Obésités : entre stigmate et séduction

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Une personne bien en chair est perçue sous un angle moral comme manquant de volonté, se laissant aller. Elle ne déroge pas seulement aux normes d’apparence relatives à la féminité, mais aussi à une morale instituant le sujet comme responsable de ce qu’il est. Le contrôle du corps, de sa corpulence, de sa forme, traduit le contrôle de soi, surtout pour les femmes. Les magazines ou les émissions câblées abreuvent leurs lectrices ou leurs spectatrices de femmes largement dévêtues, mais inlassablement minces. L’obésité est ainsi un repoussoir absolu, le degré zéro de la valeur. L’obèse est rejeté dans le hors sexe, le hors humanité, par dérogation aux normes implicites de séduction et de santé, mais surtout d’apparence.

Dénigrement de l’obésité

Corps non seulement laissé en friche, non travaillé, mais témoignant d’un abandon moral insupportable. Corps défiguré, l’obèse est une figure de la transgression comme la personne handicapée ou celle qui ne se soucie pas d’effacer les traces de sa vieillesse ou qui se fiche de son apparence. Dans le contexte contemporain, même si les obèses tentent de résister en proposant des beautés alternatives, ils suscitent une gêne. La stigmatisation de l’obésité est le contrepoint de la valorisation de la minceur et de l’apparence. L’anorexie et l’obésité sont les deux faces d’une même médaille et d’une volonté de contrôle de l’existence dans une relation à l’alimentation. Certes, si on retrouve au regard de l’obésité la « valence différentielle des sexes » pointée par F. Héritier, c’est-à-dire ici un mépris affiché à l’égard de la femme obèse qui l’associe clairement à la laideur, l’homme n’en est pas moins atteint. Il devient lui aussi une cible du marché des régimes, de la minceur, du fitness et du souci de santé. La plupart des femmes souhaitent maigrir, mais aussi bon nombre d’hommes.

Une forte ambivalence caractérise les relations que nouent les sociétés occidentales avec la personne obèse. Le discours social lui affirme qu’elle est une personne normale, membre à part entière de la communauté, que sa dignité et sa valeur personnelles ne sont en rien entamées par sa conformation physique, mais, en même temps, elle est marginalisée, tenue plus ou moins hors du monde du travail, surtout des emplois publics, objet de quolibets, et parfois de polémiques quand des compagnies aériennes leur demandent de payer deux places au lieu d’une par exemple. Et toute sortie est accompagnée de regards de curiosité, de moquerie, de compassion, de réprobation. L’obésité ne répond pas à une définition classique du handicap en termes de déficit sensoriel ou physique ; l’individu qui en témoigne est autonome dans ses déplacements et sa vie quotidienne, mais sa corpulence l’assigne, à son corps défendant, aux mêmes dispositions sociales que vivent les personnes étiquetées comme « handicapées ». L’obésité participe en ce sens d’un handicap d’apparence [1]. La stigmatisation, souvent non dite mais symboliquement efficace à son encontre, la transforme en obstacle au plan social : elle altère la réussite scolaire, l’accès à un emploi, l’avancement professionnel, les relations amoureuses. La différenciation sociale de l’obésité est souvent très tranchée [2].

Dans nos sociétés occidentales, la personne corpulente n’est plus envisagée en tant que sujet, mais en tant qu’elle possède une anomalie, un débordement qui la rend insupportable au regard. Son corps prend le pas sur sa personne dans le regard des autres. « L’homme n’existe pas… plus… Seule vit la graisse. Elle obsède, elle fascine, elle attire et repousse simultanément [3] ». L’obèse est devenue une figure du dégoût. L’impossibilité qu’on puisse s’identifier physiquement à lui est à l’origine de tous les préjudices que rencontre un acteur social. L’altération est socialement transformée en stigmate, la différence engendre le différend. Elle introduit une turbulence dans la sécurité ontologique que garantit l’ordre symbolique. La personne obèse entre ainsi dans une classification qui lui confère un statut social particulier. De sa conformation physique se déduit sa place dans la société.

