Qu’est qu’un « corps gras » ?

lu 14500 fois

Connaissez-vous des héros de films, d’animations, de littérature qui ne soient pas pour le moins bien en chair ? Hardy n’aurait pas fonctionné sans Laurel, Sancho Pança apporte de l’humanité au trop idéaliste Don Quichotte, Obélix représente la bonhomie auprès d’un Astérix pragmatique… Ceci n’est pas un hasard : un visage rond rassure, un sourire l’allume et la gaieté rayonne. Pourquoi en est-il ainsi ?

Il faut sans doute remonter à la période préhistorique ou l’homme et ses ancêtres ne se distinguaient pas encore de la faune arpentant la savane africaine. À cette époque, comme pour toutes les espèces animales, la quête de nourriture était la principale activité. La famine a toujours hanté l’humanité. Y compris pendant la période industrielle, la nourriture a toujours représenté une incertitude majeure. Un corps humain gras, une face replète étaient synonymes de santé financière nécessaire à la fourniture des aliments. Jusqu’à la fin de la période industrielle, on portait donc sa santé économique sur son corps et son visage.

L’incidence de l’obésité a augmenté dès la fin de l’ère industrielle. Les conditions de vie s’étaient beaucoup améliorées - meilleurs salaires, diminution du travail physique, auxquelles se sont ajoutés des changements plus subtils des habitudes alimentaires, de l’organisation familiale, des aliments. Il est intéressant de noter que nous avons gardé le signal inconscient d’une rondeur physique significative d’aisance, de bien-être, de réussite. Or c’est tout le contraire ; un corps humain gros, c’est-à-dire gras, n’est pas un corps en bonne santé. Toutes les études scientifiques et médicales sont sans équivoque. L’excès de masse grasse est positivement corrélé à un grand nombre de pathologies. L’obésité n’est pas qu’un problème d’esthétique.

Qui est obèse ?

Quand est-on trop gros ? Suis-je trop gros ? Prenons un critère objectif comme l’espérance de vie pour quantifier les effets de la masse corporelle. Ce sont les compagnies d’assurances américaines qui ont établi les premières le rapport entre espérance de vie et masse corporelle. On peut se demander pourquoi ? La réponse est simple : si vous voulez que votre compagnie d’assurance fasse des bénéfices en assurant des personnes sur la vie, vous avez intérêt à trouver un ou des critères pour estimer l’espérance de vie de vos clients : selon ce critère, plus vos clients présenteront de risques, plus il faudra leur faire payer cher leurs assurances.

Les compagnies d’assurances ont trouvé, comme critère de prédiction, la masse corporelle. Il est bien sûr difficile de comparer la masse corporelle d’un individu mesurant 1,50 mètre avec celle d’un autre mesurant 1,90 mètre. Il a donc fallu pondérer la masse corporelle par la taille. Le paramètre trouvé s’appelle l’indice de masse corporelle (IMC) [1] qui est égal à la masse corporelle divisée par la taille au carré, c’est-à-dire : poids (en kg) / taille 2 (en mètre). Par exemple, si vous pesez 65 kg et mesurez 1,60 mètre (65/1,6 x 1,6), votre indice de masse corporelle est de 25,39. Les études épidémiologiques montrent que si votre IMC se situe entre 20 et 25, vous êtes dans une situation idéale, car la mortalité, toutes causes confondues, est la plus faible.

En effet, un consensus s’est établi pour admettre qu’un IMC de 18 à 24,5 correspond à une masse corporelle non préjudiciable à la santé. De 25 à 30 vous êtes en surpoids. À partir d’un IMC de 30, vous êtes obèse. La mortalité augmente significativement dès 25 d’IMC et augmente très fortement ensuite. Les derniers chiffres en France, issus de l’étude Mona Lisa, portant sur trois agglomérations incluant 4 600 sujets représentatifs de la population de 37 à 74 ans, montrent que les deux tiers des hommes et la moitié des femmes de 35 à 74 ans présentent une surcharge pondérale ou une obésité. Rien n’indique que l’obésité soit en train de diminuer en France.

Gros, pourquoi ?

