Quand Bleu Blanc Coeur veille aux grains

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En février dernier, l'émission « Ça ne mange pas de pain ! » opérait un détour dans les mangeoires et les auges des animaux d’élevage, avec une spéciale « Alimentation animale : et si on en faisait tout un foin ? ». Suite à l’interview de Nathalie Priymenko, docteur vétérinaire, qui en retraçait l’évolution, des prairies extensives aux farines animales et autres soja OGM, la Mission Agrobiosciences avait convié Nathalie Kerhoas, directrice de la filière Bleu Blanc Coeur. Le crédo de cette association ? Enrichir l’alimentation animale en végétaux riches en oméga-3, afin que les précieux lipides se retrouvent ensuite dans les produits que nous mangeons. Une démarche dont elle explicite toutes les finalités dans cette interview menée par Lucie Gillot.

Pour cette chronique « Sur le pouce », j’ai souhaité revenir sur la qualité nutritionnelle des produits animaux (hors produits de la mer), tout particulièrement en graisses. Si je vous dis que 61 à 72% des graisses que nous ingérons proviennent des produits animaux, et que, schématiquement, ces derniers sont surtout connus pour être riches en acides gras saturés – ces mauvaises graisses que nous surconsommons, vous comprendrez que le sujet est d’importance.


Question : en modifiant l’alimentation de nos animaux, ne pouvons-nous pas en améliorer la qualité nutritionnelle ? Et ainsi en tirer un bénéfice santé pour les mangeurs ? Cette hypothèse était au cœur d’un séminaire organisé en mars 2011 par l’Inra, l’Institut national de recherches agronomiques - « Pratiques agricoles innovantes et qualités nutritionnelles des produits alimentaires ». Elle est également au centre de la démarche de l’association Bleu Blanc Cœur. Le principe de cette filière ? Incorporer dans l’alimentation des animaux des denrées riches en oméga-3 pour que les fameux acides gras se retrouvent dans la viande, le lait, les œufs que nous mangeons. Explications avec Nathalie Kerhoas, directrice de Bleu Blanc Cœur.

Bleu Blanc Cœur (BBC) est une association qui promeut et développe une agriculture à vocation santé. Cette initiative a été lancée il y a une vingtaine d’années par Valorex, une entreprise de nutrition animale basée en Bretagne, qui a eu l’idée de réintroduire dans l’alimentation des animaux des graines traditionnellement utilisées pour leur intérêt nutritionnel, telles que le lin, le lupin ou la féverole. Leur consommation présente plusieurs atouts. Outre un bénéfice pour la santé des animaux, elle améliore la qualité des produits qui en sont issus (viande, œufs, lait) tant des points de vue organoleptique que nutritionnel. Suite à ces constats, Valorex a engagé un programme de recherches clinique. Ce dernier a démontré qu’en nourrissant les bêtes avec ce type de plantes, on modifiait la composition nutritionnelle des produits animaux avec, notamment, des teneurs enrichies en oméga-3.

Dans quelle proportion la teneur en oméga-3 est-elle modifiée ?

En moyenne, les produits animaux nourris selon les critères du cahier des charges de la filière BBC sont trois fois plus riches en oméga-3 que ceux provenant des filières classiques. Au-delà des seuls oméga-3, c’est tout le profil lipidique qui évolue et se trouve amélioré. Prenons le cas du beurre. Celui-ci contient 400 acides gras différents, présents dans des proportions variables. L’alimentation BBC va pour partie modifier leurs teneurs respectives. Par exemple, on va retrouver moins de graisses saturées (et tout spécialement l’acide palmitique consommé en excès dans notre alimentation quotidienne) ; à l’inverse, des composés aux effets favorables pour la santé tels que l’acide ruménique ou acide linoléique conjugué, seront présents en plus grande quantité. [1]

Outre la modification du profil lipidique, quels sont les autres intérêts de cet enrichissement ? Pourriez-vous nous les détailler ?

Le principal atout concerne la santé animale. Nous avons remarqué que les éleveurs qui valorisaient le cahier des charges BBC, et donc introduisaient des denrées riches en oméga-3 dans la ration de leur bêtes, avaient des animaux en meilleure santé. D’un côté, ces derniers sont moins fréquemment malades, ce qui réduit les frais de vétérinaire ; d’un autre côté, les performances d’élevage sont améliorées. Les animaux sont plus fertiles ; ils métabolisent mieux les aliments ce qui améliore leur croissance.

Le deuxième atout porte sur la qualité organoleptique des produits. Les graisses sont importantes d’un point de vue gustatif car ce sont elles qui véhiculent les saveurs. Les produits BBC ne sont pas plus gras que les autres. Reste que, je l’ai dit, leur composition globale en graisses diffère. Pour ce qui concerne par exemple les viandes, la graisse intra-musculaire -, celle présente dans les viandes dites persillées – est plus importante. Il en résulte des viandes plus tendres, plus goûteuses, plus juteuses. De même pour les produits laitiers. La moindre teneur en acides gras saturés permet d’obtenir des beurres plus malléables.

