Pourquoi le stress fait-il grossir ?

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Si l'obésité peut être considérée comme la résultante de la rupture d'un équilibre, comment le stress peut- il être impliqué dans la genèse ou l'entretien de la prise de poids. Le lien entre stress et obésité ne passerait-il que par l'anxiété et la dépression associées ? Y-a-t-il des arguments cliniques épidémiologiques, physiopathologiques en faveur d'un lien entre stress et obésité ? Y-a-t-il des modulations psychologiques, nutritionnelles ou génétiques ou des interactions sociologiques qui pourraient modifier les effets du stress ?

« Pourquoi le stress fait-il grossir ? » - Crédit photo : © Real Deal Photo - Fotolia.com L’hypothèse d’une relation entre stress et obésité est volontiers mise en avant par les patients, alors qu’à priori elle est souvent réfutée par les médecins. Une telle différence d’appréciation doit nous conduire à nous interroger (1). Dans le langage courant le terme stress désigne à la fois l’événement stressant, le mode de vie bousculé, parfois l’anxiété voire la "déprime" ; il désigne rarement les réponses aux agressions. Pour le médecin le stress est souvent une notion floue, subjective, appartenant à la vulgarisation psychiatrique ou correspondant aux réactions d’un organisme stressé.

D’un point de vue scientifique le stress défini par Hans Selye en 1936, et titre de son premier ouvrage en 1940 ; "est une réponse non spécifique de l’organisme aux exigences de l’environnement" et plus précisément "l’ensemble des réponses physiologiques à des agressions et destinées à mobiliser les défenses de l’organisme pour maintenir ou rétablir un équilibre menacé par des contraintes internes et externes. Il est donc à distinguer des évènements stressants eux-mêmes". Gray en 1971 et Laborit en 1986 donnent une définition dans laquelle la composante psychologique est très forte : c’est "l’interaction synergique et complémentaire entre trois états instinctifs primaires : l’anxiété, la colère, la dépression, susceptibles de perturber gravement les capacités d’adaptation des centres supérieurs".

Des faits cliniques :

L’écoute des patients conduit le clinicien à relever de façon quotidienne que ceux-ci font état de variations pondérales nettes qu’ils attribuent à des périodes de stress ou de surmenage ou à l’inverse de détente, sans changement significatif apparent de leur prise alimentaire.

Plus couramment des évènements stressants sont considérés comme des facteurs déclenchants une prise de poids. Très récemment une étude cas-témoin longitudinale sur trois mois a montré que les parents d’enfants ayant un cancer ont pris plus de poids dans les trois mois qui ont suivi le diagnostic que les parents d’enfants en bonne santé (2). L’étude a montré également que les parents des enfants ayant un cancer avaient des apports énergétiques moindres et une activité physique réduite. Si le rôle d’un déséquilibre de la balance énergétique semble pouvoir rendre compte en partie de tels faits il n’est pas évident de pouvoir expliquer de la même façon d’autres observations.

Ainsi de façon plus exceptionnelle et spectaculaire des agressions externes fortes tels que les traumatismes psychiques graves (agression sexuelle), des accidents ou des traumatismes crâniens peuvent entraîner des prises de poids massives et rapides de plusieurs dizaines de kilos en quelques semaines ou mois. On évoque des perturbations hypothalamiques modifiant les voies impliquées dans la régulation des apports ou des dépenses énergétiques.

L’obèse présente lui-même un niveau élevé de troubles psychiques comprenant des désordres à type d’anxiété majeure ou de dépression (3). L’obésité massive est associée à des troubles psychiatriques plus graves et plus fréquents (4, 5). Pour ces auteurs la dépression semble cependant secondaire à l’obésité. Mais il n’est pas exclu que la dépression et l’anxiété associées soient à l’origine de phénomènes de compensation alimentaire pouvant jouer un rôle dans la prise de poids ou la survenue de l’obésité.

Données expérimentales :

Chez le singe macaque (femelle ovariectomisée) (6) le traitement progestatif associé au traitement estrogénique accroît le tissu adipeux sous-cutané abdominal : en outre le stress social reflété par le statut social induit par la position hiérarchique dans le groupe social, interfère avec la masse grasse : les dominants pèsent plus lourds que les dominés, quel que soit le traitement hormonal substitutif, avec davantage de tissu adipeux abdominal, total, sous-cutané et viscéral.