La masse corporelle reflète l’équilibre entre l’énergie ingérée et l’énergie dépensée. Si un organisme adulte dépense autant d’énergie qu’il en ingère, sa masse corporelle sera stable. Si un organisme ingère plus d’énergie qu’il n’en dépense, le surplus calorique est mis en réserve sous forme de graisse dans un tissu spécialisé, le tissu adipeux. Ceci ne se discute pas, car selon le premier principe de la thermodynamique, l’énergie ne peut pas être créée, donc si vous avez trop de tissu adipeux, c’est que vous avez mangé l’équivalent calorique de ce tissu adipeux et que vous ne l’avez pas dépensé.

Les individus ne sont pas tous égaux devant l’équation énergétique. Il se peut que vous ayez une dépense énergétique faible, dans ce cas votre marge d’erreur est minimale dans l’équilibre entre prise et dépense d’énergie. En revanche, si votre dépense énergétique est importante, votre droit à l’erreur augmente d’autant. La principale source de dépense énergétique, c’est l’exercice. Or, on sait que l’exercice diminue avec l’âge, c’est aussi pour cette raison que la masse corporelle et l’adiposité augmentent avec l’âge.

À cause du premier principe de la thermodynamique (on ne peut pas créer l’énergie), on a longtemps pensé que l’obésité était causée par une dépense énergétique plus faible que la normale, notamment à cause d’une masse musculaire diminuée. La dépense énergétique est principalement dépendante de l’activité physique et donc de la masse musculaire. Cela n’est pas vrai. Les personnes obèses ont souvent plus de masse musculaire que les personnes non obèses : ceci tient au fait qu’elles portent en permanence plusieurs dizaines de kilogrammes.

Le corps de l’obèse

Les lipides, ou graisses, sont la forme la plus efficace pour mettre en réserve l’énergie. En effet, 1 gramme de lipide représente 9 kilocalories, alors que 1 gramme de sucre ou de protéine représente 4 kilocalories. Ce n’est pas un hasard si l’énergie dans les graines est également sous forme de lipides (voir oléagineux) : c’est ce qui permet de mettre le plus de calories dans l’espace minimum. Chez les mammifères, l’énergie non dépensée est mise en réserve dans le tissu adipeux. Il serait plus exact de dire les tissus adipeux, car leurs localisations sont multiples et leurs fonctions parfois légèrement différentes. Ainsi, il existe un tissu adipeux sous la peau (sous-cutané), des dépôts adipeux viscéraux. Il se peut également que la capacité de mise en réserve des graisses dans les dépôts adipeux ne soit pas suffisante ; dans ce cas, les graisses peuvent s’accumuler dans des endroits atypiques comme le foie, les muscles, autour des artères… où l’on observe des dépôts de lipides, qui sont à l’origine de nombreuses pathologies associées à l’excès de masse grasse.

Gros, et alors ?

Le problème de l’obésité n’est pas une question d’esthétique. L’obésité, c’est un problème de santé publique et donc de coût pour la santé publique. Les spécialistes s’accordent pour dire que l’obésité coûte entre 10 et 15 milliards d’euros par an à la Sécurité sociale3. Les risques pour la santé liés à l’obésité sont nombreux. L’obésité est un facteur de risque majeur de maladies chroniques. Les risques cardiovasculaires sont multipliés par trois. L’obésité est un facteur de risque d’hypertension artérielle. La tension artérielle augmentant avec le poids, on retrouve trois fois plus d’hypertendus chez les sujets obèses que chez les non obèses. L’athérome, ou dépôts de graisse dans les artères, des personnes obèses expose aux complications cardiaques, telles que l’infarctus du myocarde, ou cérébrales, provoquant l’accident vasculaire cérébral (risque multiplié par deux chez les sujets obèses). Plus la quantité de graisses dans le corps est importante, plus l’organisme a besoin d’insuline pour utiliser le glucose. Au-delà d’un certain seuil, la production d’insuline est dépassée et apparaît alors le diabète de type 2.

