Réglementaion nutritionnelle : le grand ménage

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L'autorité européenne, après plusieurs années de discussions, négociations, partis pris et lobbying, a pondu, textes après textes, ce qui est maintenant considéré comme le monument quasi achevé des allégations nutritionnelles et de santé. Ces textes concernent les aliments et les compléments alimentaires. Même inachevé, ce travail a des répercussions importantes pour vos patients.

Allégations : promesses artificielles ?

Le thé qui donne la taille de guêpe ou la poudre qui permet de régénérer les articulations ? Le bonbon au chocolat qui fait grandir les enfants ou la pâte brune qui équilibre le petit-déjeuner ? Toutes les allégations - revendications en français - doivent pouvoir être justifiées.

C'est ce que disait le texte « avant » que l'Europe ne s'en mêle, et c'est ce que le texte dit « après ». La différence ? Ce sont les preuves que vous devez fournir a priori aujourd'hui, quand elles devaient être à disposition du contrôleur « avant »... et que le contrôleur ne venait que très rarement !

La philosophie de la loi, elle, reste sur son cap : il ne faut pas tromper le consommateur. Elle y met juste un petit plus de fermeté.

Avant en France : « Tout ce qui n'est pas autorisé est interdit ».

Avant en Angleterre : « tout ce qui n'est pas interdit est autorisé ».

Aujourd'hui partout en Europe : Tout doit être prouvé scientifiquement.

Allégations nutritionnelles

Le principe de base est qu'il n'est pas possible d'évoquer la présence d'un nutriment s'il n'est pas présent à au moins 15 % des AJR (apports journaliers recommandés). Ces AJR ont été fixés par le législateur et non par le nutritionniste, qui lui, parle plus volontiers d'ANC (apports nutritionnels conseillés), ceux-ci évoluant selon l'âge du capitaine, son sexe, son activité, etc.

Les AJR, eux, sont monolithiques. Un chiffre par nutriment principal, point barre. Par exemple, l'AJR du calcium est de 800 mg quand ses ANC vont de 400 à 1400 mg de 0 à 100 ans.

Les allégations nutritionnelles sont sujettes à un niveau minimum (15 % des AJR) pour 100 g ou 100 ml ou pour une portion le cas échéant.

Ainsi, un plat cuisiné individuel (280 à 300 g) pourra faire plus d'allégations qu'un plat à diviser en 2 (500 à 600 g). C'est injuste.

Et mine de rien, cette loi perturbe les idées reçues .... la pomme n'est pas source de vitamine C (elle n'en contient pas assez), le lait est à peine source de calcium (120 mg de calcium font tout juste 15 % des AJR, dommage !).

Ainsi, pour dire « source de », il faut au moins :

Source de...

La loi et ses à-côtés

Le problème d'une réglementation, c'est qu'une fois posée, on voit mieux comment et où louvoyer. C'est un peu ce qu'il se passe avec ces nouveaux textes. Nous, experts dans la réglementation nutritionnelle, pouvons déjà visualiser avec certitude les points faibles qui laissent tout loisir de faire passer des messages qui, franchement, sont vraiment trompeurs.

On n'a pas assez de calcium pour faire une allégation ? Qu'importe : disons que c'est « riche en lait »... Pour le consommateur, c'est synonyme. Idem pour le « riche en fruits » ou « c'est plein de bon lait et de bonnes noisettes » quand l'essentiel de la recette est constituée de graisses de palme et de sucres ! Chapeau !

Les jumelles déformantes

Néanmoins, il est toujours dangereux de regarder dans des jumelles ou dans un microscope. Certes, on voit bien mieux ce que l'on vise. Mais vous faites alors abstraction de tout le reste, de l'environnement dangereux ou pas.

Ainsi, en recherchant avec obstination le magnésium, par exemple, les consommateurs en sont arrivés à fermer les yeux sur le sucre et le gras du chocolat. Leur gourmandise en est la cause ? Certes. Mais combien de médecins avons nous entendus promouvoir la consommation de chocolat sous prétexte qu'il était « bourré de magnésium » ! Ce qui est faux, par ailleurs.

Car si on fait un classement des aliments selon leur densité nutritionnelle en tel ou tel nutriment, on sera heureux de constater que le chocolat est dans le fond du tableau, devancé par le crabe ou le bulot, par l'eau minérale idoine, par certains légumes, et oui, et par les amandes, noix et noisettes...

Teneur en magnésium

Donc plutôt que de lire une table de composition des aliments, mieux vaut considérer les apports pour une portion, mais aussi l'apport en calories, sucre, sel et acides gras saturés de la même portion. On a alors souvent de très mauvaises surprises...

Allégations de santé : Article 13.1, 13.5 ou 14 ?

L'article 13.5 a permis à 7 produits de faire une allégation santé quand ils étaient 65 à solliciter cette autorisation au près de l'autorité. Il s'agit d'un concentré de tomates pouvant maintenir une agrégation plaquettaire normale (Provexis Natural), ou permettant un flux sanguin plus fluide, un jus permettant de réduire la déminéralisation des dents, un amidon lentement digestible qui réduit la réponse glycémique (Kraft), ou le galactofructose Solactis qui améliore la digestion, les flavonols de cacao qui améliorent le flux sanguin (Barry Callebaut).