Mais chez des femelles non castrées ce sont les dominés qui ont une distribution centrale (viscérale) du tissu adipeux et un hypercortisolisme. L’ovariectomie pourrait altérer la relation entre statut social et distribution du tissu adipeux en augmentant la sécrétion surrénalienne de cortisol, tandis que le métabolisme du cortisol est impliqué dans la relation entre le stress social et la distribution du tissu adipeux.

Données épidémiologiques :

Analysant la relation complexe entre obésité, dépression et troubles du comportement alimentaire du type "Binge" (compulsion) chez 1 600 sujets ayant un indice de masse corporelle (IMC) de plus de 27 kg/m2, Linde (7) observe que chez les femmes la dépression est associée à une réduction de la confiance en soi pour contrôler son poids, à un poids plus élevé et à une moindre efficacité pour la perte de poids.

Une étude épidémiologique prospective (Healthy Women Study) (8) a montré que chez des femmes ménopausées en bonne santé il existe un lien entre dépression, anxiété, bas niveau social et tour de taille élevé. Plusieurs études épidémiologiques ont montré le lien entre stress et gain de poids. Une étude prospective sur 5 000 jumeaux à montré que des niveaux initialement élevés de stress prédisaient le gain de poids sur 6 ans (9). Les soignants ont été utilisés comme modèles de l’effet du stress (10) : ils ont un IMC plus élevé que les témoins et rapportent un gain de poids commençant à partir du début de leur carrière (11).

Une étude cas-témoin sur 12 000 adultes a montré que le stress perçu était associé à une alimentation plus riche en lipides et à une moindre activité physique (12) ; mais d’autres études ont montré que des niveaux élevés de stress étaient associés à une alimentation plus pauvre (13). De très nombreuses études ont montré une relation entre bas niveau socio-économique et obésité dans les pays développés (14), chez l’enfant (15, 16), chez l’adulte (16-19), chez les femmes âgées (20). Mais cette relation entre obésité et bas niveau socio-économique n’est pas observée, et est même inverse, dans les pays en voies de développement (21, 22) de même dans les pays développés l’épidémie d’obésité n’est pas confinée aux classes sociales basses (23).

Chez l’enfant, le fait d’appartenir à une famille en surpoids et un bas niveau socio-économique accroît le risque d’obésité (24). Les femmes qui appartenaient à une classe sociale basse pendant leur enfance restent à haut risque d’obésité à l’âge adulte même si elles passent à une classe sociale haute, comparativement à celles qui étaient de classe sociale élevée initialement (25). Le fait d’appartenir à une classe sociale ouvrière à l’âge adulte, mais surtout pendant l’enfance, est également associé à un risque accru d’insulinorésistance (25).

La charge psychologique de travail pourrait être un lien entre statut social, stress professionnel, stress et prise de poids. Overgaard (26) a montré que les infirmières trop débordées ou insuffisamment occupées prenaient plus de poids que les autres. Celles qui ne sont pas capables d’influencer leur organisation de travail gagnent plus de poids sur 6 ans que les autres, surtout si elles se sentent débordées. Les jeunes hommes adultes qui ont la perception d’une faible capacité de travail ont un rapport taille / hanche plus élevé, ceci étant surtout observé en cas de faible niveau éducatif (27). De même le stress au travail et un faible niveau de soutien professionnel est associé à une augmentation du risque de diabète chez des femmes âgées (28), et de maladies coronariennes (29, 30). Le groupe de Bjorntorp (31) a montré depuis plusieurs années que des conditions socio-économiques et/ou familiales difficiles sont associés à une augmentation du tour de taille.

D’autres études récentes ont confirmé qu’un bas niveau de revenu était associé à un rapport taille/hanche plus élevé (32) ; or l’on sait que le tour de taille est un marqueur de risque de cardiopathie ischémique via le syndrome métabolique. Vitaliano (33) a montré que le stress chronique, tel qu’observé chez le conjoint soignant de maladie d’Alzheimer avait plus souvent une coronaropathie et que ceci était consécutif au passage du stress au désarroi, du désarroi au syndrome métabolique et du syndrome métabolique à la maladie coronarienne. Les femmes ayant un traitement hormonal substitutif n’avaient pas ce type d’évolution (33). Bjorntorp et Rosmond (34, 35) sur la base d’études épidémiologiques et de données expérimentales ont suspectés de longue date le rôle du stress dans la survenue de l’obésité abdominale et du syndrome métabolique.