Plus récemment, nous avons démontré avec le centre de recherche Inra de Theix que ce mode d’alimentation avait également un impact sur les performances environnementales en diminuant de manière significative la quantité de méthane rejetée par les ruminants. Les dernières études montrent qu’avec un régime BBC, la production de méthane est réduite de 12 à 15 % pour les bovins laitiers et de l’ordre de 20% pour les bovins viande.

Quelle quantité de graines de lin ou autre, faut-il apporter à l’alimentation des animaux pour avoir ces effets ? Le pourcentage est-il important ?

L’adage « manger varié et équilibré » vaut tout autant en alimentations humaine qu’animale. Notre démarche première est de veiller à ce que la ration des animaux soit équilibrée et diversifiée. Dans le cahier des charges BBC, l’introduction de graines riches en oméga-3 est en moyenne de 5%. Le pourcentage peut paraître faible, mais il s’avère suffisant pour observer les bénéfices escomptés. Je précise en outre que tous les types d’élevage sont concernés : bovins, ovins, porcs, volailles, pigeons…

Dans la précédente séquence, Nathalie Priymenko, docteur vétérinaire, a expliqué que le prix de l’alimentation des animaux pèse excessivement lourd dans les coûts de production. Ce supplément dans l’alimentation des animaux induit-il un surcoût pour les éleveurs ?

Réintroduire ces végétaux induit effectivement un surcoût modéré pour les éleveurs. Si l’on évoque le seul cas de la graine de lin, celle-ci vient remplacer tout ou partie du soja, une matière première extrêmement compétitive aujourd’hui. D’où le coût additionnel. Néanmoins, ce dernier se trouve en partie compensé par des performances zootechniques accrues – meilleure santé et croissance des animaux. Par ailleurs, BBC est un système de filière, ce qui implique le développement de nouveaux débouchés et la possibilité, pour les éleveurs, de mieux valoriser et différencier leurs productions.

Vous évoquez cette dynamique de filière. Comment est-ce que cela fonctionne ? S’engage-t-on en aval à acheter aux éleveurs leurs produits à des prix plus importants que le marché et/ou qui couvrent leurs coûts de production ?

BBC est une démarche d’obligation de résultats ; c’est ce qui fait son originalité. Cette démarche a été reconnue par les ministères de la Santé et de l’Agriculture avec lesquels nous avons signé une charte d’engagement stipulant que le surcoût à la production n’excédera pas 5%. L’objectif est de permettre l’accès du plus grand nombre à ce type de produit. On se situe donc dans une démarche de valeur ajoutée à tous les maillons de la filière, au premier rang desquels l’éleveur. Pour eux, la plus-value réside dans la possibilité de créer de nouveaux débouchés.

Qu’en est-il pour les consommateurs ? Souvent, les aliments qui présentent un bénéfice pour la santé sont vendus un peu plus chers...

Avant toute chose, j’aimerais rappeler que les produits issus de la filière BBC ne sont ni des alicaments, ni des produits santé. Ce sont avant tout des produits agricoles avec un profil nutritionnel intéressant. S’il y a un bénéfice santé et un intérêt gustatif à consommer ces produits, ces derniers restent financièrement accessibles. Le surcoût est raisonnable, au maximum de 10%.

Créer une démarche filière, pensée de l’amont à l’aval, n’est jamais chose aisée ; on rencontre toujours certaines difficultés. Quelles sont celles auxquelles vous avez dû faire face ?

La principale difficulté à laquelle nous sommes confrontés est celle de la (re)connaissance de ces produits par les consommateurs. Connaissance, par exemple, du logo BBC - une graine de lin ; reconnaissance, plus largement, du travail réalisé par les éleveurs engagés dans cette démarche. Nous avons réussi à ce que ce projet soit validé par la recherche ou encore soutenu par les pouvoirs publics – les ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Ecologie. Nous devons à présent accroître la notoriété de BBC auprès du grand public.

Autre écueil que l’on peut mentionner : la viabilité économique de ces filières. Pour que celles-ci soient rentables, il faut que tout l’équilibre matière soit réalisé, par exemple valoriser toutes les pièces d’une carcasse. Si, on ne peut vendre que le jambon d’un cochon, la filière aura des difficultés à trouver son optimum économique.

Discussion avec les chroniqueurs et les invités

Valérie Péan. Je voudrais revenir un peu en amont. Où vous approvisionnez-vous en graines ? Si jamais ces filières venaient à se développer et le nombre d’éleveurs impliqués à croître, êtes-vous capables de répondre à une augmentation de la demande ?

