Peut-on vraiment changer les comportements alimentaires ?

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Cette question peut être entendue de deux façons : en est-on capable ? En a-t-on le droit ? Si de nombreux leviers existent pour permettre en place des actions permettant d’influer sur les comportements alimentaires(facteurs physiologiques, apprentissages, cognitions, offre alimentaire, publicité, etc.), la question de la légitimité de telles actions s’avère plus problématique.

Bien souvent la question de la légitimité des actions de santé publique demeure en effet implicite. Ces actions sont parfois critiquées parce qu’elles sont inefficaces (et dans ce cas c’est la mauvaise utilisation de l’argent public qui est mise en cause) mais il est beaucoup plus rare que l’objectif poursuivi lui-même soit remis en cause. Améliorer la santé, et donc le bien- être des individus, par des actions publiques, qui pourrait en effet s’y opposer ?

Cependant, l’action publique, même efficace, même portée par de nobles objectifs, n’est pas automatiquement justifiée. Et pourtant une action sera d’autant plus efficace qu’elle sera mieux acceptée, et elle ne sera bien acceptée que si elle est clairement justifiée.

Un grand nombre d'interventions ont aujourd'hui un caractère normatif. Sont-elles toujours justifiées ou justifiables ?

L’action publique s’est longtemps appuyée sur la théorie microéconomique du choix rationnel pour justifier ses interventions. Une théorie simplificatrice, mais qui fournit néanmoins des critères clairs pour justifier des interventions normatives. Le point de départ est que l’individu est le meilleur juge de ce qui est bon pour lui, et qu’en consé- quence, l’intervention ne sera justifiée que si l’individu n’est pas en mesure d’exercer son jugement. Par exemple, s’il est mal informé, voire sciemment désinformé.

L’action publique réglementaire, le soutien public à l’information générique reposent par exemple sur cette base. Mais d’autres justifications de l’intervention publique existent : externalités négatives, hasard moral… Faire des choix en sachant que l’on n’en supportera pas toutes les conséquences, c’est-à-dire tous les coûts, justifie également des interventions sous forme de taxes par exemple.

Le développement des maladies non transmissibles d’origine alimentaire et plus généralement la remise en cause de la durabilité de notre système alimentaire témoignent cependant des limites des interventions classiques.

Les actions publiques normatives visant à modifier les comportements alimentaires sont-elles la panacée ?

Les progrès conjoints de la psychologie et de l’économie, et surtout leur collaboration renforcée, ont débouché sur une meilleure compréhension des comportements de choix. On dispose aujourd’hui de modèles plus réalistes pour analyser des comportements qui, à défaut d’être rationnels, sont largement prédictibles. (les incohérences inter-temporelles, la myopie, la procrastination, le manque de contrôle de soi…).

Les interventions visant à compenser le manque de contrôle de soi sont assez largement acceptées. On y voit une rationalité plus sophistiquée, qui depuis Ulysse et les Sirènes, trouve assez facilement sa justification.

C’est le cas des taxes sur produits addictifs (tabac, alcool…), qui, avec l’information, font partie des moyens classiques de l’action publique. L’économie publique comportementale y ajoute de nouveaux outils (signaux émotionnels, options par défaut, engagement contractuel, délais de réflexion…) pour aider les individus qui ont conscience qu’ils ne pourront pas se contrôler eux-mêmes en toutes circonstances (joueurs, consommateurs compulsifs…).

Mais peut-on protéger contre eux-mêmes des individus qui ne le souhaitent pas ? et comment protéger ceux qui le souhaitent sans restreindre la liberté des autres ?

C’est ce type de questions qui sont abordées aujourd’hui par l’économie publique comportementale. Certains des chercheurs de ce domaine sont prêts à défendre un certain type de paternalisme à condition qu’il apporte de forts bénéfices à ceux qui en ont besoin avec un coût faible ou nul pour les autres. C’est le paternalisme asymétrique.

(Pierre Combris, économiste, directeur de recherche à l’INRA - Colloque FFAS « Comportement alimentaire : les leviers du changement » du 18 décembre 2012)

Source : Fonds Français pour l’alimentation et la santé (FFAS)

SOURCE : Fonds Français pour l’alimentation et la santé

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