L'article 14 concerne les allégations de santé portant sur la réduction du risque de maladie ou le développement et la santé des enfants. 25 autorisations contre 60 refus : le phosphore est nécessaire à la croissance osseuse des enfants, le DHA pour le développement de la vision des nourrissons, etc. L'article 13.1 concerne les allégations de santé génériques : 2 758 allégations ont été évaluées et 224 ont été agréées. Elles concernent des ingrédients ou des aliments. Notez que les plantes ont toutes été mises de côté dans ces flux, la phytothérapie ayant été reportée sine die.

De nombreuses contraintes fort rigides ont été posées dans l'espoir de réduire les allégations trompeuses. Mais d'aucuns estiment que le résultat pèse lourdement sur les possibilités d'innovation des entreprises, réservant les allégations santé aux plus riches, le niveau d'accès aux études cliniques étant fort élevé (0,5 à 2 Millions €).

Or, curieusement, l'autorité a été très créative dans les possibilités d'allégations nutritionnelles de cette catégorie. Jugez plutôt !

Allégations : fig. 1

Allégations : fig. 2

Vous constaterez dans ces tableaux que certains nutriments qu'on attend sur les globules rouges, la respiration tissulaire ou la force musculaire - le fer par exemple - peuvent alléguer sur l'immunité ! Ce qui est bien plus vendeur, mais pas forcément plus limpide pour les patients ! Merci l'Europe...

Parallèlement à ces perspectives charmantes, certaines allégations sont devenues impossibles sans preuves cliniques solides. Par exemple, la mention « contient des antioxydants », considérée comme une allégation santé fonctionnelle, n'est plus possible sans présenter une étude clinique ! Les jus avec de la grenade ou de la Cranberry ne peuvent plus s'annoncer comme riches en antioxydants. De même, les probiotiques qui, pourtant, ont des études scientifiques à foison, ont été recalés par l'autorité sous prétexte de preuves cliniques insuffisantes. Actimel ne peut donc plus parler d'immunité ... jusqu'à obtenir cette possibilité lorsque le dossier scientifique complet sera présenté aux experts.

Ainsi, si Actimel ne peut plus parler d'immunité, il pourrait le faire de façon immédiate et sans aucune justification ni preuve scientifique en mettant en avant une teneur en fer ou en vitamine C !

Plus besoin de scientifiques, donc ! Et voici où nous voulions en venir : en occultant toute possibilité aux industriels d'accéder à des allégations fortes par leurs propres preuves scientifiques, sous le prétexte que ces preuves ne sont jamais assez nombreuses ou solides, l'autorité fait preuve... d'autorité, ce qui réjouit les associations de consommateurs, les industries du médicament, et celles de la santé en général... alors qu'elles peuvent faire toutes les allégations santé qu'elle veulent dès l'instant qu'elles recopient scrupuleusement les Verbatim autorisés. Faites donc comme ça !

Ce qui va changer pour voire consultation

Aucun nutriment ne peut modifier fortement l'état de santé d'un individu à moins d'une intoxication ou d'une carence grave. C'est dire si - lucidement - toutes ces allégations sont souvent bien excessives.

Néanmoins, le patient a besoin d'être guidé : comment équilibrer une alimentation moderne, rapide, parfois un peu bâclée. Comment satisfaire tous ses besoins nutritionnels sachant que nos apports énergétiques globaux s'amenuisent de décennies en décennies...

Réduits d'années en années, il semble maintenant impossible de satisfaire tous ses besoins par les seuls aliments quotidiens. Avoir un bon guide et un bon conseiller va donc devenir stratégique pour sa santé. C'est dire aussi que nous avons ou aurons tous besoins d'un petit coup de pouce nutritionnel durant notre existence, notamment aux instants critiques, comme le tout début de la vie (supplémentation en vitamine D, fluor, même pour les enfants allaités), ou du fer pour une grossesse, ou du magnésium (adolescentes et femmes) ou vitamine D et E pour les plus âgés...

Il est donc trompeur de diffuser le message rassurant de sécurité publique indiquant qu'une alimentation variée et équilibrée suffit à couvrir tous nos besoins nutritionnels. Ce qui est vrai à l'échelle d'une population ne l'est plus au niveau individuel.

Le PNNS est une bonne base, mais d'aucuns remettent en doute ses conseils. A tord, mais encore faut-il avoir le temps de développer des arguments pertinents quand le temps dédié à la consultation, lui aussi, va en diminuant. Faudra-t-il un coach derrière chaque patient ? Derrière chaque rayon ?

Les rotations d'innovations sont telles qu'il faut être vraiment spécialistes pour comprendre l'offre produits, discerner le bon grain de l'ivraie... et bien choisir ! Ces allégations, ces produits nouveaux n'existaient pas lorsque nous étions en apprentissage alimentaire... nos mamans n'ont donc pas pu nous dire ce qui était « bon » et ce qui était « trompeur ».

Car pour bien les comprendre, ces allégations devraient faire partie du programme de CE1 ou 2... ne mange-t-on pas tout au long de sa vie ?

(Consultation Nutrition n°22 - Novembre 2012)

SOURCE : NUTRIMARKETING SA

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