Progression de l'obésité : plusieurs causes produisent le même effet

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Les scientifiques américains les ont baptisés « The Big Two ». Rien à voir avec un duo de music hall, ces « deux grands » renvoient aux facteurs habituellement désignés comme responsables de la progression de l'obésité dans les pays industrialisés, à savoir l'alimentation et la sédentarité. Deux grands arbres qui, selon les spécialistes de plus en plus nombreux à partager cette opinion, cachent une forêt de causes hétérogènes, non corrélées à l'offre alimentaire ou au niveau d'activité physique. Enquête et perspectives.

« Progression de l’obésité : plusieurs causes produisent le même effet » - Crédits Photo : www.eufic.org La proportion de la population française touchée par l’obésité est aujourd’hui estimée à 12,4 %, contre 8,2 en 1997, soit 6 millions de personnes auxquelles s’ajoutent 20 millions d’individus en surpoids [1]. Si ces indicateurs permettent bel et bien de parler d’épidémie, les causes principalement évoquées - et les mesures de lutte et de prévention qui en découlent - se résument souvent à deux éléments : la disponibilité alimentaire et le manque d’activité physique. Or cette vision induit le risque de négliger d’autres causes impliquées dans une pathologie extrêmement complexe à appréhender, précisément par son caractère multifactoriel.

Un groupe de vingt scientifiques nord-américains - médecins, généticiens, biologistes, statisticiens - conduit par Scott W. Keith, du département de Génétique statistique de l’université d’Alabama, a identifié dix causes autres que les fameux Big Two [2]. « Le travail réalisé a le mérite de croiser astucieusement des évolutions statistiques avec des mécanismes physiologiques avérés, et les facteurs identifiés semblent être, au final, de bons candidats pour évoquer un lien de causalité entre leur évolution et celle de la prévalence de l’obésité », note Philippe Reiser, directeur des Affaires scientifiques du Cedus.

Par exemple, on observe aujourd’hui que le temps de sommeil est inversement corrélé à l’Indice de masse corporel des individus. Plus le premier diminue, plus l’autre augmente, l’explication avancée étant une dérégulation des mécanismes de la faim et de la satiété. Or le temps de sommeil a diminué fortement sur l’ensemble de la population, passant en trente ans aux États-Unis de 9 à 7 heures, en moyenne, chez l’adulte. Très récemment, une étude sur des enfants américains suivis de l’âge de 9 à 12 ans a mis en évidence une association entre faible durée du sommeil et majoration du risque d’obésité [3].

La température ambiante jouerait également un rôle. Il existe en effet une zone de thermo-neutralité (ZTN) où l’organisme ne dépense pas d’énergie pour sa régulation thermique. Avec l’amélioration du chauffage en hiver et le développement de la climatisation en été les hommes vivent de plus en plus dans cette gamme de températures équilibrées [4] et, de fait, réduisent ce poste de "dépense calorique". La température ambiante intervient également sur la prise alimentaire ; par expérience, nous savons bien que les grands froids de l’hiver incitent plus à consommer et la canicule, inversement, ouvre moins l’appétit.

Le poids des changements de société

Autres facteurs environnementaux, certaines molécules passant par la chaîne alimentaire (pesticides, conservateurs...) ou par des médicaments de plus en plus utilisés (psychotropes, antidépresseurs, antihistaminiques...) peuvent, selon les cas, affecter les fonctions endocriniennes et/ou agir sur le contrôle du poids. Le sevrage tabagique ou l’élévation de l’âge de la première grossesse chez la femme pèsent également sur le bilan pondéral de la population, de même que l’augmentation de la moyenne d’âge chez les adultes ou encore les modifications de la distribution ethnique au sein des pays accueillant les flux migratoires.

Ainsi que le fait remarquer le professeur Patrick Tounian [5], spécialiste en gastroentérologie et nutrition pédiatriques (Hôpital Armand-Trousseau, Paris), « l’hypothèse d’une sélection génétique des obèses dans les pays dont l’histoire, parfois encore récente, a été traversée par de longues périodes de disette, pourrait expliquer la plus grande susceptibilité des enfants issus de pays aux conditions de vie difficiles. » L’augmentation dans les pays développés du nombre d’enfants en provenance de ces pays pourrait offrir, selon lui, « une autre explication à cette progression [de l’obésité infantile] moins classique mais néanmoins majeure. » Par ailleurs, ce praticien n’exclut pas la piste « loin d’être insensée » de l’infection microbienne, en rappelant que « plusieurs micro-organismes ont été imputés dans la genèse de l’obésité, dont notamment l’adénovirus 36. »

Pour une prévention mieux ciblée

Au plan génétique, l’équipe de Scott Keith met également en lumière la corrélation entre l’IMC des femmes et le nombre de grossesses, les personnes génétiquement prédisposées à l’obésité ayant un taux de naissance plus élevé. En outre, il semble que les personnes prédisposées s’assortissent plus facilement, ce qui augmente la possibilité de voir leurs enfants exposés à la composante génétique de l’obésité. Enfin, certaines conditions de vie intra-utérine (tabagisme maternel, diabète gestationnel...) et un faible poids de naissance (phénomène en forte augmentation) sont actuellement reconnus comme des facteurs de risque supplémentaire.

Cette liste, non exhaustive, n’a pas pour but « d’insinuer que les Big Two ne sont pas des contributeurs essentiels à l’épidémie », expliquent les scientifiques américains, mais de montrer que « ces explications additionnelles sont tout aussi plausibles, et qu’elles méritent tout autant de retenir l’attention. » D’autant plus que leurs effets peuvent devenir conséquents lorsqu’ils se combinent et s’additionnent au niveau d’une population. Un point de vue qui, selon Philippe Reiser, ouvre de nouvelles perspectives, « tout d’abord pour mieux appréhender la complexité de la maladie, mais aussi pour imaginer une prévention différente et plus ciblée, intégrant le mode de vie au-delà du seul comportement alimentaire. »

Sources et références :

  1. Source : ObEpi 2006
  2. Keith S et coll, "Putative contributors to the secular increase of obesity: exploring the roads less traveled", International Journal of Obesity, 2006
  3. Lumeng JC et coll, "Shorter Sleep Duration Is Associated With Increased Risk for Being Overweight at Ages 9 to 12 Years", Pediatrics, 2007
  4. Entre les années 1970 et 2000, la température ambiante des foyers est passée de 13 à 18°C en Angleterre et de 18 à 24°C aux USA.
  5. "Obésité de l’enfant : écartons-nous des sentiers battus !", Cholé-doc n°102, Cerin, juillet-août 2007

(Grain de Sucre n°14 - Janvier 2008)

SOURCE : CEDUS

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