Pour un modèle alternatif d'agriculture nourricière pour tous

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La qualité de la nourriture comme celle de l'air et de l'eau est vitale pour la survie de notre espèce. De leurs qualités dépend notre santé, notre espérance de vie. Or l'eau est la première cause de mortalité sur la planète suivie du manque de nourriture. Les maladies liées à la pollution de l'air sont en fortes augmentations dans beaucoup de Pays et on trouve des traces de pesticides dans les endroits les plus reculés de notre planète. Les chiffres de la malnutrition sont également impressionnants :plus d'un milliard d'hommes souffrent de faim, tandis qu'un autre milliard est en surcharge pondérale, auxquels on peut ajouter bien d'autres formes de malnutrition...

« Pour un modèle alternatif d’agriculture nourricière pour tous  » - Crédit photo : www.developpementdurable.com Malgré la prise de conscience collective jalonnée par des décisions historiques : Déclaration des Droits de l’Homme en 1948, Conférence Internationale sur la nutrition en 1992 Sommet de l’Alimentation en 1996, Conférence de Haut Niveau sur la sécurité alimentaire mondiale en 2008, Conférence du G8 en Italie en juillet 2009, on n’observe pas globalement d’amélioration de la situation nutritionnelle , bien au contraire, une aggravation sur tous les Continents, soit de la faim, soit des problèmes de malnutrition et d’obésité.

L’augmentation de la population, l’épuisement des ressources fossiles sont autant de facteurs qui ne peuvent que provoquer une aggravation de la situation actuelle dans un système de production mondiale qui n’a pas su répondre aux besoins nécessaires à 6,7 milliards d’hommes, donc à fortiori aux 9 milliards annoncés dans les années 2050. La preuve est faite aujourd’hui qu’on ne peut répondre aux problèmes planétaires par une approche productiviste globale. C’est à partir des solutions locales les mieux adaptées, multipliées à l’infinie qu’on obtiendra une réponse aux problèmes qui se posent au niveau global.

Une avancée : un plan gouvernemental pour développer des circuits courts

Depuis le développement de l’agriculture et de l’élevage, les populations ont toujours disposé d’une large autonomie alimentaire. Ce schéma précèdent fait partie de l’histoire de l’homme sur la terre, de tout temps il s’est nourri avec les ressources locales, ce n’est que depuis 40 ans que le paysan ne nourrit plus ses voisins mais un marché parfois très éloigné de sa ferme. Cette agriculture nourricière de proximité ou péri-urbaine recule dans la plupart des pays du monde pour laisser la place à l’agrandissement des villes, aux équipements collectifs liés aux transports (routes, autoroutes, gares, aéroport, etc.), à d’autres activités économiques (industrie, artisanat, commerce, etc.), aux services publics (écoles, universités, hôpitaux, etc.). Elle n’entre pas dans les schémas habituels qui classent le territoire en milieu urbain et milieu rural, soit la ville et la campagne. Mais entre les deux, qu’existe-t-il?

En France, pour la première fois, le Ministre de l’Agriculture a reconnu l’existence des circuits courts, il a déclaré en Avril 2009 : « Les circuits courts, qui recréent du lien entre les consommateurs et les agriculteurs, contribuent au développement d’une agriculture durable et d’une consommation responsable. Ils recèlent un potentiel de développement important permettant de mieux valoriser les productions, de créer des emplois et de mettre en place une nouvelle «gouvernance alimentaire » à l’échelle des territoires. » Mais qu’appelle-t-on circuits courts?

Pour le Ministère de l’agriculture, c’est un mode de commercialisation des produits agricoles qui s’exerce soit par la vente directe du producteur au consommateur, soit par la vente indirecte à condition qu’il n’y ait qu’un seul intermédiaire. Quelques exemples de vente directe du producteur au consommateur :

  • La vente à la ferme (panier, cueillette, marché à la ferme, etc...)
  • La vente collective (point de vente collectif, panier collectif)
  • La vente sur les marchés
  • La vente en tournées à domicile
  • La vente par correspondance (internet, etc.)
  • La vente organisée à l’avance (AMAP)

Quelques exemples de vente indirecte avec un seul intermédiaire :

  • La restauration (collective, traditionnelle,...)
  • Un commerçant-détaillant (boucher, épicier de quartier, GMS, etc.)
  • Les circuits courts regroupent des pratiques de commercialisation très diverses. Mais ils ont tous la double caractéristique :

    • répondre à une demande des consommateurs à la recherche de produits authentiques, d’une plus grande traçabilité, de lien social. Ce mode de consommation renvoie aussi à un acte citoyen respectant l’environnement avec la réduction des emballages, des conditionnements, avec une limitation d’émission de C02 et soutenant les pratiques de productions durables.
    • Répondre aux attentes des agriculteurs à la recherche d’un meilleur partage de la valeur au sein de la chaîne alimentaire. Ce mode de commercialisation permet de mieux rémunérer l’acte de production. Il est également porteur sur les exploitations agricoles de diversification des productions et de création d’emplois (26,1% du total des unités de travail agricole).