Dans les conditions ordinaires de la vie sociale, des étiquettes de mises en jeu du corps régissent les interactions. Elles circonscrivent les menaces susceptibles de venir de ce que l’on ne connaît pas, elles jalonnent de repères rassurants le déroulement de l’échange. Le corps ainsi dilué dans le rituel doit se résorber dans les codes, et chaque acteur doit retrouver chez l’autre, comme dans un miroir, ses propres attitudes et une image qui ne le surprenne pas, ni ne l’effraie. L’effacement ritualisé du corps est socialement de rigueur [4]. Celui qui, de manière délibérée ou à son corps défendant, déroge aux rites qui ponctuent l’interaction suscite la gêne ou l’angoisse. Les aspérités du corps ou de la parole grippent alors l’avancée de l’échange. Et le corps obèse se donne comme débordement, envahissement, surgissement de graisse dans un monde hanté par la minceur et qui finit par voir de l’obscénité dans le gras. L’évidence des comportements est rompue, il faut se composer un personnage et se tenir sur ses gardes.

L’individu corpulent n’établit pas nécessairement une rupture avec la symbolique corporelle. Il peut même continuer à se sentir « normal » et souffrir de longue date des regards qui pèsent sur lui. Mais l’anomalie qu’il représente paraît de prime abord malaisée à négocier. Le stigmate s’annonce souvent dès l’enfance par une nomination brutale qui sidère et enferme dans un statut déprécié : « Je n’ai pas toujours su que j’étais trop gros, se souvient R. Mille. “Le patapouf ! Le lard, l’énorme, l’hippopotame.” Voilà le mot lâché entre deux brassées de feuilles mortes dans la cour sombre d’une récréation sinistre. J’ai combien ? Huit, neuf ans, et je me trouve beau… Du moins, je ne me pose pas la question. Les miroirs, polis, sont restés obligeants » (p. 9). L’amorce de la stigmatisation est un arrachement au monde ordinaire. « L’individu stigmatisé, écrit E. Goffman, tend à avoir les mêmes idées que nous sur l’identité…

Ce qu’il éprouve au plus profond de lui-même, ce peut être le sentiment d’être une personne “normale”, un homme semblable à tous les autres, une personne, donc, qui mérite sa chance et un peu de répit [5]. » Plus le stigmate est visible et surprenant aux yeux du « normal », plus il suscite socialement une attention indiscrète et se mue en un formidable attracteur de regards et de commentaires, un opérateur de discours et d’émotions. Dans ces circonstances, la tranquillité dont jouit n’importe quel acteur dans ses déplacements et le déroulement de sa vie quotidienne apparaît comme un brevet de bonne citoyenneté. L’individu corpulent ne quitte plus sa maison sans attiser la curiosité. Qu’il le veuille ou non, il est sans cesse en représentation. Il doit s’habituer à vivre et se déplacer en mobilisant en permanence l’attention des autres.

« Ne jamais passer inaperçu est un enfer permanent pour les plus de cent kilos, dit R. Mille. Où qu’ils aillent, quoi qu’ils fassent, qu’ils disent, le poids est là, il emplit l’espace démesurément » (p. 23). Alors que dans les relations sociales, tout acteur peut revendiquer en sa faveur un crédit de confiance, il est taxé d’une charge négative qui rend difficile son approche. Et cela d’une manière discrète mais efficace : subtilité du vide créé à son entour, trame massive de regards qui l’enveloppent, difficulté à jouir des relations ordinaires de la vie – celles mêmes qui n’ont qu’une valeur minimale à force de banalité ou d’évidence pour les autres, mais qu’il doit conquérir de haute lutte en sentant la gêne suscitée chez ceux qui ne sont pas encore habitués à sa présence. Cette altération, même si elle ne modifie en rien les compétences actives ou affectives que le collectif requiert de lui, nourrit la difficulté permanente de son intégration sociale.

