Prévention nutritionnelle : plaidoyer pour le libre choix

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Dans son éditorial du Bulletin n° 17 d'octobre 2007, Jean-Paul Laplace - président de l'IFN (Institut Français pour la Nutrition) - plaide pour une prévention nutritionnelle laissant à chacun la possibilité d'exercer son libre choix. Morceaux choisis par Nutrinews.

J'ai déjà eu l'occasion de mettre en garde contre la fâcheuse tendance de notre société à privilégier une médicalisation abusive de notre alimentation. En sollicitant le médecin, elle cherche à se rassurer face à la déferlante de menaces voilées que sèment ceux que J. de Kervasdoué appelle « Chevaliers de l'apocalypse » [1].

A cette médicalisation dénoncée, j'ajouterais volontiers aujourd'hui une autre mise en garde contre l'enfermement administratif dont sont l'objet notre alimentation et la préservation de notre santé.

Dans un article récent, deux chercheurs français de l'assurance maladie - Claude Michaud et François Baudier- analysent certains des mécanismes à l'oeuvre qui favorisent une médicalisation croissante [2].

Ecartons d'abord deux des causes invoquées par les auteurs pour expliquer la tendance à privilégier une prévention médicalisée individuelle : la connaissance du génome d'une part, et la faute aux acteurs économiques d'autre part.

Quelles que soient les perspectives fabuleuses de notre compréhension du déterminisme génétique, la complexité du vivant est telle que nous sommes loin de pouvoir saisir la globalité des interactions entre gènes et alimentation. La nutrigénétique permet d'envisager un conseil diététique aux personnes « à risque » les plus susceptibles d'en bénéficier. Mais prétendre prescrire à chacun le régime alimentaire idéal pour son patrimoine génétique relève d'une science-fiction surtout apte à capter des crédits supplémentaires de recherche...

Quant à la faute attribuée aux acteurs économiques, ne confondons pas la poule et l'oeuf. C'est bien la médicalisation croissante et l'angoisse suscitée dans l'esprit de consommateurs jadis plus insouciants qui ont conduit à répondre à des interrogations de plus en plus pressantes et à des demandes de plus en plus ciblées. On ne peut ignorer l'entrée en vigueur voici quelques mois du Règlement européen sur les allégations nutritionnelles et de santé, et la somme de travaux scientifiques qui en ont fondé l'élaboration. Il existe aussi des directives européennes très précises concernant les compléments alimentaires et un règlement récent relatif à l'adjonction de vitamines, de minéraux et certaines autres substances aux denrées alimentaires.

Ces remarques faites, je partage les réserves exprimées par C. Michaud et F. Baudier à l'égard d'une médicalisation croissante. Mais quel paradoxe que de parler « d'individualisation de la prévention » pour évoquer une massification des procédures de contrôle des individus : mise en place d'une consultation médicale périodique de prévention, examens de dépistage, orientation susceptible de déboucher sur un suivi périodique de votre état nutritionnel... Et pourquoi pas obligation de se présenter régulièrement au dispensaire local et dénonciation des abus de gourmandise par le comité de quartier !

Dès lors, je récuse le retournement dialectique qui consiste à parler d'individualisation de la prévention (habile message intimiste qui vous dit qu'on s'occupe de vous en particulier), là où devrait être souligné le caractère, certes individuel, mais nécessairement autonome de la prévention. On ne peut s'empêcher de déplorer l'alourdissement constant de la machinerie administrative, confortée par la mise en oeuvre frileuse et, hélas, omniprésente d'un principe de précaution détourné de son sens pour devenir un instrument de protection et d'autosatisfaction politiques. PNNS 1, puis 2, INPES, actions multiples, programmes et super-programmes européens, que de coûts ! Mais quels bénéfices réels pour des contribuables culpabilisés, épiés, anxieux, et au total stressés de tant de conseils qu'ils ânonnent fidèlement sans pour autant les appliquer ?

Peut-être faut-il remonter aux sources. Cette assurance maladie toujours plus protectrice, qui nous protège de tout, qui paie tout (ou presque), et sur laquelle nul usager ne songe à s'interroger, sauf à pleurer sur son insondable déficit. Là réside, me semble-t-il, le principal facteur de la médicalisation croissante, à tous propos, de notre vie et notamment de notre alimentation. Ce mal ronge insidieusement, et il n'est pour s'en convaincre que d'écouter les « ayant droit » aux portes des pharmacies, dans les cabinets de consultation, voire aux Urgences inutilement envahies d'urgences qui n'en sont pas. On constate alors que ce système largement gratuit, loin d'être apprécié à sa juste valeur, est essentiellement perçu comme un dû, apportant aux usagers une forme de consolation qui leur évite de s'interroger et de prendre en charge si peu que ce soit leur propre santé, dans une démarche autonome de prévention. La tentation de la potion magique reste la plus forte.

Comment s'étonner alors de la prééminence du soin au détriment de la prévention ? Alors que la création des Agences (et en particulier de l'AFSSA) a permis de séparer dans un passé récent l'évaluation du risque et la gestion politique du risque, est-il normal que ce soit la gestionnaire des soins (l'assurance maladie) qui organise la prévention ? La question mérite sans doute réflexion.

La pression budgétaire exercée sur l'assurance maladie et sur tout le système de soins est telle que la prévention « institutionnelle » ne peut être conçue, quelles que soient les bonnes intentions affichées, que comme l'instrument d'un allègement de la charge financière supportée par l'assurance maladie. Si la prévention reste sous la tutelle des gestionnaires du soin, prisonniers de son orientation médicale historique, comment s'étonner que les activités dites « relevant spécifiquement de la santé publique » restent le parent pauvre ? Mais peut-être est-ce aussi bien... En effet, si l'on en croit J. de Kervasdoué, cette prévention-là n'est pas la solution à la réduction des déficits de l'assurance maladie, car elle n'est, à de rares exceptions près, guère susceptible de réduire les dépenses de santé. Paul Valéry avait sans doute raison en disant que « tout ce qui est simple est faux, mais tout ce qui ne l'est pas est inutilisable » !

Non, décidément, je ne vois guère d'autre solution que de laisser aux médecins la difficile responsabilité de soigner, et de confier à chacun le soin de sa propre prévention. Il faudra sans doute me ranger parmi les individualistes optimistes (selon la conception rappelée par C. Michaud et F. Baudier dans leur « point de vue »). Oui, je réclame le droit de choisir librement ma façon de vivre, pour moi et pour tous les hommes, qui doivent bénéficier de droits égaux :

  • droit de savoir et devoir d'apprendre ;
  • droit de choisir et devoir de responsabilité.
C'est dire que je m'accommode volontiers des conclusions de nos deux auteurs, dans un éloge de la cuisine identitaire, des usages de table conviviaux et du plaisir à manger, déjà mis en exergue par l'IFN. Mais ce n'est pas à l'assurance maladie de se mêler de çà, car en le faisant elle trouble le jeu et pousse les consommateurs dans les bras d'une médecine de plus en plus déshumanisée par les « objectifs » que lui assignent les administrateurs du système.

Références :

  1. Jean de Kervasdoué. Les prêcheurs de l'apocalypse. Pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires. Ed. Plon, août 2007.
  2. C. Michaud et F. Baudier. Alimentation et prévention : risque de médicalisation d'une pratique éminemment sociale. Cahiers de Nutrition et de Diététique 2007 ; 42 (3) : 131-33

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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