Pourquoi tant de croyances autour de l’alimentation ?

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Pourquoi tant de croyances autour de l’alimentation ?

De tout temps, l’alimentation a suscité engouements, peurs ou croyances. C’est que les aliments ne sont pas des choses ordinaires : nous les mangeons, donc nous les incorporons. Et nous incorporons en même temps les qualités, réelles ou imaginaires, positives ou négatives, que nous leur attribuons : « on est ce que l’on mange ». Même si les connaissances scientifiques se sont considérablement développées, cette pensée magique primitive n’a pas disparu ; au contraire, pensée magique et pensée rationnelle cohabitent et se télescopent, souvent au bénéfice des croyances, favorisées par ce que les sociologues appellent des biais cognitifs (*).

Des biais cognitifs nous induisent en erreur …

Un certain nombre de biais cognitifs, qui sont pour notre cerveau l’équivalent des illusions d’optique, rendent l’homme vulnérable aux croyances. Les connaître est le premier pas pour les éviter ou les prendre en compte. En voici quelques uns :

  • « Il n’y a pas de fumée sans feu » : Pour étayer leur théorie, les croyants empilent une multitude d’arguments souvent incertains ou incomplets, et difficiles à vérifier. Cette technique rend très coûteux en temps et en énergie la réfutation de tous les arguments un à un. Accumuler les « indices », quelle que soit leur pertinence, dispense les croyants de fournir des preuves sérieuses et leur permet de convaincre ou a minima de créer un doute persistant, chacun se disant qu’après tout « il n’y a pas de fumée sans feu ».

  • Le cerveau voit de la causalité dans la concomitance : L’homme a tendance à établir des relations de cause à effet entre des phénomènes indépendants mais concomitants. Ainsi, si une personne arrête de consommer du lait et se sent mieux, elle aura tendance à se convaincre que c’est l’arrêt du lait qui en est la cause. Pourtant, n’a-t-elle pas modifié autre chose ? N’y-a-t-il pas beaucoup d’autres causes possibles qui peuvent expliquer cette amélioration subjective ? Et combien de gens ont arrêté le lait sans aller mieux mais n’en parlent pas ?

  • L’homme surévalue les risques et néglige les bénéfices : Lorsqu’une évaluation bénéfice/risque se présente, l’homme surévalue le poids du risque dans la balance et a tendance à éviter le risque (même s’il est faible, voire hypothétique) sans prendre en considération le bénéfice qu’il perd en même temps. La question de la vaccination, particulièrement d’actualité, en est un bon exemple. S’il est indiscutable qu’elle peut engendrer des effets indésirables, le risque réel est extrêmement faible au regard de ses immenses bénéfices en terme de santé publique. Pourtant on voit se développer une méfiance à l’encontre des vaccins qui pourrait conduire à plus long terme à des situations dramatiques.
  • … Et internet favorise les croyances

    La révolution d’Internet fait que chacun peut s’exprimer et se déclarer expert d’un sujet, auprès de millions d’individus et de façon quasi-immédiate. Sur internet, les plus visibles sont les plus motivés pour créer du contenu. Or, les plus motivés sont souvent les militants ou les « croyants ». De manière générale, une recherche sur Google, même neutre, donne beaucoup plus de résultats favorables aux croyances que de résultats défavorables.

    Par exemple, parmi les 30 premiers résultats d’une recherche pour le terme « astrologie » : 1 seul remet en cause le crédit scientifique de l’astrologie, 1 autre est neutre ou non pertinent et 28 sites favorables à l’astrologie valident les données pseudo-scientifiques des horoscopes : pourtant l’astrologie n’a rien de scientifique…

    L’alimentation ou plus précisément l’aliment, avec toute la charge symbolique qu’il véhicule, se prête particulièrement aux croyances, et les croyants, particulièrement actifs et virulents, sont légion sur internet. Les « régimes sans » relèvent en grande partie de ces phénomènes.

    (Par Gérald Bronner, Professeur de sociologie, auteur du livre La démocratie des crédules)

    (*) Fischler Claude (sous la direction de). Manger magique. Aliments sorciers, croyances comestibles. Autrement, Coll. Mutations/Mangeurs, N°149, Paris, 1994, 201 p.

    SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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