Sa corpulence le contraint à un statut de liminarité, son statut est intermédiaire, il est prisonnier de l’entre-deux. Comme la « monstruosité », il échappe à la clarté des formes, transgresse les figures habituelles de l’apparence. C’est un homme de l’hybridité. Le malaise qu’il engendre tient également à ce manque de clarté qui entoure sa définition sociale. Il n’est ni malade, ni en bonne santé, ni en dehors de la société, ni à l’intérieur ; il a un corps sans en avoir vraiment un, etc. Il se définit par le manque. Son humanité ne fait pas de doute et pourtant il déroge à l’idée habituelle de l’humain. L’ambivalence à son égard est une réplique à l’ambiguïté de la situation, à son caractère durable et insaisissable.

Au regard des autres statuts associés au handicap et marqués d’un sentiment de gêne, de compassion, connoté d’une souffrance, l’obésité est une situation qui provoque volontiers la moquerie, les quolibets, les rires… L’obésité n’est pas associée à la souffrance mais à un laisser-aller, à une désinvolture, comme si la victime, en quelque sorte, était seule à blâmer à cause de sa négligence. La railler, c’est la ramener à ses responsabilités. « Certains jours, se souvient R. Mille, ça se répète dix fois, vingt fois… La foire. Je devrais tendre la main pour la piécette. Vite courir au cirque me faire engager […] Les enfants se fendent franchement devant votre bide. “Le patapouf !” qu’ils hurlent, “gros lard”, les mieux élevés se contentent d’un vaporeux : “Il est gros, hein, le monsieur ?”. Mais les adultes, les ricaneurs, ceux qui possèdent le privilège du ventre plat, s’octroient le plaisir sans danger de l’insulte hypocrite, chuchotée, bassement abjecte… » (p. 22). La fragilité de l’obésité tient à l’aisance avec laquelle on peut la tourner en dérision sans la moindre honte.

Le salut par le poids : critique de la prévention

La perception du risque pour la santé n’est nullement une appréciation objective des menaces, sinon dans l’abstraction des statistiques ou l’esprit des « entrepreneurs de morale » ; elle est plutôt la conséquence d’une projection de sens et de valeur sur certaines pratiques, certains objets, voués à l’expertise diffuse de la communauté ou des spécialistes. Les formes de dangers pointées reflètent une morale en acte, une vision du monde. Les accepter ou les ignorer ne répond pas au même partage d’une classe et d’une culture à une autre. La mesure « objective » du risque est donc une fiction politique et sociale, elle n’est pas la même selon les critères d’évaluation morale, elle se nourrit d’un débat permanent entre les différents acteurs concernés, car elle implique des conséquences économiques et sociales parfois considérables.

Pour l’individu, la perception du risque relève d’une signification propre, non pas d’un aveuglement ou d’une prétendue irrationalité mais d’une représentation personnelle : elle est sa mesure personnelle du danger. Les campagnes de prévention de l’obésité s’attachent à convaincre les populations de leur méconnaissance des risques « réels » encourus dans la poursuite d’un tel comportement et à les convaincre de la justesse de l’appréciation savante fondée sur les données épidémiologiques. Elles parient sur une logique d’intérêt fondée sur une vision purement rationnelle de l’homme. Si l’on démontre que telle habitude alimentaire est néfaste pour la santé, le discours rationnel ne doute guère que l’homme ne s’en prémunisse en changeant ses manières d’être. La décision de l’acteur est transformée en équivalent d’une stratégie économique pour le meilleur gain.

Mais la vie réelle se déroule loin de ce genre de calcul ou d’un utilitarisme propre à l’homo economicus, qui ne sont que des éléments dans une décision qui implique bien d’autres données, comme la valeur attribuée à une action, le plaisir pris à l’accomplir, l’ambivalence de l’individu, sa recherche de transgression, etc. Le modèle rationnel de l’évaluation du risque souligne davantage un idéal particulier de conduite qu’une attitude permanente et bien enracinée : souci de l’épargne, du calcul, peur du risque, etc. L’analyse des prises de risque dans différents domaines d’application montre que tout acteur puise ses raisonnements et ses imaginaires dans des logiques sociales et culturelles fondées sur ses manières de vivre et ses valeurs personnelles [6].

