Préservation des fonctions cognitives : des facteurs alimentaires en jeu ?

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Le cerveau est un organe comme un autre, entretenu avec des molécules issues de l'alimentation. Différents facteurs alimentaires semble jouer un rôle dans la prévention du déclin des fonctions cognitives lié à l'âge.

Grâce aux progrès de la médecine et à l’amélioration des conditions d’existence, l’espérance de vie s’est considérablement allongée depuis le siècle dernier. Mais ce vieillissement de la population s’est accompagné d’un accroissement du nombre de démences dégénératives, principalement représentées par la maladie d’Alzheimer, qui touche environ 2% des 65-69 ans, et plus de 15% des personnes âgées de 80 ans ou plus. En Belgique, on estime à 85.000 le nombre de personnes qui en souffrent. Des troubles cognitifs sont les principaux symptômes. Parfois très discrets au début, ils évoluent lentement mais surtout inexorablement.

Les médicaments existants ne permettent pas d’arrêter le décours de la maladie, seulement d’en freiner l’évolution et d’en atténuer les symptômes. La problématique du déclin des fonctions cognitives avec l’âge a motivé la conduite de nombreuses recherches, parmi lesquelles l’étude des facteurs alimentaires occupe une place non négligeable. En effet, malgré la complexité de sa fonction, le cerveau est un organe comme un autre, construit et entretenu à partir de substances apportées par l’alimentation. L’influence de notre régime alimentaire sur sa constitution est indéniable. Mais peut-on dire pour autant que certains aliments ou micronutriments permettent de prévenir le déclin des fonctions cognitives avec l’âge ou même d’améliorer de telles dégénérescences?

Mécanique bien huilée

Il a été montré à de nombreuses reprises que la déplétion en acides gras essentiels engendre des troubles au niveau cérébral. Par exemple, sans certains acides gras, les cellules cérébrales ne peuvent ni se différencier ni fonctionner. De plus, une déficience en acide alpha-linolénique affecte la structure et la fonction des membranes cellulaires cérébrales. Il en résulte des perturbations physiologiques se traduisant par des modifications neurosensorielles et comportementales. Et avec l’âge, cela se complique: la production hépatique d’enzymes désaturases et élongases est plus faible, or ces enzymes sont chargées de synthétiser les acides gras à longues chaînes présents en grandes quantités dans les membranes cellulaires cérébrales. On peut en déduire que le renouvellement de ces lipides membranaires sera altéré.

Effectivement, une réduction du DHA et de l’acide arachidonique a été observée dans le cortex frontal de sujets âgés. Et pour ne rien arranger, avec l’âge, les acides gras hautement polyinsaturés du cerveau sont également moins bien protégés contre l’oxydation. On peut se demander si la consommation de poisson et autres produits de la mer, riches en acides gras hautement polyinsaturés à longue chaîne que sont l’EPA et le DHA, ne permettrait pas de ralentir le déclin cognitif.

Morris et ses collègues ont étudié la relation entre consommation de poisson et la perte de fonctions cognitive chez des personnes âgées de 65 ans et plus, suivies pendant 6 ans dans le cadre du Chicago Health and Aging Project. La fonction cognitive, évaluée par 4 tests standardisés, déclinait de 10% plus lentement chez les personnes qui consommaient du poisson une fois par semaine, et 13% plus lentement pour celles qui en consommaient au moins 2 fois par semaine. Toutefois, cette association était modifiée après ajustement pour la composition de l’alimentation en acides gras saturés, polyinsaturés et trans. Ceci est peut-être dû au fait que les acides gras essentiels se trouvent également dans d’autres aliments, notamment certaines huiles végétales. Les rôles respectifs du poisson et des différents lipides de l’alimentation restent donc à préciser.

Un esprit sain...

D’une manière générale, il a été montré à plusieurs reprises qu’une alimentation équilibrée et variée contribuait à prévenir les démences chez les personnes âgées. Une étude prospective récente de Scarmeas et al. menée sur plus de 2000 personnes pendant 4 ans a montré un effet protecteur du régime méditerranéen sur le risque de développer une démence d’Alzheimer. Par rapport aux personnes avec une faible adhésion au régime méditerranéen, celles dont l’adhésion était moyenne avaient 15% de risques en moins de développer une telle démence tandis que celles avec une adhésion forte voyaient ce risque diminuer de 40%.

Une autre étude prospective de Requejo et al. a évalué de manière précise la consommation alimentaire de personnes âgées de 65 à 90 ans. Le Mini Mental State Examination (MMSE) était employé pour évaluer leurs capacités cognitives. Les personnes aux capacités cognitives adéquates étaient aussi celles qui consommaient le plus de nourriture en général, le plus de poisson et d’alcool, mais aussi le moins d’aliments du groupe des « occasionnels » de la pyramide alimentaire. En terme de nutriments et micronutriments, les apports en acides gras et cholestérol de ces personnes était adéquats, et ils ingéraient plus de vitamines impliquées dans les fonctions cérébrales, comme les vitamines C et B1, et l’acide folique.

Action en synergie

Une hypothèse pour expliquer le vieillissement cérébral repose sur l’accroissement des radicaux libres qui endommageraient les cellules et diminueraient ainsi la fonction cognitive. Il est donc assez logique que les antioxydants aient été largement étudiés dans ce domaine. Engelhart et al. ont, par exemple, établi un lien entre l’apport alimentaire en vitamines C et E et un moindre risque de maladie d’Alzheimer. Toutefois, le rôle de différents micronutriments ou nutriments diffère d’une étude à l’autre. Globalement, les antioxydants consommés via les aliments semblent exercer un effet protecteur sur la maladie d’Alzheimer et la baisse de la fonction cognitive, alors que les suppléments en antioxydants ne montrent pas d’effets majeurs dans le traitement de ces affections.

A côté du rôle des antioxydants, les nutriments sont susceptibles d’intervenir à différents niveaux dans le maintien des fonctions cérébrales. C’est le cas du fer, qui assure l’oxygénation des tissus et participe à la synthèse de neurotransmetteurs. L’iode intervient dans le métabolisme énergétique des cellules cérébrales. L’utilisation du glucose par les cellules requiert de la vitamine B1, tandis que la B6 et la B12 interviennent dans la synthèse de neurotransmetteurs. Quant à la vitamine C, elle est nécessaire en grande quantité dans les terminaisons nerveuses.

Une fois de plus, voici un domaine où les apports bénéfiques de chaque facteur nutritionnel pris à part sont encore assez mal compris. Une alimentation variée et équilibrée apparaît comme un facteur préventif de valeur pour lutter contre ces dégénérescences liées à l’âge, tout comme l’absence de tabagisme, un exercice physique régulier et un stress limité.

Référence :

  • Bourre JM. J Nutr Aging 2004; 8: 163-74.
  • Morris MC et al. Arch Neurol 2005; 62: 1849-53.
  • Scarmeas N et al. Ann Neurol 18 April 2006 [Epub ahead of print]
  • Requejo AM et al. Eur J Clin Nutr 2003; 57 Suppl 1: S54-7.
  • Polidori MC. J Postgrad Med 2003; 49: 229-35.
  • Bourre JM. Rev Neurol 2004; 160: 767-92.

(Par Magali Jacobs, Diététicienne, " HEALTH & FOOD " numéro Spécial, Mai 2006)

SOURCE : Health and Food

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