Le stress social, professionnel, conjugal, mental, est considéré comme un facteur impliqué dans la morbidité et la mortalité coronarienne (36). Il a été montré qu’un stress professionnel chronique est associé a une obésité abdominale et à une hyperpression artérielle (37). De même lors d’un stress mental l’excrétion urinaire d’épinéphrine, témoignant d’une stimulation sympathique, est associée à une augmentation post-prandiale des triglycérides et des VLDL triglycérides (38), ce qui peut rendre compte d’un des mécanismes associé au risque cardiovasculaire au cours du syndrome métabolique. Les points d’impact du stress sur le risque cardiovasculaire pourraient donc être indirects (syndrome métabolique) ou directs induisant par exemple une dysfonction endothéliale (39).

Le lien entre bas niveau socio-économique et obésité peut bien sûr passer par des facteurs tels que le bas coût des aliments ayant une forte densité énergétique (14). D’autres études ont montré le lien avec l’activité physique, celle-ci étant plus faible chez les sujets obèses, d’autant qu’ils ont un environnement social défavorable (40). Au Danemark une étude prospective sur 10 ans a confirmé le lien entre bas niveau socio-économique et obésité. Ceci est associé à un petit-déjeuner plus souvent sauté, et à des habitudes alimentaires moins favorables (19, 41). Une étude néerlandaise a par contre montré peu d’effets de la position socio- économique à l’âge adulte sur les habitudes alimentaires et très peu d’effets de la position socio- économique à l’âge de 12 ans (42).

En conclusion ce statut socio-économique peut à la fois avoir un effet sur les habitudes alimentaires, sur l’activité physique, mais aussi générer un stress social qui est une forme de stress mental. Celui-ci pourrait à la fois avoir un impact direct sur le survenue d’un syndrome métabolique mais aussi un effet sur le comportement alimentaire.

Stress et prise alimentaire :

Le lien habituellement admis et, le plus évident, entre stress et poids passe en effet par une modification du comportement alimentaire sous l’effet d’une contrainte, d’une agression, d’une anxiété, ou d’une restriction. L’effet du stress sur la prise alimentaire est variable selon le type de stress et selon les sujets, induisant tantôt une réduction tantôt un accroissement de la prise alimentaire. Ainsi la vision de films violents ou déplaisants entraîne une augmentation de la prise alimentaire surtout chez les sujets restreints (43).

Chez l’animal un stress intense, brutal et répété provoque une anorexie et un amaigrissement liés à une activation intense de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, et aux effets anorexigènes centraux induits par l’augmentation du CRF (44). Un stress modéré, irritant mais non douloureux créé par le pincement de la queue chez le rat induit une prise alimentaire même chez l’animal rassasié, en présence d’une alimentation palatable lipidique ou glucido-lipidique : ceci met en jeu le système opioïde (endorphines) avec son effet sédatif et calmant.

Des voies mettant en jeu d’autres neuro-transmetteurs sont probablement impliquées : en particulier la boucle sérotoninergique via le rapport glucides/protéines selon les théories avancées de longue date par Wurtman mais non définitivement démontrées, induisant un passage accru de tryptophane à travers la barrière hémato-encéphalique et la synthèse de sérotonine (45). Un autre acide aminé, la tyrosine est également capable d’engendrer un effet anti-stress (43). Chez l’enfant les facteurs émotionnels peuvent accroître la prise de saccharose (46). Chez le tout petit la prise de saccharose et/ou de lait atténue les réponses physiologiques à la douleur et au stress (47). Cet effet pourrait aussi passer par l’intermédiaire de peptides fonctionnels tels que l’alpha lactalbumine présente dans le lait et qui agit comme une exorphine, améliorant les performances cognitives de sujets vulnérables au stress (48) ; simultanément il diminue la concentration de cortisol. De même une alimentation riche en glucides et pauvre en protéines empêche la détérioration de l’humeur chez des sujets sensibles au stress et soumis à une épreuve stressante (49).

