Publicité

Alimentation du futur, tradition et rétro-innovation

940 vues Temps de lecture : 7 min Réagir

Alimentation du futur, tradition et rétro-innovation

Les représentations et les attentes des consommateurs vis-à-vis de l’alimentation de demain se caractérisent par un paradoxe. On observe en effet la coexistence – y compris chez les mêmes individus – de deux attitudes qui, à première vue, semblent contradictoires : d’un côté, l’expression d’un réel intérêt pour les innovations dans le champ de l’alimentation ; de l’autre, une méfiance croissante vis-à-vis des nouveaux aliments « industriels » et des technologies en général. Avec, en parallèle, un désir de retour aux sources et à la tradition, une quête de naturel et d’authenticité.

Publicité

Les innovations de la « food tech » séduisent de nombreux mangeurs

En quelques années, le développement rapide de certaines technologies - intelligence artificielle, technologies de l’information et de la communication, géolocalisation, biotechnologies… - a commencé à modifier profondément le paysage alimentaire. Face à cette révolution naissante de la food tech, une fraction des consommateurs a adopté avec enthousiasme certaines des innovations proposées. En moins d’une décennie, de nouvelles pratiques d’achat sont apparues comme, par exemple, l’utilisation de l’ordinateur ou du smartphone pour comparer les prix, recueillir des informations sur les produits ou les avis des autres internautes, identifier un fournisseur local, commander et payer en ligne, retirer ses achats dans un point de collecte, se faire livrer ses courses ou ses repas au domicile…

En permanence, sont lancés des produits nouveaux (p.ex. des aliments fonctionnels) ou des produits fabriqués selon des process innovants et présentés dans des emballages « intelligents ». Parallèlement, de nouveaux services sont proposés (applications de coaching nutritionnel, aides à la cuisine, etc) ainsi que des objets et ustensiles culinaires « connectés ». Pour demain, les médias nous laissent entrevoir des innovations encore plus spectaculaires : imprimantes 3D « personnelles », repas à base d’insectes, d’algues ou de viande in vitro, fermes urbaines high tech, etc.

Pourtant, les Français se méfient de plus en plus des innovations technologiques

De nombreuses enquêtes montrent qu’en France, les résistances aux innovations technologiques sont, dans l’ensemble, relativement fortes et qu’elles ne cessent de croître. Ainsi, par exemple, nos concitoyens sont, au fil des années, de plus en plus nombreux à penser que le fait de vivre à proximité d’une antenne relais pour téléphones mobiles accroît fortement le risque de cancer (crainte scientifiquement non fondée) (1). Dans le domaine alimentaire, on observe une très forte défiance vis-à-vis des OGM, du clonage des animaux d’élevage (2) ou encore de l’utilisation de nano-particules dans les aliments et leurs emballages. Globalement, la société française apparaît de plus en plus inquiète et risquophobe, nos concitoyens ayant de plus en plus tendance à se focaliser sur les éventuels risques d’une innovation en oubliant de considérer ses bénéfices potentiels.

La perception s’est totalement inversée : aujourd’hui, ce sont les technologies qui représentent le risque et c’est le retour à la nature – autrefois perçue comme dangereuse pour l’homme - qui prend la place de la science et de la technique comme réponse face aux dangers que l’humanité fait courir à elle-même et à la planète.

La sensibilité sociale au risque et la technophobie se sont accentuées à partir des années 2000. Le sociologue Gérald Bronner note que cette période correspond à l’essor d’internet et des réseaux sociaux. Ces médias favorisent la diffusion immédiate dans l’espace public de toutes les opinions, croyances et peurs… y compris les plus farfelues, mensongères ou craintives vis-à-vis des innovations techniques. A l’internaute non averti, ces points de vue subjectifs apparaissent aussi pertinents et dignes de foi que les faits scientifiques et les conclusions des experts (ces dernières étant désormais assimilées à de simples opinions !). L’usage d’internet s’accompagne d’un autre effet pervers, qui renforce la méfiance a priori : celui de « la généralisation du sentiment de savoir »

Le goût des Français pour la tradition en matière d’alimentation

Publicité

Tout au long des Trente Glorieuses, les Français se sont montrés très réceptifs aux nouveautés alimentaires de l’époque, qu’il s’agisse des nouveaux produits (plats cuisinés, surgelés, salades en sachets…), de l’équipement électro-ménager, des hypermarchés ou encore de la restauration rapide.

Pourtant, dès le début des années 1990, certains d’entre eux ont commencé à manifester un intérêt pour les aliments et les plats du terroir, les produits traditionnels, les cuisines des régions, les recettes à l’ancienne… L’essor des produits AOC attestait également de cet attrait. Certaines marques ont, de façon précoce, investi ce créneau de la nostalgie alimentaire et de l’authenticité, en commercialisant des gammes et des produits (industriels) aux noms évocateurs : Grand-mère, Mamie Nova, Bonne Maman…, promus par des slogans explicites (« Pour que vivent la tradition et les sensations », « Le goût du passé remis au goût du jour »).

En 2017, le retour au passé et à « l’authenticité » est toujours un des grands axes de l’innovation alimentaire. Pour (re)lancer certains produits, rien de tel que de leur (re)donner un coup de vieux ! En relookant le packaging pour lui conférer un aspect vintage, en reproduisant industriellement une recette ancienne (ce qui oblige parfois à moderniser l’usine !), en associant ingrédients nouveaux et traditionnels (p.ex. algues et légumes anciens comme dans les « Tartares de Mémé » présentés au SIAL 2016).