Nathalie Kerhoas. L’une de nos missions est de réhabiliter ces cultures oubliées. Au 19ème siècle, la culture du lin représentait en France 300 000 hectares, là où elle ne dépassait pas au début des années 2000 les 10 000 hectares. C’est dire combien cette culture a régressé !

A ce jour, nos approvisionnements en graines de lin sont de deux origines : pour partie français, pour partie anglais, nos voisins d’outre-Manche contribuant à assurer le complément des volumes dont nous avons besoin. De notre côté, nous tentons d’encourager les producteurs français à cultiver cette graine.

Quant à savoir s’il est possible de répondre à un accroissement de la demande, je répondrai par l’affirmative. Si tous les élevages français – vaches, cochons, poules, lapins… - s’inscrivaient dans la démarche BBC et introduisaient dans la ration alimentaire de leurs bêtes le pourcentage de lin nécessaire pour répondre aux cahiers des charges, la surface cultivée en lin avoisinerait les 350 000 hectares… soit celle autrefois dédiée à cette culture. Je cite la graine de lin. Cependant, le cahier des charges n’est pas aussi strict : les animaux peuvent être nourris avec de l’herbe, du lupin, de la féverole, toutes les plantes riches en oméga-3.

Bertil Sylvander. Votre principale difficulté est de vous faire connaître auprès des consommateurs. La tâche n’est pas aisée face à la multiplication des informations adressées à ces derniers. Par exemple, on a récemment assisté à la naissance de la mention « sans OGM », qui vient s’ajouter à nombre de labels, de certifications… Comment exister et être connu dans une telle jungle ? Ne pensez-vous pas que l’une des solutions consisterait en une association avec d’autres démarches de labellisation ?

Je partage votre analyse. Difficile pour les consommateurs de s’y retrouver face à la multiplication des démarches de qualité. A la différence d’autres projets, nous avons une obligation de résultats : on garantit un profil nutritionnel des viandes, lait et œufs BBC. De fait, la démarche BBC peut facilement être associée et inscrite dans d’autres démarches de qualité, comme les productions label rouge ou biologique. Cela se pratique déjà.

Nathalie Priymenko. Toutes ces démarches de qualité sont très bonnes à tous les niveaux, tant sur le plan nutritionnel qu’environnemental, avec la diminution des rejets azotés. Permettez-moi cependant de réagir sur la question économique. Vous expliquez que le surcoût lié à l’ajout de lin dans la ration des animaux n’excède pas 5%. Ce pourcentage est énorme. Ceci me gène d’autant plus que cette profession ne roule pas sur l’or, loin de là, et que la réalité du travail d’éleveur [2] reste aujourd’hui méconnue du grand public. Ce dernier ignore tous les efforts des éleveurs pour produire des denrées de qualité dans un environnement le plus préservé possible, avec des animaux entretenus dans des conditions sanitaires et de bien-être tout à fait bonnes. Si on utilise aujourd’hui des OGM dans l’alimentation animale, c’est bien parce qu’ils ont permis de réduire de 7 à 8% les coûts des aliments pour les porcs ou les volailles. D’ailleurs, pour les éleveurs des filières non OGM, ce surcoût de 7 à 8% est parfois insupportable pour qui n’arrive pas à valoriser ses produits finis.

J’aimerais rappeler ici que BBC a été fondée, à l’origine, par des éleveurs avec, justement, la volonté de différencier leurs productions, de créer de la valeur ajoutée, et ainsi d’obtenir une reconnaissance de leur métier. Elle est toujours dirigée par les éleveurs puisque Jean-Pierre Pasquet, l’un des trois co-présidents de BBC, est éleveur laitier.

Concernant le surcoût. Certes, ce dernier peut paraître élevé mais, lorsque l’on regarde la contrainte économique dans son ensemble, il est en partie compensé par la meilleure santé des animaux. Par ailleurs, vous évoquiez le soja et l’écart de prix entre la plante classique et son homologue transgénique. Soyons francs : nous trouvons à BBC complètement absurde d’aller importer du soja OGM du Brésil alors que l’on pourrait valoriser des cultures de lin, de lupin ou de féverole qui, en outre, pourraient être produites localement par les éleveurs, leur fournissant au passage de nouveaux débouchés. N’est-il plus pertinent de favoriser l’essor de ces cultures locales porteuses de différenciation, de valeur ajoutée et qui font en outre la fierté des éleveurs qui les pratiquent ? Voilà le projet fondateur de notre démarche. Votre remarque est excellente. Mais contrairement à ce que vous suggérez, notre association est d’abord une initiative et une démarche portées par les producteurs.

[1] Voir notamment l’article de l’Inra
[2] semaines de 70 heures, 365 jours/an

Pour de plus amples informations, consulter :

SOURCE : AGROBIOSCIENCES

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