Les raisons tiennent à la spécificité de ce médiateur qui est à la fois :

  • Familier et accessible : que l’on cuisine ou pas, on a tous vu quelqu’un cuisiner dans notre entourage. La cuisine nous est donc accessible, c’est un univers connu, même s’il peut évidemment intimider voire repousser.
  • Ludique et créatif : quand la pression du résultat tombe, le jeu s’invite rapidement en cuisine et s’accompagne du plaisir enfantin (et presque régressif) de se livrer à une activité manuelle, d’avoir les mains dedans.
  • Sensoriel : la cuisine « parle » forcément à l’un de nos cinq sens, elle permet d’être attentif à ce qu’il se passe en soi, de redonner la parole au corps.
  • Identitaire et symbolique : la cuisine nous renvoie à nos racines, à notre pulsion de vie, elle est chargée de souvenirs mais aussi de symboles et de valeurs qui nous sont propres.
  • Universel et intime à la fois : la cuisine parle à tout le monde (nous avons tous quelque chose à en dire et c’est un puissant adjuvant relationnel dans les groupes) et elle est en même temps très intime dans la mesure où elle agit sur des aliments qu’on va incorporer pour les faire devenir soi. (8)

(Karine Gravel - Emmanuelle Turquet / Conférence du Fonds français pour l’alimentation et la santé « Manger et cuisiner intuitivement : une autre approche de l’alimentation » le 2 février 2017)

Références

  1. Anne-Sylvie Sprenger journaliste dans www.femina.ch.
  2. Claude Fischler, Les alimentations particulières, Odile Jacob, 2013.
  3. Angela Evers, 2012, Le grand livre de l’art-thérapie, Eyrolles.
  4. www.tandfonline.com
  5. Isabelle Filliozat, 2012, Bien dans sa cuisine, Quand la préparation d’un repas devient une aventure intérieure, JC Lattès.
  6. Isabelle Filliozat, Un zeste de conscience dans la cuisine, Marabout poche, 2014.
  7. Michel Gillain, 2010, Comprendre ma cuisine intérieure, InterEditions.
  8. Jean-Claude Kaufmann, Casseroles, amour et crises, Pluriel, 2011.

SOURCE : FFAS

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