Vers une nouvelle approche de l'éducation alimentaire au Canada ?

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Alors que l'éducation nutritionnelle privilégie souvent les prescriptions de comportements alimentaires désirables à partir des données scientifiques en nutrition, l'éducation alimentaire se soucie de faire retour aux aliments de base et aux aspects psychosociaux qui entourent l'acte alimentaire...

« Vers une nouvelle approche de l’éducation alimentaire au Canada ? » - Crédits Photo : © Amber Antozak - istockphoto.com S’efforçant de s’éloigner des attitudes prescriptives, elle part du constat qu’une distance importante s’est instaurée entre le mangeur et la connaissance de l’aliment, de sa source, de la façon de le cuisiner et de le servir. Elle vise à rapprocher le mangeur de l’aliment, en faisant passer au deuxième plan les aspects nutritionnels, qui restent indispensables sur le fond mais doivent maintenant être abordés de manière moins restrictive, moins directive ou punitive.

Par le biais de l’éducation alimentaire, la préoccupation excessive à l’égard de la santé, du poids corporel ou du nombre de calories consommées, la mise en évidence insistante des relations entre alimentation et maladie, les discours culpabilisants s’effaceront progressivement devant des approches qui mettent en avant l’aliment et le plaisir. Tout cela peut se faire sans pour autant sacrifier la saine alimentation.

Quelles sont les thématiques les plus courantes de cette éducation ?

On peut citer, sans vouloir être exhaustif, les interventions portant sur les aliments, leur origine et leur approvisionnement, les critères de choix des aliments, les notions de variété, d’appétit, de faim et de modération, l’acte de cuisiner, le sens du repas, les mythes associés aux aliments, les approches visant à soulager les conditions d’insécurité alimentaire, la relation entre le poids corporel et les comportements alimentaires, etc...

Qu’est-ce qui a conduit à dessiner le concept d’éducation alimentaire ?

Les évaluations dont nous disposons suggèrent que beaucoup d’objectifs ou de cibles ne sont pas atteints avec une approche nutritionnelle traditionnelle, médicale : c’est le cas par exemple du traitement de l’obésité. Nous avons négligé des approches simples, basées sur le choix et la transformation des aliments, l’apprentissage de la cuisine, de la prise des repas en famille, etc... Nous avons aussi négligé de vérifier les motivations des clientèles à apporter les changements désirables sur le plan de la santé. Cette analyse ne fait pas toujours l’unanimité au Canada et certains souhaitent encore maintenir un type d’intervention qualifié de plus professionnel.

La solution devra toutefois passer par une complémentarité et un rapprochement des publics visés. Sans devoir négliger leur savoir scientifique, les spécialistes de la nutrition devront se faire de nouveaux alliés en cuisine, en agriculture, en sciences sociales.

Quels sont les principaux acteurs de l’éducation alimentaire au Canada ?

Depuis 1942, le gouvernement du Canada intervient avec le Guide alimentaire canadien, récemment révisé en 2007. Les Diététistes du Canada organisent chaque année depuis plus de 25 ans le Mois de la nutrition, un ensemble d’événements grand public et d’activités médiatiques centrées sur l’alimentation, la santé et le bien-être. Mais bien d’autres acteurs sont impliqués, d’un océan à l’autre ! Des associations offrent des services d’aide culinaire, d’approvisionnement ou de références, par Internet ou par téléphone : les enquêtes montrent que les consommateurs sont encore demandeurs de recettes et de menus ! Les grandes entreprises privées comme les Producteurs laitiers du Canada lancent des campagnes très intéressantes, par exemple sur la femme et son image corporelle.

On observe d’ailleurs de la part de l’industrie le déploiement de ressources considérables en éducation et leur défi est de maintenir une crédibilité comme acteur commercial. Les professionnels de santé, les fondations associées à l’industrie et impliquées dans les diverses disciplines de la santé (comme la cardiologie) participent aussi à l’éducation alimentaire. De même que des restaurateurs, des auteurs à succès, et de nombreux médias télévisés et écrits qui ont gagné des auditoires très fidèles...

Il faut en particulier signaler la part croissante que prennent les mouvements coopératifs ou encore alternatifs. Impliqué dans le soutien des agricultures locales, principalement biologiques, un organisme sans but lucratif de Montréal a ainsi lancé une question appelée à développer un nouveau concept : "avez-vous un fermier de famille ?". Calquée sur celle de médecin de famille, cette notion vise à rapprocher le mangeur des marchés de proximité et des sources d’approvisionnement local, à rétablir un échange entre l’acheteur et ses fournisseurs. Un autre type de projet issu d’un mouvement coopératif international, "Des jardins sur les toits", vise à initier l’autoproduction et l’acquisition d’une certaine autonomie alimentaire par des techniques de "jardinage sans terre", dans des pots disposés sur les terrasses...

