Recommandations alimentaires : à l’épreuve de la vie !

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Recommandations alimentaires : à l’épreuve de la vie !

Dans quelle mesure les campagnes nutritionnelles émanant des pouvoirs publics peuvent-elles changer les pratiques alimentaires des consommateurs ? Quelles sont leurs limites ? Ces questions clés ont été abordées dans une étude menée par des sociologues de l’INRA et du CNRS. Entretien avec Marie Plessz, chercheuse à l’INRA.

Que peut-on attendre des campagnes nutritionnelles sur les pratiques alimentaires ?

Nous avons mené une étude qualitative auprès de 35 ménages visant à saisir, à partir de leurs conduites de consommation, les prescriptions s’exerçant sur elles. Dans notre enquête, les ménages avaient une assez bonne connaissance des messages du Programme national nutrition santé (PNNS). Toutefois, leurs pratiques alimentaires s’écartaient souvent des recommandations, pour deux grandes raisons :

  • le consommateur reçoit les messages des pouvoirs publics au milieu d’autres recommandations, qui parfois sont concurrentes. Consommez des fruits et des légumes, recommande le PNNS… Mais attention, évitez les salades en sachets, rétorquent des groupes de militants écologiques, leurs procédés de fabrication utilisent trop d’eau de lavage ! Mangez de la viande 1 à 2 fois par jour, conseille le PNNS. Remplacez de temps en temps la viande par des céréales complètes et des légumineuses, vous réduirez votre impact sur l’environnement, conseille l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Ainsi, les consommateurs sont abreuvés de messages émanant des pouvoirs publics, d’organisations non gouvernementales, d’associations militantes, ou encore de leur entourage (familial, professionnel)… Difficile dans ce contexte de faire la part des choses, de trier les sources d’information, et surtout de les hiérarchiser. Au final, les consommateurs se forgent leurs propres standards. Des standards, qu’ils n’arrivent pas forcément à atteindre ;

  • de fait, les pratiques alimentaires d’un ménage sont dépendantes de ses conditions de vie : niveau de revenu, lieu de résidence, horaires de travail, coordination des goûts et activités des différents membres du ménage, etc. Par exemple, une participante à notre étude nous décrit qu’adolescente ses parents travaillaient très tard : elle mangeait souvent seule, consommant des sodas et barres chocolatées au goûter, des plats préparés au dîner. À 18 ans, elle a quitté le domicile familial pour ses études et a sympathisé avec des militants écologistes. Elle a alors modifié son alimentation et perdu beaucoup de poids.

Les événements biographiques susceptibles de changer le mode de vie peuvent-ils donc modifier les pratiques alimentaires ?

Effectivement, l’enquête a confirmé que certains événements de la vie familiale et professionnelle sont des moments clés où les prescriptions peuvent rentrer dans les standards d’une personne, et parfois dans ses pratiques. Typiquement, un moment souvent crucial est la naissance du premier enfant. Mais l’exemple précédent le montre aussi : suite à son déménagement, notre participante doit modifier son organisation quotidienne et fréquente des personnes mobilisées autour d’autres normes que celles de sa famille d’origine (ici environnementales). Ceci l’a amenée à modifier sa conception de l’alimentation et même ses pratiques alimentaires.

Certaines classes sociales sont-elles plus sensibles aux recommandations nutritionnelles ?

Oui, notre enquête révèle que les classes sociales moyennes et supérieures ont plus de chance d’adopter les prescriptions nutritionnelles gouvernementales. Il y a plusieurs raisons à cela : d’une part, elles ont plus tendance à rechercher des informations sur des supports écrits (Internet, livres, magazines) ; d’autre part, les recommandations nutritionnelles sont, de fait, plus proches des habitudes et des goûts des classes moyennes et supérieures : elles leur paraissent donc plus familières et légitimes.

(NUTRI-doc n°117 - Octobre 2015)

Pour en savoir plus : Plessz M, Dubuisson-Quellier S, Gojard S, Barrey S. How consumption prescriptions affect food practices: assessing the roles of household resources and life-course events. Journal of Consumer Culture 2014. DOI:10.1177/1469540514521077joc.sage.pub.com

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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