Ces circuits viables à une échelle locale ne parviennent pas à accéder à un modèle facilement transposable à grande échelle. Mais, même s’ils restent marginaux au regard des modes de production agricole et de distribution dominants, ils recèlent un potentiel de développement important. Et ils renvoient à trois problématiques majeures pour l’agriculture demain :

  • celle des relations entre production et distribution
  • celle des développements durables
  • celle de la fonction territoriale et des relations ville-campagne.

Après trois mois de travaux d’un atelier réunissant l’ensemble des acteurs engagés à un titre ou un autre dans ces démarches, le Ministre de l’Agriculture, Michel Barnier, a arrêté un plan d’actions en 14 mesures articulées autour de 4 axes :

  1. améliorer les connaissances sur les circuits courts et les diffuser, c’est la reconnaissance officielle de chacun d’eux.
  2. adapter la formation des agriculteurs aux exigences des circuits courts, c’est admettre leurs originalités et leurs spécificités.
  3. favoriser l’installation d’agriculteurs en circuits courts, c’est principalement l’accès au foncier.
  4. mieux organiser les circuits courts, c’est maintenir entre autres les petits équipements collectifs : abattoirs, moulins, unité de transformation (jus, confitures, etc.)

Ces mesures, même si on peut les juger insuffisantes, ouvrent des portes qui jusque là étaient solidement fermées. La reconnaissance d’autre forme d’agricultures que le modèle dominant européen: grande ferme en monoculture suréquipée et subventionnée, permet d’envisager un développement en particulier d’alternative économique comme les contrats locaux solidaires producteurs-consommateurs qui sont de fait la grande innovation dans les circuits courts.

Une agriculture entrant dans le champ de l’économie sociale et solidaire

On les appelle AMAP en France, Association pour le Maintien de l’Agriculture Paysanne, Teïkeï au Japon d’où ils sont nés dans les années 60, CSA aux USA , Community Supported Agricultural, ASC au Québec, Agriculture Soutenue par la Communauté, Réciproquos au Portugal, etc..

1 Spécificités de ce concept :

  • Un groupe de citoyens s’associe à un producteur proche de chez eux et s engage à se partager entre eux ses récoltes qu’ils ont achetés à l’avance.
  • C’est une alternative à l’économie de marché: le prix de l’abonnement payé par les consommateurs, pour disposer des produits de la ferme, couvre la totalité des charges de la ferme dont la rémunération du travail indépendamment des fluctuations des prix du marché et du rendement hectare. C’est le juste prix de la nourriture que produit sa ferme partenaire. On donne au paysan les moyens de produire et de vivre et on se partage les fruits de son travail. On évite ainsi les gaspillages de nourriture - 50% aux USA, 30% en France.
  • La structure des exploitations agricoles dans ce concept est de dimension humaine, de caractère familial.
  • La localisation des fermes se positionne particulièrement en zone péri-urbaine d’où des contraintes spécifiques: accès au foncier, succession, pression urbaine, isolement professionnel.
  • Cette agriculture n’est en général pas subventionnée et joue un rôle environnemental sur la qualité des paysages, des espaces verts et arborés, ou par le biais de la faible distance producteur-consommateur - la distance parcourue par la nourriture aux USA est de 2400 Km pour 1500 en France.
  • L’absence de risques économiques permet le passage immédiat à des pratiques saines de production, la redécouverte de variétés anciennes, de terroir et le maintien de races animales locales. C’est le concept qui assure la meilleure traçabilité sur l’origine de la nourriture.
  • Le bilan écologique et social de cette agriculture est aujourd’hui celui qui est le plus performant. Le petit agriculteur retrouve sa place dans la société, nourrir ses voisins avec une vraie nourriture ce qu’on appelle au Québec « le fermier de famille ».

