Rapports au corps et à l’alimentation au cours de l’adolescence

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Les adolescents constituent une population à part : ils sont particulièrement sensibles aux influences sociales et familiales. À cette période de la vie, l’alimentation prend des dimensions plurielles, devenant tantôt un enjeu, tantôt un mode de pression, voire d’expression. Les modes de vie des jeunes gens, leurs préoccupations – vis-à-vis d’eux-mêmes (rapport au corps) ou des autres (rapport au groupe) -, ainsi que leurs habitudes alimentaires, font l’objet de nombreuses recherches dans les domaines sociologique, anthropologique et nutritionnel.

L’adolescence constitue un moment de transformation profonde, autant dans le rapport au corps que dans la reformulation des préférences et des comportements alimentaires. « Vers 9-10 ans, l’enfant commence à contrôler sa faim et ses désirs, explique Nicoletta Diasio. Ses préférences alimentaires s’affirment et, surtout chez les filles mais pas uniquement, émerge l’idée d’un corps qui peut grossir selon la façon dont elles l’alimentent. »

Dans son intervention, l’anthropologue a développé trois axes relationnels que les adolescents peuvent entretenir avec leur corps et leur alimentation. Ceux-ci sont apparus notamment au cours de deux programmes financés par l’Agence nationale pour la recherche ANR, l’un intitulé, « L'alimentation enfantine d'aliments ludiques entre plaisir, risque et éducation » (Children and Fun Food ; 2006-2009), centré sur les 4-12 ans, et l’autre intitulé « Comportements alimentaires et différences culturelles à l'adolescence » (AlimAdos ; 2007-2010), qui concernait les 12-19 ans.

Un corps qui change

Le premier axe porte sur la manière dont les adolescents pensent un corps qui change. « Dès la fin de l’enfance, ils sont sensibilisés à ce qu’est une bonne alimentation et à l’influence des dérives sur leur corps. Ainsi, ils peuvent alterner des passages de laisser-aller avec des phases de purification, où ils vont par exemple boire beaucoup d’eau ou surconsommer certains aliments portant un fort imaginaire santé pour eux, comme les yaourts », développe-t-elle. De même, cette notion de corps qui change va influencer leurs représentations des qualités sensorielles et nutritionnelles des aliments. « Les adolescents entretiennent un rapport esthétique fort avec les aliments mettant en jeu tous leurs sens. L’aliment ne doit pas avoir une odeur trop marquée, ne pas paraître trop gras, etc. Il doit être appétissant à regarder. »

Acquisition de techniques corporelles partagées

Dans le deuxième axe, Nicoletta Diasio explique comment les adolescents développent des techniques corporelles via l’alimentation. « Ils mangent souvent en se déplaçant et en faisant d’autres activités (écouter de la musique, parler, etc.), ce qui implique de développer des savoir-faire pour ne pas se salir et ne rien faire tomber. Car ils s’observent aussi beaucoup entre eux et ne pas manger proprement peut faire l’objet de moqueries », souligne-t-elle. En outre, les « cultures adolescentes » ne sont pas uniquement constituées d’un langage ou d’un code vestimentaire partagés, elles se construisent aussi dans le rapprochement des corps en action à travers, entre autres, des prises alimentaires collectives. « L’acquisition de ces habiletés corporelles communes bâtit à la fois chaque adolescent et le groupe, à travers la pratique d’une culture spécifique à cette classe d’âge », poursuit l’anthropologue.

Des liens familiaux qui passent par le corps

Enfin, le troisième aspect concerne les rapports que les adolescents entretiennent avec leur famille, et notamment leurs ascendants (parents, grands-parents, oncles, tantes, etc.), via l’alimentation. « Ces rapports se manifestent par une sensorialité partagée et par des souvenirs affectifs autour de l’alimentation. Par exemple, la cuisine familiale des grands-parents est souvent mise en avant avec son lot de compétences, comme pour la traditionnelle confection des biscuits à Noël », explique-t-elle. Mais ils concernent aussi les ressemblances que les adolescents notent entre leur corps et celui de leurs parents ou de leurs frères et soeurs, soit parce qu’ils les refusent, soit parce qu’au contraire ils les acceptent.

« Le discours qui passe par le corps permet ainsi d’analyser les liens familiaux, constate la spécialiste. On peut y lire des éléments de continuité et de transmission. » Si l’adolescence est souvent présentée comme un moment de rupture des liens familiaux, l’entrée par le corps permet donc de faire apparaître de nouvelles dimensions dans les relations entre l’adulte en devenir et ses proches.

« Ces trois volets - rapport à soi et aux changements de son corps, rapport à un groupe d’âge à travers des techniques du corps partagées et rapport à un groupe familial - permettent à chaque adolescent de moduler différemment une relation plus globale à l’alimentation », conclut Nicoletta Diasio.

(Par Nicoletta Diasio, professeure à l'université de Strasbourg et directrice adjointe du laboratoire Cultures et sociétés en Europe (CNRS-UdS) - Rencontres / Journées annuelle de la Fondation Louis Bonduelle - 04 juin 2013)

SOURCE : Fondation Louis Bonduelle

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