Pour en finir avec le mythe du « régime préhistorique »

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D'un point de vue anthropologique, l'homme est une espèce omnivore. Plus précisément, son régime alimentaire est de type frugivore/omnivore, car l'Homme porte un intérêt particulier et un goût prononcé pour les nourritures ayant les meilleures qualités énergétiques et organoleptiques, d'où son penchant pour les fruits et la viande. Notre régime alimentaire est donc de type frugivore/omnivore, comme celui des chimpanzés, nos frères d'évolution, mais être omnivore n'est pas donné à tout le monde chez les mammifères.

L'Homme, et son régime alimentaire, ne se sont pas construits en un jour, mais au fil d'évolutions et de co-évolutions complexes. L'Homme a modifié son alimentation en fonction des produits disponibles dans son environnement, mais aussi des congénères avec lesquels il a partagé ses repas. De cette longue histoire alimentaire sont nés des comportements de consommation, aujourd'hui remis en question par une multitude de messages cacophoniques en matière de santé, d'environnement, d'éthique, etc.

Depuis plus de 7 millions d'années, depuis nos origines communes avec les chimpanzés jusqu'à l'émergence des sociétés postindustrielles et urbanisées, tous nos ancêtres devaient acquérir leurs nourritures par la cueillette, la chasse et la pêche puis, depuis quelques millénaires, par l'agriculture et l'élevage. Tout cela demandait une éducation sur la nature, ses ressources, ses cycles de production, sans oublier tous les modes de conservation et de préparation.

Aujourd'hui, nous sommes confrontés à la deuxième génération de personnes n'allant plus au marché, ne faisant plus la cuisine, n'ayant pas de repas en famille, ne connaissant plus la ferme ; tout en soulignant les conséquences désastreuses des programmes d'enseignements en biologie fondamentale qui ont évacué les sciences naturelles, sans parler de l'écologie. En deux générations, nos sociétés ont balayé des millénaires d'une évolution culturelle en relation avec les connaissances des ressources végétales et animales de notre alimentation et tout ce qui touche à leurs modes de consommation. Car chez les hommes et les chimpanzés, les meilleures nourritures sont associées aux aspects les plus importants de nos vies sociales et affectives.

Comme le souligne Pascal Picq depuis plusieurs années, les problèmes de l'obésité sont les conséquences d'une malbouffe résultant de la disparition des aspects conviviaux, affectifs et sociaux de l'alimentation. Mais on préfère répondre par la seule science de la nutrition ; toujours cette manie de descendre au niveau des nutriments, des calories et des molécules pour faire scientifique. Mangez cinq fruits et cinq légumes par jour ; merci pour l'ordonnance. On aimerait avoir les recettes, notamment au niveau sociologique. Il serait grand temps de revenir aux fondements anthropologiques de l'alimentation, qui n'est pas une fonction, mais un acte social total et global. En effet, manger est devenu un acte planétaire qui interfère avec les problématiques du développement durable.

Être omnivore

Ainsi être un véritable omnivore n'est pas donné à tout le monde. En effet, cette caractéristique, qui nous vient de la grande lignée des singes de l'Ancien Monde, s'avère plutôt rare chez les mammifères. « Etre généraliste est une vraie spécialité pour la quête des ressources, l'accès aux aliments, les façons de les préparer, de les ingérer comme de les digérer. Etre omnivore s'apprend, ce qui veut dire que de tels régimes impliquent des adaptations sociales et cognitives complexes », explique Pascal Picq.

En effet, le goût ne permet pas d'écarter des nourritures potentiellement toxiques. Choisir les bons aliments découle de l'éducation et de l'imitation. Un régime omnivore s'inscrit donc dans un contexte tissé d'interactions multiples avec les environnements physiques et sociaux, avec des notions de plaisirs, d'échanges, d'interdits, etc. Acquérir un tel régime alimentaire passe par la mobilisation de capacités cognitives, techniques, sociales et culturelles, donnant accès à des nourritures de bonne qualité mais, en outre, difficilement accessibles sans l'usage d'outils pour leur collecte comme pour leur préparation. « Chez les Hominidés, il existe donc une grande diversité de régimes frugivores/omnivores, qui diffèrent non pas dans la variété des nourritures consommées (fruits, légumes, parties souterraines des plantes, noix, viandes, oeufs, miel, fleurs, insectes, etc.), mais dans la part relative de ces nourritures dans le régime », décrit encore le paléoanthropologue. Le régime alimentaire dépend notamment de la sélection de nourritures qui permettent d'assurer la survie pendant les périodes difficiles, comme les saisons sèches.

La perte des fondamentaux

Ainsi, depuis plus de 7 millions d'années, depuis nos origines communes avec les chimpanzés jusqu'à l'émergence des sociétés postindusfrielles et urbanisées, tous nos ancêtres devaient acquérir leurs nourritures par la cueillette, la chasse et la pêche puis, depuis quelques millénaires, par l'agriculture et l'élevage », souligne Pascal Picq. Et tout cela demandait une éducation sur la nature, ses ressources, ses cycles de production, sans oublier les modes de conservation et de préparation des aliments. Or, pour le paléoanthropologue, c'est bien là que le bât blesse aujourd'hui et depuis deux générations : nous n'allons plus au marché, nous ne faisons plus la cuisine, nous ne prenons plus de repas en famille, etc. Qui plus est, les programmes d'enseignements se sont allégés des sciences naturelles et de l'écologie : « En deux générations, nos sociétés ont balayé des millénaires d'une évolution culturelle en relation avec les connaissances des ressources végétales et animales de notre alimentation et tout ce qui touche à leurs modes de consommation », constate Pascal Picq. Selon le spécialiste, c'est là que se trouve l'origine de la problématique actuelle de l'obésité, « conséquence d'une malbouffe résultant de la disparition des aspects conviviaux, affectifs et sociaux de l'alimentation ».

Notre alimentation résulte d'une double coévolution

Un retour aux sources peut-il nous sauver de ce fléau des temps modernes ? « Notre régime alimentaire résulte d'une double coévolution : la première en relation avec les ressources disponibles de l'environnement, comme pour toutes les espèces, et la deuxième qui découle des interactions complexes entre nos innovations culturelles et notre biologie », poursuit Pascal Picq.

L'idée de débarrasser l'Homme de ses problèmes d'obésité en lui faisant retrouver ses habitudes ancestrales relève donc, pour le paléoanthropologue, d'un raisonnement simpliste ne prenant pas en compte cette double coévolution : « Manger autant de viandes, de graisses et de sucres n'a jamais existé au cours de notre évolution, sans oublier les changements de nos modes de vie dit modernes. Nous sommes entrés dans une phase de mal-bouffe et de mal-évolution, constate Pascal Picq.

Cependant, pour répondre à ces problèmes, les solutions ne résident pas dans un retour naïf à des régimes ancestraux (régimes de Cro-Magnon ou crétois, régimes lactés des Balkans, pseudo-bio, végétaliens, etc.), le plus souvent perçus au travers de clichés erronés et détachés de leurs contextes environnementaux, sociaux et cognitifs. » Car l'alimentation n'est pas une fonction, mais un acte social total et global.

Ainsi, chez les hommes comme chez les chimpanzés, nos frères d'évolution, les meilleures nourritures sont celles associées aux aspects sociaux et affectifs, bien loin des concepts de calories et de nutriments.

(D'après Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France - Rencontres annuelles de la Fondation Louis-Bonduelle - Mai 2011)

Source : Alexandre Glouchkoff

SOURCE : Toute la diététique !

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