Quelque 80 % des diabétiques de type 2 sont obèses. À cause de la gêne physique provoquée par l’excès de tissu adipeux, l’obésité provoque des apnées du sommeil, qui sont des pauses respiratoires durant de 5 à 10 secondes. Environ une personne obèse sur quatre souffre d’apnée du sommeil. L’excès de masse adipeuse à porter en permanence entraîne des problèmes rhumatologiques. Le lien avec certains cancers est établi. De nombreuses études ont montré une relation entre excès de poids et cancer. Tous les types de cancer seraient impliqués, aussi bien celui de l’estomac que celui de la prostate ou du rein chez l’homme, ou du sein et de l’utérus chez la femme. L’excès de tissu adipeux comprime les veines, ce qui est à l’origine de jambes lourdes, de varices et de phlébites. Selon son intensité, l’obésité entraîne des difficultés d’insertion sociale, le regard réprobateur des autres et des difficultés d’insertion professionnelle. L’obésité est donc également source de déstabilisation psychosociale et de souffrances psychiques. On constate ainsi que l’obésité entraîne de nombreuses altérations de la qualité de vie.

Fat is beautiful ?

Alors que les personnes obèses sont souvent socialement dévalorisées, car elles sont considérées comme n’ayant pas de volonté, aux États-Unis de nombreux mouvements n’hésitent pas à affirmer que « la graisse est belle » (ce qui ne règle aucunement les problèmes de santé). Mais justement, à propos de la santé, il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse et valoriser la maigreur, car le tissu adipeux n’est pas seulement utile, il est indispensable. En effet, des travaux récents ont montré que les cellules adipeuses produisent des hormones – ce qui en soi est déjà une révolution parce que cela fait du tissu adipeux un tissu endocrine –, mais ces hormones sont tout à fait essentielles à la santé. On peut citer en exemple l’adiponectine, une hormone produite quasi exclusivement par les cellules adipeuses, qui améliore la sensibilité à l’insuline et s’oppose à la formation de la plaque d’athérome à l’origine des infarctus du myocarde et des accidents vasculaires cérébraux. Ce qui est néfaste, ce n’est pas le tissu adipeux mais uniquement l’excès de tissu adipeux.

Gros et beau ?

Existe-t-il une spécificité de la peau qui pourrait justifier la commercialisation de produits cosmétiques spécialement conçus pour les personnes obèses ? Il existe en effet quelques différences. Le tissu adipeux est présent partout dans la peau. L’augmentation de la masse grasse est le résultat de deux mécanismes : une augmentation du nombre mais surtout de la taille des cellules adipeuses. À cause de l’augmentation de la masse adipeuse sous-cutanée, l’épiderme est étiré, ce qui a plusieurs conséquences : il est plus fin chez les obèses que chez les personnes non obèses. Par ailleurs, parce que l’épiderme est sous tension, les obèses ont des rides moins marquées que les personnes non obèses. Curieusement, il n’existe pas d’étude approfondie sur les changements structurels de l’épiderme chez les obèses.

De même, en Europe, aucune entreprise cosmétique ne propose de produits cosmétiques spécialement mis au point pour les personnes obèses. Cette constatation est surprenante si l’on considère que deux tiers des hommes et la moitié des femmes sont en surcharge pondérale en France, qui est loin d’être le pays le plus touché par l’épidémie d’obésité. Comment expliquer cette absence d’intérêt des entreprises cosmétiques pour un tel marché potentiel ? Les raisons résident sans doute dans le fait que les changements structurels de la peau des personnes obèses ne sont pas majeurs (pour autant qu’on le sache aujourd’hui) et qu’il reste difficile de dire à un client potentiel qu’il est obèse. Une attitude qu’il serait sage de reconsidérer.

[1] Adolphe Quételet (1796-1874) était un astronome belge qui a travaillé sur les pluies météoritiques. Quételet développa une conception de l’homme moyen. L’indice de masse corporelle (IMC), connu par les anglophones sous le terme body mass index (BMI), n’est autre que l’indice de Quételet. Cet indice a été choisi par le NIH Consensus Development Conference on Health Implications for Obesity, pour rendre compte de l’état d’obésité (Burton et al. Int. J. Obesity 9, 1985, p. 155-169).

[2] Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement par la commission des Affaires culturelles, familiales et sociales. En conclusion des travaux de la mission sur la prévention de l’obésité et présenté par Mme Valérie Boyer.

Alain Géloën, Directeur de recherches, CNRS, INSA Lyon et conseil en communication scientifique NIVEA - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s