Chez les femmes obèses une alimentation riche en hydrates de carbone, simples surtout, est associée à des niveaux plus bas d’anxiété et de dépression (50). Plusieurs travaux indiquent que la restriction cognitive préalable accroît la prise alimentaire en cas de stress (51-53). De plus la restriction imposée en cas d’obésité est elle-même source de stress majeur et de troubles du comportement alimentaire secondaires (54), facteurs d’aggravation ; elle s’inscrit dans un syndrome de restriction cognitive (55). Les scores de désinhibition et de faim sont associés au poids dans l’étude Whitehall (56), mais pas le score de restriction lui-même ; il existe cependant une interaction entre restriction et désinhibition. Les sujets ayant la plus faible restriction et la plus forte désinhibition ont l’IMC et le tour de taille le plus élevé (56). Ceci montre bien que l’effet de cette restriction n’est pas toujours négatif sur le poids, cet effet négatif est d’ailleurs contesté (57), en tout cas il n’est pas univoque.

Le rôle de la dépression sous-jacente pourrait être majeur (7) : un score élevé de dépression chez l’adolescent au départ, ne favorise la prise de poids à l’âge adulte que si le poids était élevé initialement (58). Faim et désinhibition n’expliquent que faiblement le gradient socio-économique associé à l’augmentation du poids (56). D’autre part les sujets ayant des troubles du comportement alimentaire ont plus souvent des dysfonctions familiales, mais il n’y a pas de différences de niveaux socio-économiques entre les sujets et les témoins (59).

Il semble bien y avoir une interaction entre stress, dépression, obésité, restriction et troubles du comportement alimentaire. Cependant un score élevé de désinhibition (mais pas de restriction) n’est associé à la restriction de la prise alimentaire en cas de situation stressante que chez les femmes (60). Chez des femmes obèses ayant des compulsions alimentaires (binge) la vision d’un film tragique entraîne une diminution de l’humeur tant chez les sujets restreints que chez les non restreints mais en présence d’aliments ceux ayant une humeur négative mangent plus et les sujets restreints sont ceux qui mangent le plus (61).

Stress et axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien :

Plusieurs études ont bien défini les caractéristiques des évènements stressants (atteinte de l’amour propre) et des individus concernés : en particulier les sujets restreints et les sujets ayant une forte réactivité de l’élévation du cortisol (51-53,62).

La restriction cognitive est associée chez des femmes pré ménopausées en bonne santé à une excrétion urinaire de cortisol plus élevée, qui pourrait être générée par l’effet du stress sur l’activation de l’axe corticotrope (63). Lors de la restriction alimentaire une augmentation de l’appétit concommitante de la perte de poids est observée : le meilleur élément prédictif de cet accroissement de l’appétit semble l’augmentation du cortisol à jeun (64).

Chez des hommes et des femmes d’âge moyen le rapport taille/hanche élevé est positivement corrélé à la réponse du cortisol (mesurée au niveau de la salive) 30 minutes après le réveil, dont on sait que c’est un marqueur d’un stress psychologique chronique (65) ; ceci indépendamment du statut socio-économique, du statut tabagique, de la consommation d’alcool, de l’heure de réveil, et du niveau de cortisol au réveil ; il n’y avait pas de corrélation avec l’IMC.

Une étude cas-témoin (66) a montré que les marqueurs endocriniens du stress (métanéphrines urinaires et métabolites urinaires du cortisol) étaient plus élevés chez les sujets ayant un syndrome métabolique, les facteurs psychosociaux intervenant pour 37 % dans le lien entre syndrome métabolique et normétanéphrine ; la perturbation du cycle de sécrétion du cortisol, mesurée après le repas, observée chez certains sujets est corrélée positivement à l’obésité et aux marqueurs du syndrome métabolique ; la sécrétion du cortisol liée au stress perçu est associée au mêmes anomalies métaboliques et à une activation accrue de l’axe hypothalamo-hypophyso-corticotrope (67).

Chez des patients schizophrènes, l’obésité centrale (abdominale) est plus fréquente que chez les sujets témoins, indépendamment d’un traitement psychotrope neuroleptique, et est associée à des niveaux plus élevés de cortisol plasmatique (68). De même la dépression et la mélancolie sont souvent associées à une obésité viscérale et à un hypercortisolisme (69). On sait que l’obésité chez les femmes (70), et l’obésité centrale chez les hommes (71), est associée à une altération de la suppression du cortisol sous test à la dexaméthasone. De même la réponse du cortisol à un test au CRF ou à l’arginine vasopressine est positivement associé à l’obésité centrale chez les hommes et chez les femmes (72-74), indépendamment d’un score de dépression (73), suggérant une réponse secrétoire hyperactive. D’autres manifestations d’hypercortisolisme, comme l’ostéoporose sont fréquemment présentes chez ces patients (69).