Le comportement alimentaire que le médecin souhaite proscrire, au nom d’une évaluation normative de la santé et du comportement, a des bénéfices secondaires essentiels à l’équilibre de vie du sujet : le fait de manger en abondance, par exemple, favorise une détente personnelle, ventile l’angoisse ou le stress, permet de lutter contre la peur, la solitude, la souffrance. Bien manger insère dans la continuité d’une culture, renvoie à l’enfance et au rapport à la table familiale, à la cuisine maternelle, au père, aux pairs. Le plaisir qui lui est associé est sans doute plus enraciné dans la santé que la privation, qui isole le sujet, le désigne du doigt, le frustre, l’enferme dans la déploration. Si elle éteint le goût de vivre, la privation fragilise le sujet, le rend plus vulnérable à la maladie en le rendant moins attaché à la vie. « Sa faim, sa grande faim, sa délectation aux bonnes choses revêtent l’aspect d’un crime abominable. Non seulement il creuse sa tombe avec ses dents (air connu), mais pis, il transgresse on ne sait quel tabou mystérieux et tout-puissant. Pourtant il est prouvé que l’on meurt beaucoup plus d’inanition que d’indigestion […] Vous ôter le pain de la bouche ne leur suffit plus, ils veulent vous en dégoûter […]

C’est qu’il est devenu dramatique, inconvenant, criminel, d’oser se remplir l’estomac » (p. 73-74). « Ôter le pain de la bouche », sans autre initiative, conduit à l’échec et à la déploration. La prévention de l’obésité implique que le surinvestissement de la nourriture trouve ailleurs une dérivation pour ne pas altérer le goût de vivre. La prévention d’un comportement à travers une campagne revient souvent à « blâmer la victime » au risque qu’elle refuse de se reconnaître dans ce qu’elle perçoit comme une moralisation, un jugement de valeur sur son mode d’existence7. En outre, elle tend à prolonger la stigmatisation, elle la redouble en attirant l’attention de l’ensemble de la société sur le comportement à proscrire ou à modifier.

Dans un monde où le corps devient la matière première de la fabrique de soi, l’obèse est celui qui oppose un ventre mou à l’impératif de cisèlement de son corps ; là où les autres sont dans le souci constant d’avoir un corps pour soi et à soi, susceptible de la reconnaissance sociale la plus large, l’obèse affiche son indifférence. Il continue à faire de son anatomie un destin, et il le revendique souvent. L’obésité est une forme inconsciente de refus des contraintes d’apparence, et même d’identité, dans cette volonté troublante de disparaître de soi.

Depuis quelques années apparaît une résistance au discours de dénigrement de la corpulence. Certains obèses revendiquent leur qualité de personnes à part entière et la légitimité de leur comportement alimentaire ou de leur apparence, ils affirment même leur beauté ou leur séduction. Ils veulent être des anticorps, au sens politique et au sens plus élémentaire d’introduire au sein du lien social un autre rapport à soi. Loin de se sentir coupables, ils affichent leur obésité comme une manière heureuse de vivre et de profiter de l’instant. Le discours médical est dénoncé comme une moralisation portant des jugements de valeur sur des comportements dont seuls les individus sont comptables.

Bibliographie

  1. Sur cette notion, cf. D. Le Breton, Des visages. Essai d’anthropologie, Paris, Métailié, 2003.
  2. J.-P. Poulain, Sociologie de l’obésité, Paris, PUF, 2009, p. 43 sq.
  3. R. Mille, Gros et heureux de l’être, Paris, Simoën, 1978, p. 23.
  4. D. Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, Paris, PUF, 2008.
  5. 5. E. Goffman, Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 1975, p. 17.
  6. 6. D. Le Breton, Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre, Paris, PUF, 2003.

(Par David Le Breton, Anthropologue et sociologue français - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

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