Une des raisons de ce retour à la tradition et à un passé... idéalisés réside dans les inquiétudes que suscite l’alimentation moderne (et, au-delà, l’instabilité du monde). De plus en de consommateurs se tournent vers les valeurs refuge du « naturel » et de l’authentique (cf l’intérêt actuel pour les produits les moins transformés possibles), du traditionnel et du terroir, de l’artisanal et du local… en partie pour apaiser les craintes liées au caractère « non identifié » de l’aliment industriel. On l’a dit, ce conservatisme alimentaire co-existe aujourd’hui avec un certain goût de l’innovation. Cette cohabitation n’est pas nouvelle : comme ses ancêtres du Paléolithique, le mangeur contemporain est à la fois néophobe (spontanément, il se méfie de l’aliment nouveau qu’il sait potentiellement toxique) et néophile (d’instinct, il est attiré par la nouveauté car étant omnivore, il doit nécessairement avoir une alimentation diversifiée).

Concilier tradition et innovation : la « rétro-innovation »

Publicité

Même s’ils ont, dans l’ensemble, tendance à se méfier des innovations et qu’ils recherchent la tradition et le naturel, les consommateurs ne sont pas insensibles aux produits et services innovants de la food tech. Bien que contradictoires a priori, les deux attitudes peuvent co-exister harmonieusement. A une condition toutefois : que les innovations proposées soient perçues par les mangeurs comme compatibles avec leurs représentations, besoins et attentes. Aussi nombreuses que variées, ces attentes s’organisent selon des priorités qui diffèrent selon les individus et, pour une même personne, selon le contexte du moment. Parmi ces attentes figurent la sécurité sanitaire, le prix, la praticité, la valeur santé, le plaisir sensoriel, la dimension « partage », la connaissance des caractéristiques du produit, l’acceptabilité culturelle de l’aliment, la tradition, la naturalité, le respect de l’environnement, l’éthique (bien-être animal, rémunération juste des producteurs), la traçabilité, la transparence, etc.

Cela signifie que toutes les innovations de la food tech ne connaîtront pas le même succès. Ainsi, on peut prédire un accueil favorable et durable aux innovations permettant de réduire le temps consacré à l’alimentation et d’accroître la praticité. C’est-àdire aux innovations portant sur les produits, les emballages ou les ustensiles culinaires qui rendront les aliments toujours plus simples ou plus rapides à utiliser ou à cuisiner, qui allongeront leur durée de conservation tout en réduisant le gaspillage, ainsi qu’aux innovations qui simplifieront et réduiront encore plus le temps contraint consacré aux approvisionnements alimentaires (commande en ligne, livraison au domicile).

D’autres types d’innovations devraient voir leur succès actuel se confirmer dans l’avenir : services permettant d’accéder aux informations souhaitées sur les produits et leurs ingrédients, leur origine, leurs lieux et modes d’élaboration, les fabricants et les producteurs agricoles et leurs engagements environnementaux ou sociaux, les avis des autres clients… Un potentiel existe également du côté des nouveaux produits à base de protéines végétales (en substitution aux produits carnés devenus moins « bons à penser »), de certains aliments fonctionnels aux bénéfices santé démontrés, des applications favorisant une alimentation personnalisée (demain, certains consommateurs seront sans doute séduits par les conseils de nutrition préventive fondés sur l’analyse de leur microbiote intestinal ou de leurs facteurs de risque).

Certaines de ces innovations pourront contribuer à mieux satisfaire le besoin de tradition, d’authenticité et de naturel des mangeurs en quête de sécurité : services internet permettant d’acheter en ligne des « légumes oubliés », d’identifier des fournisseurs locaux (réassurance liée à la proximité géographique et humaine, consommation citoyenne), etc. On retrouve là, sous une forme modernisée (innover pour reconnecter au passé), le concept marketing de rétro-innovation.

Ces nouveaux produits ou services compatibles avec les représentations et attentes des consommateurs devraient, en toute logique, être mieux acceptés que, par exemple, les insectes ou les algues qui, dans notre culture alimentaire française, n’ont rien de « traditionnel ». Ou que la future viande « synthétique » issue de cultures de cellules souches musculaires (même si certains voient dans celle-ci le moyen de résoudre les questions éthiques et environnementales posées par l’élevage). De la même façon, les « solutions nutritionnellement parfaites » des marques Soylent ou Feed apparaissent bien éloignées de nos valeurs de repas partagé et de plaisir sensoriel.

L’alimentation de demain devrait être caractérisée par une grande pluralité de styles, variables selon les groupes sociaux et aussi, pour un même mangeur, selon les contextes et les objectifs du moment. Elle pourra concilier modernité et tradition en mobilisant certaines innovations au service du besoin de réassurance et du désir de retour aux sources et aux « valeurs sûres ». Des innovations qui permettront de manger « mieux » (plus sain, plus éthique, etc) avec… sérénité et plaisir.

(Par Eric Birlouez, Sociologue de l'alimentation - Conférence du Fonds français pour l’alimentation et la santé « Quelles innovations pour l’alimentation de demain ? » - 15 septembre 2017)

SOURCE : FFAS

Cela pourrait vous intéresser

Publicité