De longue date on sait que les glucocorticoïdes induisent l’obésité chez les patients adrénalectomisés (75), et qu’aucun modèle expérimental d’obésité ne résiste à l’adrénalectomie (44). L’hypercortisolisme du syndrome de Cushing et les traitements corticoïdes stimulent la prise alimentaire et augmentent les dépôts de graisse viscérale, particulièrement riches en récepteurs au cortisol (44).

Chez le rat, l’administration intra cérébro-ventriculaire de dexaméthasone induit une hyperphagie, un hyperinsulinisme et une insulinorésistance sévère et augmente le contenu en neuropeptide Y (NPY) du noyau arqué, via une activation par voie parasympathique (76). L’administration centrale de NPY induit les mêmes effets. Par contre chez des animaux adrénalectomisés l’administration centrale de NPY n’a pas d’effet. L’infusion intra-cérébrale de dexaméthasone entraîne à la fois une hyperinsulinémie, une hyperleptinémie et une diminution de l’expression des protéines découplantes UCP1 et 3 responsables de la thermogenèse ; les glucocorticoïdes exercent un rétro contrôle sur les UCP1 et 2 (77, 78).

Les glucocorticoïdes ont donc non seulement des effets cataboliques périphériques, mais modulent aussi la synthèse et la libération des neuropeptides hypothalamiques (NPY...), augmentent la prise alimentaire et agissent sur le système nerveux autonome sympathique en particulier. Chez des rats obèses génétiquement (fa/fa) les niveaux de corticostérone plasmatique sont élevés en réponse au stress ou à la prise alimentaire. Chez l’homme obèse le cortisol plasmatique basal n’est pas augmenté mais la production totale de cortisol est, accrue (79, 80). Au cours de l’obésité il existe une réponse accrue de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien à des stimulis tel que le stress aigu ou un repas standard (81, 82).

L’hyperactivité de l’axe hypothalamo-hypophyso-corticotrope se traduit en effet par une augmentation de la production de cortisol, mais du fait d’une augmentation de la clearance du cortisol, le taux du cortisol plasmatique est souvent normal (75). Jusqu’à récemment on pensait que les seuls déterminants de l’activité des glucocorticoïdes étaient les taux plasmatiques modulés par les protéines de transport et les récepteurs intracellulaires des organes cibles. En réalité il existe un métabolisme pré-récepteur par la 11 béta hydroxy stéroïde déshydrogénase (11 béta HSD) qui régule l’accès des glucocorticoïdes à certains tissus, en catabolisant des formes inactives (cortisone) en glucocorticoïdes actifs (cortisol, corticostérone). La souris surrexprimant le 11 béta HSD de type I dans son tissu adipeux est obèse, insulino résistante et a un tissu adipeux viscéral trois fois plus développé (83) ; à l’inverse la souris KO pour le 11 béta HSD améliore sa tolérance au glucose et la réponse glycémique au stress (84). Chez le rat obèse Zucker (85) comme chez l’homme obèse, l’activité et l’expression de la 11 béta HSD de type I hépatique sont diminuées (expliquant les valeurs normales du cortisol) mais elles sont accrues au niveau du tissu adipeux abdominal (86, 87). Chez la souris ayant une obésité induite par une alimentation hyperlipidique l’expression m ARN de la 11 béta HSD est accrue dès les premiers stades de l’obésité et corrélée avec l’élévation de la glycémie (76). Par ailleurs on sait que les thiazolinediones inhibent la 11 béta HSD et modifient ainsi la répartition du tissu adipeux.

Il existe sans doute une susceptibilité individuelle au stress et donc à l’activation de l’axe hypothalamohypophyso-surrénalien, génétiquement conditionnée à l’activité de la 11 béta HSD (88). Récemment une association entre un polymorphisme du gène de la 11 béta HSD de type I et la composition corporelle a été observé chez des enfants en surpoids : les sujets homozygotes pour le génotype ins 4436A ont un IMC et une circonférence de taille, ainsi qu’un rapport taille/hanche et des indices d’insulinorésistance, plus élevés (89). Les mêmes auteurs ont observé des métabolites urinaires du rapport cortisol/cortisone anormalement élevés chez des sujets ayant une obésité hypothalamique ce qui suggère une augmentation de l’activité de la 11 béta HSD de type I (90).

