Réduire l'impact carbone de l'alimentation en améliorant sa qualité nutritionnelle : est-ce réaliste ?

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L’alimentation durable est supposée pouvoir répondre simultanément aux enjeux environnementaux, sanitaires, économiques et sociaux posés par les systèmes alimentaires, ce qui implique que les objectifs propres à chacune de ces dimensions soient compatibles entre eux. Plusieurs études mettent en avant l’existence d’une convergence entre la protection de la santé et celle de l’environnement.

En particulier, étant donné les dommages environnementaux importants induits par l'élevage (responsable à lui seul de 20% de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre), et les risques de maladies chroniques associés à une alimentation excessivement carnée, il est proposé de réduire la consommation de produits animaux pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, tout en améliorant la santé des populations.

Toutefois, les produits animaux sont des sources uniques de nutriments spécifiques et essentiels, et la réduction de leur consommation soulève un certain nombre de défis nutritionnels. De plus, les estimations du potentiel de réduction de l’impact environnemental associé à la modification des consommations alimentaires sont fondées sur l’analyse de régimes théoriques, souvent caricaturaux, dont les caractéristiques nutritionnelles ne sont généralement pas bien décrites, et dont le réalisme est sujet à caution.

L’acceptabilité culturelle est une dimension centrale de l’alimentation durable, tout autant que son adéquation nutritionnelle et son impact sur l’environnement. C’est pourquoi nous avons souhaité analyser la relation entre l’impact environnemental (estimé à travers l’impact carbone) et la qualité nutritionnelle de l’alimentation en partant des consommations réelles, ces dernières étant nécessairement acceptables puisqu’effectivement consommées.

Nous nous sommes basés sur les valeurs d’émission de gaz à effet de serre d’une sélection de 400 aliments les plus consommés en France et sur les consommations alimentaires spontanées des Français telles qu’enregistrées auprès d’un échantillon représentatif de près de 2000 adultes ayant participé à l’enquête nationale INCA 2.

Nous avons confirmé que la famille des viandes et charcuteries est la plus forte contributrice à l'impact carbone total de l'alimentation (pour 27 %), immédiatement suivie des fruits et légumes (pour 9%), à égalité avec le fromage, le lait et les produits laitiers frais y contribuant pour 5,5 %, à égalité avec les féculents. Cependant, contrairement à nos attentes, les résultats ont montré qu’une alimentation de bonne qualité nutritionnelle était associée à un impact carbone significativement supérieur à celui d’une alimentation de moins bonne qualité nutritionnelle [1], suggérant une absence de convergence naturelle entre ces deux dimensions.

Ceci s’explique principalement par le fait qu’une alimentation de bonne qualité nutritionnelle a généralement une faible densité énergétique (quantité de calories pour 100g), ce qui signifie qu’il est nécessaire d’en consommer des quantités plus importantes pour atteindre un même niveau d’apports énergétiques qu’avec une alimentation déséquilibrée, dense en énergie. Or, le simple fait de devoir consommer des quantités plus importantes est associé un impact carbone plus important, car l’impact carbone est fortement et positivement corrélé aux quantités ingérées [2].

Il est vrai que les aliments consommés dans le cadre d'une alimentation équilibrée sont plus souvent des aliments d'origine végétale, dont l'impact carbone pour 100g est plus faible que celui des produits animaux, mais ceci n’est pas toujours le cas quand lorsque les valeurs d’impact carbone sont exprimées pour 100kcal. De plus, l’origine végétale d’un aliment n’est pas une garantie de sa valeur santé. Les produits à base de sucre, d’huile et de farine blanche sont des aliments d’origine végétale de faible impact carbone.

De plus, ce sont les sources de calories les moins chères et ils sont faciles à transporter, stocker et préparer, autant d’attributs qui contribuent d’ailleurs à expliquer leur faible impact environnemental. On ne saurait pour autant les recommander dans le cadre d’une alimentation durable, puisque leur consommation, exclusive ou en excès, est susceptible d’induire à la fois des surcharges caloriques et des déficits nutritionnels, notamment chez les plus pauvres qui se tournent vers eux sous l’impact de contraintes budgétaires et pratiques.

Des tensions existent donc entre l'impact environnemental de l'alimentation, sa valeur santé, son accessibilité financière et son acceptabilité culturelle. Pour tendre vers une alimentation plus durable, la maîtrise de ces tensions est nécessaire mais ceci passe avant tout par leur reconnaissance et la compréhension de leurs mécanismes.

[1] Vieux F, Soler LG, Touazi D, Darmon N. High nutritional quality is not associated with low greenhouse gas emissions in self-selected diets of French adults. Am J Clin Nutr 2013;97:569-83.

[2] Vieux F, Darmon N, Touazi D, Soler LG. Greenhouse gas emissions of self-selected individual diets in France: Changing the diet structure or consuming less? Ecol Econ 2012;75:91-101.

(Par Nicole Darmon, UMR Nutrition Obésité et Risque Thrombotique, INRA 1260, Faculté de Médecine de la Timone - Conférence Benjamin Delessert "Agriculture et Alimentation : Regards indisciplinés et interdisciplinaires", vendredi 11 octobre 2013 à Paris)

SOURCE : Institut Benjamin Delessert

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