A travers ces expériences, il s’agit de restaurer une complicité perdue entre l’aliment, celui qui le produit et celui qui le mange, ou encore de redonner au mangeur un pouvoir sur ce qu’il choisit de manger. Ces orientations sont à mon avis destinées à prendre beaucoup d’ampleur.

Au total, il paraît difficile de parler d’une stratégie d’éducation alimentaire centralisée et unifiée...

Sur le terrain, il existe en fait une multiplicité d’initiatives qui s’ignorent souvent les unes les autres alors qu’elles sont très ressemblantes et font souvent appel à des moyens comparables. Beaucoup de projets se multiplient dans les provinces sans être recensés. Certains travaillent sans savoir qu’ils pourraient bénéficier de l’expérience et des outils des autres, parfois facilement utilisables au prix d’un minimum d’adaptation. Le Canada est vaste. C’est à l’évidence une faiblesse de l’éducation alimentaire actuelle : la mise en commun et le partage des programmes sont des idées qui doivent commencer à prendre corps. Une autre faiblesse est pour le moment le peu d’évaluation de l’impact de ces programmes.

Quelles sont les principales "cibles" de l’éducation alimentaire au Canada ?

Si l’éducation alimentaire s’adresse à tous, et prioritairement aux femmes, à l’enfance, aux 3e et 4e âges, elle nécessite d’être précisément ciblée pour être efficace. Nous devons réfléchir particulièrement aux moyens d’atteindre les populations vulnérables sur le plan socio-économique ainsi que les populations d’immigrants, qui justifient des approches spécifiques. Un problème important est celui de la mauvaise compréhension de la langue (anglais ou français). Il concerne souvent des immigrants, mais aussi un certain nombre de Canadiens qui n’ont pas eu l’occasion d’entretenir durant leur vie les connaissances de base nécessaires à la lecture et à l’arithmétique. Toute une population vieillissante n’a pas bénéficié du même niveau d’éducation que les générations actuelles.

Les outils de travail dont nous disposons s’adressent à une population scolarisée. Le choix des termes et la vulgarisation des savoirs, au besoin par des images, sont extrêmement importants. L’étiquetage nutritionnel, la valeur nutritive, des termes comme variété, modération, taille des portions, demeurent incompréhensibles pour la majorité des populations qui auraient besoin de les comprendre. C’est un souci majeur, dont les professionnels de santé se sont avisés tardivement. Les publics comprennent difficilement certains discours qui les concernent et, faute d’évaluation, on peut maintenir longtemps l’illusion de les rejoindre. Cette situation suscite beaucoup de réflexions aujourd’hui.

Une autre "cible" mériterait sans doute aussi un certain intérêt au regard des évolutions actuelles : les hommes, dont j’aime à dire parfois qu’on pourrait penser qu’ils ne mangent pas ! La femme a toujours été considérée comme le prescripteur en matière alimentaire. Cela reste assez vrai, mais il faut aussi compter avec la répartition des tâches à l’intérieur des ménages, pour les courses et la cuisine par exemple : variable selon les cultures, cette part connaît aussi certaines redistributions aujourd’hui...

Tout cela n’engage-t-il pas à réaliser des programmes spécifiques pour chaque groupe de population, plutôt qu’une communication générale tous azimuts ?

Tout à fait. Les programmes d’éducation alimentaire ne peuvent plus être développés en vase clos, par des professionnels convaincus qu’ils répondent aux besoins des groupes cibles. On s’aperçoit aujourd’hui qu’une évaluation préalable et une segmentation des besoins des populations visées sont indispensables. Même s’il y a encore beaucoup de résistances, les organismes subventionnaires invitent aujourd’hui les professionnels de santé à faire du marketing social, ainsi sur le modèle du marketing commercial : "vous avez une idée de programme, allez d’abord la tester auprès du groupe cible, pour voir si elle correspond à ses préoccupations et à ses besoins !" C’est en mesurant ces premières réactions que l’on peut voir la pertinence des programmes que l’on souhaite développer.

Les exercices de ce type conduisent notamment à voir que l’éducation alimentaire doit souvent précéder l’éducation nutritionnelle. Dans le domaine de la santé, on commence ainsi à mesurer les parts de marché rejointes et à examiner les processus pour analyser les obstacles rencontrés, tirer les leçons des échecs, souvent aussi éclairants que les succès...

(Marie Marquis, Université de Montréal - Colloque IFN « Eduquer les mangeurs ? » de l’Institut Français pour la Nutrition - 9 décembre 2008)

SOURCE : Institut Français pour la Nutrition

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