Il existe également une interaction avec d’autres hormones neuropeptidiques et les cytokines. L’hyperinsulinémie augmente l’activité secrétoire de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (91). La résistine, hormone secrétée par le tissu adipeux, à la fois augmente la production hépatique de glucose et diminue l’utilisation périphérique musculaire et adipocytaire du glucose tel qu’observé dans l’insulinorésistance. Elle est induite dès les premiers stades de l’obésité induite par les lipides et pourrait stimuler localement la 11 béta HSD de type I. A l’inverse l’activation du système mélanocortine améliore l’insulinosensibilité et pourrait diminuer la 11 béta HSD (74).

Par ailleurs on sait que les glucocorticoïdes induisent une hyperleptinémie in vivo (92) et que chez les sujets de poids normal la leptinémie est inversement corrélée au mARN des récepteurs lymphocytaires aux glucocorticoïdes ce qui est en faveur d’un rétrocontrôle exercé par la leptine en situation physiologique (93). Les glucocorticoïdes pourraient être à l’origine d’une résistance à la leptine et rendre compte de la perte du signal leptine conduisant à l’accumulation de lipides et donc à l’obésité (94), d’autant plus que les glucocorticoïdes peuvent concourir à la différenciation adipocytaire par l’intermédiaire de l’expression d’un gêne "préadipocyte factor 1" présent sur les adipocytes (87, 95) conduisant à une hyperplasie du tissu adipeux mais aussi par un effet de type pré récepteur, via la 11 béta HSD de type I, générant une hypertrophie (87).

Rôle du système nerveux sympathique :

Le système sympathique joue un rôle majeur dans la régulation de la balance énergétique, de la lipolyse, de la pression artérielle, de la fréquence cardiaque. Il comporte d’une part la médullo-surrénale, principale source d’adrénaline et le système nerveux sympathique libérant un neurotransmetteur, la noradrénaline. Chez l’obèse il semble exister une augmentation du tonus sympathique basal et une altération au niveau de la médullosurrénale.

Les catécholamines agissent sur des récepteurs alpha 1, alpha 2, et béta dont la stimulation entraîne des effets opposés au niveau de lipolyse. Les deux systèmes indépendants n’ont pas toujours été analysés séparément ce qui peut rendre compte de la divergence de résultats (96).

Au cours du syndrome métabolique la variabilité de la fréquence cardiaque est diminuée et est associée à des valeurs plus élevées de normétaménephrine (66) ce qui témoigne d’une hyperactivité du système nerveux sympathique. Cette diminution de la variabilité de la fréquence cardiaque est un facteur de risque cardiovasculaire. L’activation du système sympathique pourrait jouer un rôle majeur sur l’insulinorésistance associée au syndrome métabolique et conduisant au diabète de type 2 (97). Ce mécanisme est également invoqué pour rendre compte de la plus grande survenue du diabète de type 2 au bout de 6 ans de suivi chez les patients les plus dépressifs dans la cohorte ARIC (98).

L’hyperleptinémie survenant au cours de l’obésité active directement le système nerveux sympathique (99-101). Au cours d’épreuves de stress aigu ou chronique les catécholamines sont d’importants modulateurs de la sécrétion des CRF et d’ACTH (102) et donc de cortisol. Ceci pourrait rendre compte de l’insulinorésistance associée.

Le métabolisme de base est le principal effecteur de la dépense énergétique, et joue ainsi un rôle majeur dans la régulation de la balance énergétique et du contrôle du poids. Le système sympathique stimule le métabolisme via les récepteurs béta, et son tonus est diminué avec l’âge, la sédentarité, moins important chez la femme. Chez le sujet normal un accroissement des apports énergétiques (glucidiques surtout) entraîne une augmentation de l’activité sympathique et donc des dépenses énergétiques.

