Pourquoi les acides gras saturés sont devenus « fréquentables »

lu 7200 fois

Pourquoi les acides gras saturés sont devenus « fréquentables »

1984-2014... En 1984, le magazine Time désignait les lipides comme un poison et les jetait à la vindicte populaire. En 2014, l’an dernier, la « une » du même magazine enjoint à ses lecteurs de ne plus blâmer les lipides. Cette volte-face n’est que l’écho d’un travail de fond scientifique qui s’est fait depuis 30 ans. Explications.

On sent comme une gêne dans les sociétés savantes et parmi les autorités sanitaires du monde entier. Celles qui se chargent de formuler des recommandations sur les lipides ont aujourd’hui une tendance, plus ou moins marquée, à atténuer l’opprobre dont elles les couvraient.

Honneur sans doute à la France : dès 2010, l’AFSSA, aujourd’hui ANSES, a révisé à la hausse la part que peuvent occuper les lipides – y compris les saturés - dans l’alimentation des Français. D’autres pays sont plus prudents, ou plus embarrassés. Il faut revenir sur 30 ans d’avis erronés. Les incitations surgissent de toute part.

Un oukase qui n’aurait jamais dû être formulé

En conclusion d’un long historique, des chercheurs canadiens de l’Université Laval (Québec) l’affirment : il est temps de réviser les recommandations sur les acides gras saturés [1]. En s’astreignant à l’analyse, encore jamais faite, de 6 études contrôlées rigoureuses, des chercheurs britanniques et américains vont plus loin. Dans un article qui vient de paraître, ils démontrent qu’aucune preuve ne permettait de soutenir les recommandations sur les lipides introduites dans les années 80 aux Etats-Unis et au Royaume Uni [2]. A l’époque, 220 millions d’Américains et 57 millions de Britanniques ont été invités à faire descendre leur consommation de lipides à moins de 30 % des apports énergétiques quotidiens (et à moins de 10 % pour les acides gras saturés). Ces recommandations n’ont pas seulement besoin d’être revues, s’exclament les chercheurs: elles n’auraient jamais du être formulées !

Les « ennemis » deviennent des amis

Les experts internationaux évoluent tranquillement vers un consensus : les lipides (consommés bien sûr avec modération) sont en train de passer du statut d’ennemis à celui d’amis, note le Pr Arne Astrup [3], chef du département de nutrition de l’Université de Copenhague. Les grandes études se multiplient et font le même constat : il n’y a pas de substrat scientifique solide pour attribuer aux lipides, et en particulier aux saturés, la pleine responsabilité des épidémies d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires auxquelles sont confrontés tant de pays dans le monde. Pas plus qu’il n’y a d’argument solide pour accuser des alimen ts comme la viande, les produits laitiers ou les œufs.

Il suffisait de lire les études...

A la base de ce revirement, il y a l’analyse rigoureuse des données disponibles. En 2010, une synthèse de 21 études portant sur 350000 personnes suivies de 3 à 23 ans, montre que les acides gras saturés n’augmentent pas le risque cardiovasculaire [4]. Confirmation en 2014, avec à l’appui 27 études cliniques contrôlées et 49 études prospectives menées dans 18 pays chez plus de 600000 participants. Les chercheurs ne trouvent aucun lien entre la consommation totale de saturés et le risque de maladie coronarienne5. Seuls les apports d’acides gras trans (dans les aliments industriels) sont associés au risque.

Mais avoir des apports élevés de polyinsaturés n’offre pas de protection particulière. Des études ont même suggéré que le remplacement des saturés par des polyinsaturés (oméga 6) puisse augmenter le risque cardiovasculaire [6]. Seuls les apports alimentaires d’acides gras polyinsaturés oméga 3 peuvent être associés à un risque plus faible [5]. Toutefois, les suppléments d’oméga 3 n’ont pas le même effet et ne diminuent pas le risque.

Les polyinsaturés ne sont pas la panacée

Au total, les recommandations courantes qui encouragent une consommation élevée de polyinsaturés et une faible consommation de saturés ne reposent sur rien [7]. Il n’y a aucune preuve que les saturés augmentent le risque de maladie coronarienne, d’accident vasculaire cérébral (AVC) ou de mortalité cardiovasculaire, explique le Pr Astrup [3]. On avance que les saturés augmentent le « mauvais » cholestérol (LDL) et on s’en tient à ce constat, poursuit-il. Sans faire intervenir ni la taille des particules de LDL (dont l’action est plus ou moins marquée), ni le « bon » cholestérol (HDL), ni les nombreux autres facteurs qui favorisent ou au contraire contribuent à freiner les processus d’athérosclérose ou de thrombose...

Au-delà des nutriments, c’est l’aliment entier qui agit !

Au-delà des nutriments d’ailleurs, sans doute faudrait-il s’intéresser à l’action des aliments entiers, recommande A. Astrup. On constate ainsi, par exemple, que la consommation de lait non seulement n’est pas associée à la mortalité globale, mais pourrait être associée à une diminution du risque de maladie cardiovasculaire [8]. Une étude basée sur les marqueurs biologiques témoignant de la consommation de lait montre qu’elle n’est pas associée au risque d’AVC [9]. Les produits laitiers n’augmentent pas non plus le risque de diabète, et même plusieurs études [10,11] suggèrent qu’ils peuvent le diminuer, grâce à certains de leurs acides gras ou à d’autres composants...

Références

[1] Lamarche B, et coll. Appl Physiol Nutr Metab 2014 ;39(12) :1409-1411. DOI : 10.1139/apnm-2014-0141

[2] Harcombe Z, et coll. Open Heart 2015;2:e000196. DOI:10.1136/openhrt-2014-000196

[3] Astrup A. Am J Clin Nutr 2014 ;100 :1407-1408. DOI:10.3945/ajcn.114.099986

[4] Siri-Tarino PW, et coll. Am J Clin Nutr 2010 ;91 :535 :546. DOI:10.3945/ajcn.2009.27725

[5] Chowdhury R, et coll. Ann Intern Med 2014;160:398–406. DOI: 10.7326/M13-1788

[6] Ramsden CE, et coll. BMJ 2013;346:e8707. DOI 10.1136/bmj.e8707

[7] Wise J. BMJ 2014;348:g2238. DOI: 10.1136/bmj.g2238

[8] Soedamah-Muthu SS, et coll. Am J Clin Nutr 2011; 93:158–71. DOI:10.3945/ajcn.2010.29866

[9] Yakoob MY, et coll. Am J Clin Nutr 2014;100:1437–47. DOI:10.3945/ajcn.114.083097

[10] Forouhi NG, et coll. Lancet Diab Endocrinology 2014 ;2(10) :810-818. DOI :10.1016/S2213-8587(14)70146-9

[11] Santaren ID, et coll. Am J Clin Nutr 2014 ; DOI:10.3945/ajcn.114.092544

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s