Probiotiques : les bactéries sont-elles réellement nos amies ?

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Difficile d'échapper aux publicités pour ces petites bouteilles, « qui renforcent les défenses naturelles » et autres yaourts dont les bienfaits « intérieurs se voient à l'extérieur ». Quelles réponses pertinentes fournir au patient qui souhaite réellement en savoir plus ? Petite simulation en consultation...

Patient : Tous les laits fermentés du commerce sont-ils des probiotiques ?

Médecin/diététicien : Jusqu’à preuve du contraire, l’activité d’un probiotique est souche-dépendante. Ainsi, tous les Lactobacillus casei, par exemple, ne sont pas des probiotiques, car ils ne sont pas doués de survie et ne possèdent pas d’effets bénéfiques démontrés sur la santé de l’Hôte ou bien parce que leur effet bénéfique potentiel n’a pas encore été exploré à ce jour. Il en est de même pour les Bifidobactéries.

Pour s’y retrouver, il faut bien comprendre la différence entre les notions de genre, d’espèce et de souche. Par analogie, on peut comparer par rapport à des populations : le genre pourrait être européen ; l'espèce : belge et la souche : Monsieur ou Madame X.... qui est unique. Et dans le même ordre d’idée, on obtient le Lactobacillus (genre) casei (espèce) defensis ou DN-1140001 (souche).

Patient : Pourquoi parle-t-on de yaourt et de lait fermenté ?

Médecin/diététicien : La dénomination « yaourt » est strictement réservée aux laits dont la fermentation est obtenue par des bactéries lactiques Lactobacillus bulgaricus et Streptoccus thermophilus. Ces bactéries doivent être ensemencées simultanément et se trouver vivantes dans le produit fini à raison d'au moins 10 millions de bactéries par gramme, et ceci jusqu'à la date limite de consommation. C'est la raison pour laquelle on parle du yaourt comme d'un produit vivant. Ces dernières années, d'autres types de laits fermentés ont fait leur apparition sur le marché. Ils sont fabriqués avec des ferments lactiques différents (bifidobactéries, Lactobacillus acidophilus ou casei) associés ou non aux ferments des yaourts. Mais, conformément à la réglementation, ces produits ne peuvent revendiquer la dénomination « yaourt » (ce qui ne les rend pas moins intéressants pour autant).

Patient : Quels sont les effets des probiotiques sur la santé ?

Médecin/diététicien : À ce jour, les effets des probiotiques qui recueillent un large consensus sont assez rares, car beaucoup de mécanismes demeurent encore inexpliqués. Ainsi, il est possible d’obtenir une meilleure réponse vaccinale à la poliomyélite et la diminution du risque de diarrhée chez le nourrisson, alimenté avec un lait pour nourrisson contenant le probiotique BB12 (1). L’administration chez la mère au cours de sa grossesse et à l’enfant à risque de développer un eczéma atopique, pendant les 6 premiers mois de vie, de probiotiques de type lactobacille (Lactobacillus GG) a permis une réduction d’environ 50% de l’incidence de l’eczéma atopique (2,3). Ces résultats sont maintenus à 4 ans, suggérant l’importance du bénéfice de l’administration très précoce des probiotiques dans l’alimentation avec un effet prolongé dans le temps. Depuis 1984, il est prouvé que l’on peut compenser le déficit en lactase, source de diarrhée lors de l’ingestion de lait, par l’ingestion de yaourt et que cet effet est tributaire des deux bactéries spécifiques du yaourt.

Certaines souches contribuent aussi à lutter contre la constipation. C’est le cas du Bifidus actif Essensis (Bifidobacterium animalis DN-173 010) qui aide à réduire significativement le temps de transit colique total chez l’adulte sain (5) chez la femme (6) et le sujet âgé (7). L'effet de défense des probiotiques passe tout à la fois par un effet sur la flore, un effet sur la paroi et le mucus, et un effet sur le système immunitaire. Il se mesure aussi bien sur la prévention de la diarrhée du voyageur que sur les diarrhées liées à la prise d'antibiotiques. L’effet immunomodulateur des probiotiques, lui, est encore à un stade extrêmement exploratoire. On sait qu’il existe, mais cet effet a encore été très peu démontré chez l’homme, hormis quelques études qui suggèrent notamment le rétablissement des fonctions des cellules NK chez le sportif (8). Cette piste est suivie avec sérieux, notamment dans les maladies inflammatoires de l’intestin et certaines infections respiratoires.

Patient : Les bons probiotiques sont-ils d’origine humaine ?