2 L’accès au foncier :

  • La préservation des terres nourricières, on l’a vu, est une priorité partout où elles se trouvent et pour y arriver, il n’y a pas d’autres solutions que de légiférer.
  • Le principe de base de cette loi pourrait-être que chaque village, chaque commune, chaque ville doit préserver au minimum la surface agricole nécessaire à l’auto-suffisance alimentaire de son territoire.
  • Ces zones seraient alors classées nourricières pour toujours. Elles ne serviraient qu’à produire de la nourriture et échapperaient alors de fait à toutes spéculations immobilières. Un agriculteur en faisant l’acquisition ne pourra vendre qu’à un autre agriculteur lorsqu’il cessera ses activités professionnelles.
  • Cette mesure n’a rien de révolutionnaire, elle est en vigueur en Suisse et au Japon depuis 1945 !

3 Équipements collectifs :

Plus aucuns équipements collectifs type abattoirs, moulins, unités de transformation, banques de semences, ne doivent disparaître, au contraire, ils doivent être redéployés car essentiels pour les petites fermes. Ils participent à l’autonomie alimentaire des populations. Ils concernent les producteurs mais aussi les consommateurs et les collectivités publiques locales. Ils sont d’utilité publique.

4 Formation scolaire :

Notre concept de partenariat solidaire producteur-consommateur exige un grand professionnalisme de la part du producteur. La mise en place dans les formations agricoles d’un cursus propre à ce concept et la possibilité de stages longue durée dans les exploitations agricoles de ce type sont absolument nécessaires pour les jeunes qui vont s’installer.

5 Installation :

Des aides à l’installation sont souhaitables pour permettre au jeune agriculteur d’être au plus vite suffisamment équipé pour répondre au mieux aux engagements qu’il doit prendre par rapport à ses partenaires consommateurs - irrigation, mécanisation, cheptel, abris, bâtiments d’exploitation, etc.

6 Transversalité du concept :

  • Environnement : pas de pesticides, herbicides, OGM et engrais chimiques.
  • Santé : conditions de travail saines pour les agriculteurs, nourriture saine pour les consommateurs , sécurité alimentaire obtenue par la responsabilisation de ses acteurs.
  • Lutte contre la pauvreté - inclusion sociale, les paysans dans tous les pays du monde font toujours parti des plus pauvres.
  • Pédagogie tout particulièrement pour les enfants - lien avec la nature, rythme des saisons, initiation au goût, bio-diversité et savoir faire.
  • Économie : nombreuses petites exploitations agricoles, nombreux emplois stables, relance d’une économie locale.
  • Recherche pour une meilleure compréhension des phénomènes naturels et leurs équilibres, pour une meilleure valorisation des ressources locales, pour la mise au point de techniques permettant la production d’une vraie nourriture sans appauvrissement des ressources fossiles de la planète et sans impact négatif sur l’environnement.
  • Formation des agriculteurs à des pratiques d’agriculture durable, respectueuses du vivant sous toutes ses formes.

7 Essaimage du concept :

Le développement d’une politique en faveur d’une agriculture nourricière de circuits courts s’inscrit dans un mouvement citoyen plus large, à la recherche d’alternatives économiques. C’est grâce aux acteurs, producteurs et consommateurs, qui ont déjà expérimenté ce concept, que la sensibilisation et l’accompagnement auprès des autres citoyens seront les plus efficaces.

Conclusion

On constate aujourd’hui que le partenariat local producteur-consommateur est adaptable à tous les Pays du Monde où qu’ils se trouvent. Il est présent sur tous les Continents. Ce concept contient donc des valeurs universelles que tout gouvernement et tout citoyen peuvent mettre en place à tout moment sans aucune contrainte financière nouvelle.

Il participe à l’autonomie des peuples pour disposer dès à présent d’une nourriture de qualité et pour assurer une sécurité alimentaire aux générations futures. Il est une réponse pertinente aux désastres planétaires qui nous menacent, alors j’invite tous ceux qui le peuvent, de rechercher dès demain son paysan nourricier, son fermier de famille.

(Daniel VUILLON, Agriculteur, co-initiateur du concept AMAP en France, trésorier du Centre de Ressources pour l’Essaimage des AMAP en France (CREAMAP France), Vice-Président du réseau international des AMAP, URGENCI - Conférence Grand Public lors de l’Université d’été de Nutrition 2008, Clermont-Ferrand, 17 septembre 2009)

SOURCE : Centre de Recherche en Nutrition Humaine Auvergne

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