Pourquoi il n’est pas si facile de perdre du poids

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Pourquoi il n’est pas si facile de perdre du poids

Manger moins et faire plus d’exercice. En théorie, c’est facile. En pratique, beaucoup moins, les résultats le prouvent. Et quand on parvient à maigrir, il est encore moins facile de ne pas regrossir. Souvent invoqué, le manque de volonté est loin d’expliquer la difficulté de contrôler son poids. De nombreux systèmes sont impliqués dans la prise alimentaire : souvent ils dysfonctionnent et leur régulation est loin d’être simple, explique un spécialiste américain. Traiter l’obésité est un problème complexe et culpabiliser les personnes en excès de poids n’aide manifestement pas à le résoudre.

Le Dr Arthur Frank, de l’Université de Washington, n’y va pas par quatre chemins. Dire à une personne obèse « mangez moins et bougez plus », c’est comme dire à un dépressif «prenez-vous en main» ou dire à un asthmatique « respirez calmement » ! Certes, les choix conscients ont un rôle. Mais, ajoute le médecin, ils ne sont qu’un des multiples facteurs impliqués dans le contrôle du poids.

Le cerveau orchestre un système complexe

Car la physiologie dépasse ici la seule bonne volonté. La régulation de la prise alimentaire est un système complexe qui répond à des objectifs divers. Le cerveau doit agir comme un chef d’orchestre, pour éviter les dissonances et équilibrer tous les facteurs impliqués dans la prise alimentaire. Il y a la nécessité ancienne et incontournable de la survie, pour éviter malnutrition et famine : on peut supposer que le système favorise la consommation plutôt que les restrictions. Il y a les facteurs sociaux : tout ce qui lie l’alimentation au groupe, à la culture, à la religion... avec tous les modèles possibles de rites et de tabous. Il y a les facteurs environnementaux : le monde dans lequel on vit influence la consommation alimentaire. Il y a les facteurs biologiques : les virus rencontrés, les bactéries de la flore intestinale, toutes les variations biologiques de l’organisme modifient l’efficacité de l’alimentation.

Il y a les facteurs génétiques : les familles d’obèses témoignent d’une plus grande vulnérabilité. Il y a enfin les facteurs de régulation : tous les messages vont au cerveau, qui doit coordonner les signaux de faim et réguler les comportements. Il y a des raisons de penser que ces signaux varient d’une personne à l’autre et, chez la même personne, au cours du temps.

Au total, manger est un système compliqué de signaux positifs et négatifs. Un système qui peut se révéler difficile à équilibrer pour atteindre un état favorable à la santé. Demander à quelqu’un de manger moins, c’est souvent l’inviter à surimposer sa volonté à des signaux biologiques qui lui demandent le contraire. Un conflit pas simple à résoudre. Il faudrait agir à la fois sur les comportements des personnes en excès de poids et sur leurs systèmes internes de signalisation.

Changer de comportement n’est pas facile...

Du côté des patients, les régimes à court terme, cures miraculeuses et recettes diverses ne durent que le temps qu’ils sont tolérés par les intéressés. Leur impact est généralement bref sur des habitudes bien incrustées. Seules les prises en charge globales, multidisciplinaires, à long terme, ont un intérêt. Il s’agit de prendre en compte tous les aspects du style de vie et de jouer sur tous les tableaux. Changer de comportement alimentaire ne peut se faire qu’en rapport avec les habitudes antérieures Et il faut que les divers professionnels de santé concernés puissent gérer et accompagner le retentissement métabolique, psychique, émotionnel, social de la perte de poids. Un travail de conseil et de soutien qui ne s’effectue que sur la durée... et peut durer très longtemps !

Changer de signaux biologiques non plus !

Du côté des systèmes de signalisation qui relèvent du cerveau, l’action n’est pas plus aisée. Il n’est pas facile, par exemple,de modifier les taux de sérotonine –un facteur important de régulation de la prise alimentaire –sans modifier en même temps l’humeur et le sommeil! On risque de dérégler beaucoup d’autres systèmes. De plus, les systèmes impliqués dans la prise alimentaire sont eux-mêmes enchevêtrés et redondants : même si l’on parvient à modifier l’un d’entre eux par un médicament, un autre peut le remplacer. Pour le Dr Frank, tout indique qu’il faudrait l’action conjointe de plusieurs médicaments. Comme dans les cancers, les maladies infectieuses ou le diabète.

Dans l’obésité, une grande partie du problème vient du dysfonctionnement d’un système neurochimique extraordinairement complexe qui contrôle les comportements alimentaires. Cela dans un monde, lui-même compliqué qui favorise la consommation alimentaire ! Ce n’est pas une raison pour baisser les bras, et des politiques publiques de lutte contre l’obésité sont évidemment nécessairestout comme les prises en charge individuelles et personnalisées. Mais en attendant, il est sans doute injuste de culpabiliser les obèses !

Le mystère du poids stable

Beaucoup de gens, y compris les personnes obèses, ont un poids stable une bonne partie de leur vie, souvent pendant des décennies. Toutes les augmentations de poids chez les Américains depuis les années 1970 peuvent être expliquées par une augmentation moyenne de la consommation alimentaire d’environ 10 à 15 calories par jour, explique le Dr Frank (Université de Washington). Or, un Américain adulte consomme en moyenne un peu plus d’un million de calories par an. 50 millions au cours de toute sa vie d’adulte. Si l’on pense aux quantités de nourriture consommées, obtenir par la seule volonté un poids stable demanderait une précision qui dépasse de loin les capacités du plus informé des adeptes des régimes ! L’équilibre semble jouer sur très peu de calories, dans un système qui en consomme des millions. Il est donc improbable qu’il soit dû seulement aux choix alimentaires ou à la chance. D’autres facteurs doivent, chaque jour, procéder à des milliers de petits ajustements pour parvenir à la stabilité du poids.

(D'après Frank A. Am J Lifestyle Med 2014; 8(5):318-323.)

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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