Chez le sujet sain l’adiposité n’est pas un déterminant indépendant de l’activité béta adrénergique du système nerveux sympathique impliqué dans le métabolisme de base (103). Ceci n’est pas observé chez l’obèse : chez l’obèse on observe en effet une diminution de l’activité du sympathique, qui se traduit par une moindre élévation de la fréquence cardiaque et du débit sanguin sous l’effet d’une béta simulation (103), d’une moindre augmentation du métabolisme de base (103) et d’une moindre sensibilité à l’effet lipolytique des catécholamines (béta récepteur) (104). Ceci pourrait être lié au fait qu’une élévation chronique de la stimulation du système nerveux sympathique pourrait entraîner une désensibilisation de la voie médiée par le récepteur béta adrénergique (103). Cette diminution de l’activité du système nerveux sympathique a été confirmée chez l’enfant obèse par la mesure de divers paramètres tels que la diminution de la variabilité de la fréquence cardiaque, dépendant de la stimulation sympathique lors du sport (105). Cette diminution de l’activité sympathique chez certains obèses est associée à l’insulinorésistance qui pourrait rendre compte d’une moindre capacité à perdre du poids après chirurgie de réduction gastrique par exemple, témoignant d’une réduction du métabolisme de base et de l’activité lipolytique béta dépendante (104).

Ainsi l’activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-corticotrope sous l’effet du stress libère le CRF au niveau du noyau paraventriculaire, ce qui entraîne une libération d’ACTH puis de cortisol. Le CRF (ou CRH) stimule aussi l’activité sympathique et la production de catécholamines qui en retour, favorisent l’activation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien. L’hypercortisolisme induit une insulinorésistance, stimule la différenciation adipocytaire et la redistribution viscérale des adipocytes. L’hyperactivité sympathique induit des modifications cardiaques (fréquence et pression artérielle), mais de façon chronique entraîne une désensibilisation et une baisse du tonus adrénergique pouvant ainsi accroître la prise de poids.

Orientations thérapeutiques : rôle possible des acides gras oméga 3 ?

Plusieurs études japonaises menées par Hamazaki ont montré que les acides gras oméga 3 d’origine marine, le DHA en particulier, avaient un effet antistress (106-109), et diminuent notamment les réactions d’agressivité induites par des examens avec une diminution des concentrations en norepinephine. Delarue (110) a mis en évidence chez le sujet sain, à l’état basal, que 1.8 g de EPA + DHA/jour abolit la réponse adrénergique, l’élévation du cortisol, la stimulation de la lipolyse et la dépense énergétique induite par un stress mental. Le DHA pourrait avoir un effet antistress en stimulant le récepteur GABA ainsi que le suggère une étude chez le rat (111).

Chez le sujet sain l’huile de poisson prévient partiellement l’insulino résistance induite par un glucocorticoïde chez le sujet sain (112). Administrée pendant trois semaines l’huile de poisson abolit aussi l’hyperactivité sympathique de patients hémodialysés (113).

En conclusion :

L’observation clinique d’une prise de poids à la faveur d’un événement stressant n’est sans doute pas anecdotique. Si le stress correspond à des réponses physiologiques à des situations de déséquilibres, il n’est pas exclu que les modifications du comportement alimentaire induites soient des tentatives d’adaptation, mais cette réponse n’est pas univoque. Le stress social peut être une forme de stress moderne qui pourrait rendre compte en partie du lien entre niveau social économique et obésité. Mais ceci peut passer par d’autres voies que la prise alimentaire. La stimulation de l’axe hypothalamo- hypophysocorticotrope est aussi une réponse de défense. Celle-ci peut, chez des personnes prédisposées, pour des raisons génétiques, et à la faveur de perturbations des apports alimentaires et du bilan énergétique favoriser un gain de poids à prédominance abdominale, et même viscérale. Le rôle de la 11 béta HSD, capable de conduire à la production in situ de cortisol, est susceptible de favoriser hyperplasie et/ou hypertrophie adipocytaire. En synergie la stimulation du système sympathique observée en cas de stress peut entraîner paradoxalement via une désensibilisation une diminution du tonus adrénergique, et donc une diminution l’oxydation lipidique, de la thermogenèse et un gain de poids. Les acides gras oméga 3 à fort dose pourraient représenter une voie thérapeutique intéressante.

Références bibliographiques sur demande

(Dr Jean-Michel LECERF Service de Nutrition - Institut Pasteur de Lille - Xème Entretiens de Nutrition de l’Institut Pasteur de Lille, 6 juin 2008)

SOURCE : Institut Pasteur de Lille

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