Médecin/diététicien : Deux éléments contredisent cette idée (9). D'une part, les bactéries étaient présentes sur Terre des millions d'années avant l'Homme. D'autre part, le tractus digestif est stérile à la naissance de l'enfant. Mais il s'avère rapidement une excellente niche écologique, pauvre en oxygène et riche en nutriments: une première flore digestive s'installe très vite après la naissance, venant de l'extérieur proche, puis se modifie pour devenir très complexe chez l'adulte avec plus de 1011 bactéries par gramme de selles, appartenant à plus de 400 espèces différentes. Les bactéries ne peuvent donc pas être «d'origine humaine» stricto sensu. Cependant, certaines sont plus à même que d'autres de survivre chez l'Homme et donc de s'implanter. Ces dernières ont colonisé le tractus digestif et la sélection a progressivement conservé les souches les plus adaptées. C'est ainsi que la flore digestive de l'Homme présente une composition assez stable eu égard aux genres présents. Une sélection qui se poursuit chez l'individu même: si l'Homme en général abrite les mêmes genres dominants, les espèces peuvent varier avec les individus.

Patient : Pourquoi faut-il consommer des probiotiques régulièrement ?

Médecin/diététicien : Car la colonisation de la flore intestinale par le probiotique est un phénomène réversible et transitoire. L’ingestion quotidienne pendant plusieurs semaines d’un probiotique provoque rapidement son installation dans la flore intestinale après seulement quelques jours… Mais il disparaît généralement tout aussi vite dans les jours qui suivent l’arrêt de la consommation de lait fermenté… Voilà pourquoi il est conseillé de manger ou boire des probiotiques régulièrement (sous-entendu, quotidiennement) pour bénéficier de leurs effets.

Patient : Faut-il consommer le probiotique seul ou pendant le repas ?

Médecin/diététicien : La survie du probiotique dépend de sa résistance intrinsèque (à l’acidité gastrique, aux sels biliaires et aux sécrétions pancréatiques), mais également de l'hôte (pour les mêmes raisons) et du vecteur d'ingestion, bref de l’aliment ou la boisson dans lequel il se trouve. En fait, le vecteur jouerait même un rôle crucial (9). Il est en effet bien établi que les produits laitiers ont un fort pouvoir tampon dans l'estomac, ce qui a pour effet de protéger les bactéries. Il a été ainsi montré in vivo que la présence de lait augmente la résistance de L. acidophilus à l'acidité gastrique (2h en présence de lait, contre, 40 à 60 minutes sans). La survie en nombre de L. bulgaricus et S. thermophilus est également plus importante lorsqu'ils sont ingérés dans du yoghourt que consommés seuls. La survie du probiotique est donc modulée par le milieu sur lequel il a fermenté. Son activité, donc son effet santé, en dépendrait également. En clair, mieux vaut donc consommer le probiotique sous la forme d’un aliment et, de préférence, au cours d’un repas.

Patient : Quelle dose de probiotique est la plus efficace ?

Médecin/diététicien : Il en faut une certaine quantité ! La population bactérienne en transit doit également être capable de produire, à l'aide de ses enzymes, assez de molécules actives sur l'hôte ou sur le site d'action pour que le bénéfice santé soit perceptible. Cela suppose de dépasser un nombre de cellules viables qui varie, selon les auteurs, de 5 x 106 à 108 par gramme de contenu digestif. Ainsi, des études sur L. rhamnosus GG (9) ont montré que les effets bénéfiques sont constatés à des doses de l'ordre de 107 à 108 UFC. En dessous de cette concentration, on ne verra pas les effets potentiellement exercés par les micro-organismes en transit. Cela explique donc pourquoi, par exemple, certains suppléments probiotiques sont totalement inefficaces, car trop faiblement dosés…

Patient : Certains probiotiques sont-ils dangereux pour la santé ?

Médecin/diététicien : Non, d’une manière générale, il n’y a aucune contre-indication à la prise de probiotiques disponibles dans les rayons frais des supermarchés. Ces produits sont très sûrs, et largement consommés. On peut donc les prendre à tout âge. En revanche, il existe certaines exceptions dans les suppléments de probiotiques. Ainsi, récemment, des experts internationaux ont alerté sur la nécessité d’évaluer avec attention la sécurité de certaines cultures de ferments, présentés comme probiotiques, mais non dénués de danger. C’est le cas, notamment, des entérocoques, des microbes qui ont la capacité de transmettre des gènes de résistance à certains antibiotiques comme la vancomycine. Or, on sait très bien aujourd’hui tous les problèmes sanitaires que posent les phénomènes de résistance aux antibiotiques.

Références :

  • AFSSA, Alimentation infantile et modification de la flore intestinale, juin 2003
  • Kalliomaki M et al. Lancet 2001 ; 7;357(9262):1076-9
  • Kalliomaki M et al Lancet 2003 ;361 :1869-71)
  • Kolars JC et al. N Engl J Med 1984;310 :1-3
  • Bouvier M, et al. Bioscience and Microflora 2001;20:43-8
  • Marteau P, et al. Aliment Pharmacol Ther 2002;16:587-93
  • Meance S, et al. Microb Ecol Health Dis 2003;15:15-22
  • Pujol P et al. Sports Med Training and Rehab 2000; 00:1-15).
  • Les bénéfices santé des probiotiques. Danone Nutritopics 29. Mars 2004. Danone Vitapole

(Par Nicolas Rousseau, Diététicien Nutritionniste, " HEALTH & FOOD " numéro 74, Décembre 2005)

SOURCE : Health and Food

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