Tenir compte de la densité nutritionnelle et du prix des aliments pour des recommandations réalistes

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Les choix des consommateurs sont en général dictés par le goût, le prix et l'aspect pratique des aliments. Avec pour toile de fond la crise économique et la hausse des prix, les consommateurs ont tendance à privilégier les aliments à prix discounts au détriment de l'équilibre alimentaire et même du goût. La qualité de l'alimentation en souffrira-t-elle ? Notre travail de recherche - conduit en collaboration avec des scientifiques français - clarifie les relations entre qualité et prix des aliments et propose des pistes pour échapper à la récession nutritionnelle.

« Tenir compte de la densité nutritionnelle et du prix des aliments pour des recommandations réalistes » - Crédit photo : www.cerin.org On sait depuis longtemps que la qualité des régimes alimentaires dépend du niveau d’éducation et de revenus des ménages. Lorsque le niveau socio-culturel, les revenus et le budget alimentaire diminuent, les choix se déplacent généralement vers des aliments peu coûteux comme les céréales raffinées, les sucres ajoutés et les matières grasses végétales au détriment d’aliments sains - céréales non-raffinées, viandes maigres, produits laitiers, légumes et fruits.

Les confiseries, très énergétiques, et les matières grasses bon marché sont des aliments prêt-à-manger et pratiques à consommer. Ces aliments, ou junk food, riches en énergie sont souvent pauvres en nutriments. Ils apportent des calories vides et ne sauraient se substituer à une alimentation saine et équilibrée. Pourtant, ils peuvent constituer la seule option pour les populations à revenus modestes qui manquent tant de savoir-faire culinaire et d’équipement ménager que de temps et d’argent.

Pour les professionnels, comment faire passer des messages d’équilibre alimentaire ?

Jusqu’à aujourd’hui, les recommandations nutritionnelles se sont focalisées sur la nutrition. Elles ont identifié les groupes d’aliments, les aliments, voire les nutriments qui ont prouvé leur effet bénéfique sur la santé ou la diminution du risque de maladies. Dans le contexte économique actuel, il est temps, pour les professionnels de repérer, au sein des différents groupes d’aliments, ceux qui sont à la fois de bonne qualité nutritionnelle et abordables financièrement ; tout en respectant les habitudes alimentaires actuelles du pays pour s’assurer que les aliments recommandés sont compatibles avec le modèle alimentaire.

En France, pour être réalistes, les recommandations nutritionnelles doivent prendre en compte les prix des produits, les préférences alimentaires, les habitudes et pratiques culinaire et les normes culturelles et sociétales qui constituent le modèle français.

La recherche peut-elle aider à identifier les aliments à la fois riches en nutriments et abordables en termes de prix ?

Les chercheurs ont mis au point des techniques d’analyse multi-critères des aliments en fonction de leurs qualités nutritionnelles, c’est-à-dire de leur densité nutritionnelle (quantité de nutriments-clefs contenus dans l’aliment concerné rapportée aux calories qu’il apporte) et de leur prix. Certains aliments apportent plus de calories que de nutriments ; à l’inverse, les aliments les plus intéressants apportent plus de nutriments que de calories. Ces techniques d’analyse de la densité nutritionnelle permettent aux chercheurs de classer les aliments en fonction du rapport nutriments / calorie et nutriments / prix. L’Index Nutrient Rich food (NRF) constitue un exemple qui sera développé lors du colloque. Les premières données déjà disponibles laissent à penser que parmi les produits répondant à ce profil, on trouve les oeufs, les légumes secs et les produits laitiers, en particulier le lait.

Vers des recommandations nutritionnelles réalistes... De la théorie à la pratique

Pour être réalistes, les recommandations nutritionnelles devraient moins se préoccuper d’index glycémique ou de céréales complètes coûteuses. Les pommes de terre, interdites dans les dons de l’aide alimentaire aux Etats-Unis, sont pourtant de bonnes sources de nutriments comme le potassium et les fibres. Pour être efficaces, les recommandations nutritionnelles devraient reconnaître que toute transformation alimentaire n’est pas, en soi, mauvaise : certains nutriments, par exemple le lycopène sont, en fait, concentrés dans les produits alimentaires transformés. Ainsi le pragmatisme ferait venir ou revenir sur nos tables, les oeufs, les légumes secs, le lait, le fromage et la viande de boeuf hachée...

Les foyers aux revenus modestes seront tentés par les aliments bon marché riches en énergie mais pauvres en nutriments. Bien que des prix élevés ne garantissent pas une alimentation de meilleure qualité, réduire les dépenses alimentaires en-deçà d’un certain montant conduit presque automatiquement à une alimentation riche en énergie et pauvre en nutriments. Cependant, tous les aliments riches en nutriments ne sont pas onéreux et certains offrent un excellent rapport qualité-prix. Identifier les aliments riches en nutriments et d’un prix abordable devient une priorité pour les recommandations nutritionnelles.

Une alimentation de bonne qualité et peu chère signifie réconcilier densité nutritionnelle, coût des nutriments et préférences ou normes sociales dominantes dans la population. Les recommandations nutritionnelles doivent prendre en compte ces différents facteurs en développant des recommandations qui puissent être vraiment mises en oeuvre par toutes les catégories de la population. En particulier, la situation économique actuelle exige que les recommandations nutritionnelles prennent en compte les prix et les vrais choix des vrais gens en matière de produits alimentaires...

Bien manger, un défi à relever

Les choix des aliments sont largement déterminés par leur goût, leur prix et leur aspect pratique. Les recommandations nutritionnelles tendent à promouvoir la qualité nutritionnelle de l’alimentation, mais prennent rarement en compte les préférences et les prix. Une alimentation de bonne qualité à un prix abordable devrait être le socle de recommandations nutritionnelles réalistes.

Bien manger suppose des connaissances, de l’argent et du temps. Les familles à bas revenus ne disposent souvent pas de ces ressources sociales et matérielles de base. Une des raisons de la prévalence de l’obésité au sein des groupes à faibles revenus pourrait bien être un accès limité à des aliments sains par défaut de connaissances de base.

La recherche peut aider à identifier les aliments « intéressants ». La mise au point de scores multi-critères, comme le Nutrient Rich Food (NRF9.3 disponible sur ce site exemple) peut aider à identifier les aliments nutritionnellement riches tout en étant abordables, d’un goût agréable et faisant partie des tendances dominantes de l’alimentation du pays considéré.

Références :

  • Andrieu E, Darmon N, Drewnowski A. Low cost diets : more energy, fewer nutrients. Eur J Clin Nutr 2006;60:434-6
  • Darmon N, Drewnowski A. Does social class predict diet quality ? Am J Clin Nutr 2008;87:1107-1117
  • Drewnowski A, Specter SE. Povery and obesity. The role of energy density and energy costs. Am J Clin Nutr 2004;79:6-16
  • Drewnowski A, Darmon N. The economics of obesity : dietary energy density and energy cost. Am J Clin Nutr 2005;82(suppl) :265S-73S

(Professeur Adam DREWNOWSKI, Nutritionniste et épidémiologiste, University de Washington, Seattle - Colloque « Alimentation et pouvoir d’achat, concilier qualité nutritionnelle et prix » organisé par le CERIN - 13 mars 2009)

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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