Obésité : le mythe du « libre arbitre » - 1ère partie

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Dans nos sociétés nous croyons, pour la plupart, au libre arbitre. Ainsi nous pensons être « libres » de choisir ce que nous mangeons et comment nous le mangeons. Par conséquent, nous devrions endosser la responsabilité de l'augmentation continue du poids observée depuis 30 ans, qu'on qualifie « d'épidémie d'obésité ». Or, c'est précisément ce mythe - « nous sommes libres de choisir ce que nous mangeons » - qui pourrait être à la base de l'épidémie d'obésité. Et ce n'est qu'en détruisant certains préjugés que l'on parviendra peut être à effectuer les changements nécessaires pour contrôler la progression incessante de l'obésité.

Ce point de vue, qui bouscule pas mal d'idées reçues, est défendu et argumenté dans un remarquable article de deux chercheurs du département de psychologie et de nutrition de l'Université de Cornell aux USA.

Depuis les années 80, l'obésité n'a cessé d'augmenter chez les américains et dans bien d'autres populations et les coûts médicaux qui lui sont associés en font un problème sociétal sérieux.


Diminution des dépenses ou augmentation des apports ? Telle est la question

Une augmentation du poids ne peut résulter que de deux changements de comportements : une augmentation des apports alimentaires ou une diminution de la dépense énergétique, les deux pouvant être associés. Or, déterminer le mécanisme prédominant pour expliquer l'augmentation du poids a des profondes ramifications économiques qui ne simplifient pas les choses...

L'hypothèse que la diminution de la dépense énergétique, liée à la mécanisation des actes de la vie quotidienne, serait le facteur prédominant est soutenue par l'industrie agro alimentaire et de nombreux scientifiques. C'est un point de vue séduisant parce qu'intuitif: "on grossit parce que l'on est de plus en plus sédentaires". Cependant, il est difficile d'obtenir des données historiques sur l'évolution de la dépense énergétique des populations depuis 40 à 50 ans.

Or, selon certains experts de la mesure de ces paramètres, l'augmentation du poids n'est pas liée à une diminution de la dépense énergétique. Ceux-ci ont en effet montré que la quantité d'énergie dépensée dans les activités quotidiennes des citadins contemporains n'était pas significativement différente de la plupart des mammifères ou des populations primitives ou indigènes. Par ailleurs, le pourcentage d'américains ne pratiquant pas d'activité physique de loisir a considérablement diminué depuis 20 ans ce qui sous tend qu'ils sont de plus en plus actifs... alors que l'obésité progresse.

La réduction du niveau d'activité physique n'est donc sans doute pas responsable de l'augmentation continue du poids corporel.

Coté apports alimentaires, il est possible d'estimer l'évolution des apports énergétiques quotidiens à partir des données de production alimentaire depuis la fin du 19° siècle (sachant que 70% de la production alimentaire sont consommés). Ceux ci ont connus une légère augmentation entre les années 60 et 80 et, en revanche, un véritable bond à partir des années 80, période qui coïncide avec l'augmentation de prévalence de l'obésité.

Ces données fournissent de forts arguments pour penser que l'augmentation du poids dans la population est plus directement liée à une augmentation de l'apport énergétique qu'à une diminution de la dépense énergétique.

L'équivalent d'un excédent de 9 à 30 calories par jour

A partir des données de production alimentaire, on peut évaluer l'augmentation des apports à 30 kcal par jour, ce qui représente une valeur trop faible pour être détectable par le consommateur.

On peut également estimer de combien l'apport énergétique a dépassé les dépenses depuis les 40 dernières années en calculant le gain moyen de poids à partir des poids des adultes selon l'âge (données de l'étude NHANES).

En moyenne, entre 20 et 40 ans, un adulte prend 420 g par an, ce qui correspond à un excédent de 9 kcal par jour.

Au vu de ces chiffres, on peut donc conclure qu'un excédent de 9 à 30 calories par jour et par année suffit à expliquer l'augmentation du poids observée depuis les années 80.

Perdre du poids avec un régime : une futilité...

L'industrie alimentaire défend la responsabilité du consommateur selon le fameux "mythe" du libre choix. Pour les industriels, les individus doivent comprendre qu'ils sont libres de choisir ce qu'ils mangent. Du même coup, l'industrie se déresponsabilise. La plupart des américains sont d'accord là-dessus, persuadés que leur façon de manger est totalement contrôlé par leur propre volonté et que, du coup, l'épidémie d'obésité est liée, globalement, à un manque de volonté pour faire des choix sains.

D'où la conviction fortement ancrée dans la majorité de la population : pour contrôler son poids, il faut réduire sa prise alimentaire. Pour preuve, 46% des américaines et 33% des hommes déclarent tenter de perdre du poids et ces chiffres sont encore plus élevés chez le sujets obèses : 60% chez les hommes et 70% chez les femmes.

La méthode le plus souvent adoptée ? La restriction volontaire, le "régime".

Or l'évidence est là : perdre du poids avec un régime est une futilité. La meilleure preuve est qu'en dépit qu'un tiers des américains suivent un régime pour maigrir, la population continue à prendre du poids. 77% des sujets abandonnent leur régime au cours de la première année et le taux de déperdition des programmes commerciaux de perte de poids atteint 93%... Quant à la petite minorité qui poursuit son programme d'amaigrissement, la perte de poids moyenne est de 10 kg à un an. A 4 ans, la perte de poids obtenue n'est que de 2 kg par rapport au poids initial.... Les sujets reprennent environ la moitié du poids perdu un an après la fin de leur programme.

Le pouvoir de la volonté serait il insuffisant pour contrôler son comportement alimentaire ? Réponse dans "Obésité : le mythe du « libre arbitre » - 2ème partie".

(Dr Thierry Gibault, Nutritionniste, endocrinologue, Paris. D'après Levitsky D.A., Pacanowski C.R.( 2012)."Free will and the obesity épidémie". Public Health Nutrition, 15, pp 126-141. doi:10.1017/S1368980011002187. - EQUATION NUTRITION n°131, Mai 2013)

SOURCE : APRIFEL

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