Nutrition, lipides et vieillissement cérébral

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Chez de nombreuses personnes, le vieillissement cérébral se traduit par une atteinte progressive des fonctions cognitives (mémoire, attention, langage, calcul, orientation...). Environ une personne sur 5 est atteinte de troubles cognitifs légers après 65 ans. Parmi les diverses classes de nutriments ayant un rôle potentiellement protecteur au niveau cérébral, les acides gras poly-insaturés de la série oméga-3 semblent particulièrement intéressants, surtout pour leurs dérives à longue chaîne, l'acide docosahexaenoïque (DHA) et l'acide eicosapentaénoïque (EPA) dont la principale source alimentaire est le poisson gras.

1 Comment se manifeste le vieillissement cérébral ?

« Nutrition, lipides et vieillissement cérébral » - Crédit photo : www.blogdelasante.com Chez de nombreuses personnes, le vieillissement cérébral se traduit par une atteinte progressive des fonctions cognitives (mémoire, attention, langage, calcul, orientation...). Environ une personne sur 5 est atteinte de troubles cognitifs légers après 65 ans. Au stade le plus avancé, le tableau clinique de démence associe des troubles de la mémoire et d'au moins une autre fonction cognitive d'une sévérité suffisante pour avoir un retentissement sur les activités de la vie quotidienne. La démence atteint 18 % des personnes de 75 ans et plus. Ces atteintes cognitives sont souvent intriquées avec une symptomatologie dépressive.

Les facteurs de risque de démence, et en particulier de maladie d'Alzheimer qui en est la cause la plus fréquente, sont mal connus en dehors des facteurs vasculaires. Dans les formes à début tardif de maladie d'Alzheimer, qui représentent 95 % des cas, la possession de l'allèle epsilon 4 du gène de l'apolipoprotéine E (apoE4) est un facteur de prédisposition génétique qui augmente le risque de maladie. D'autres gènes associés à un effet protecteur ou favorisant la maladie d'Alzheimer à début tardif ont été récemment identifiés mais leur part attribuable est faible. Il existe donc des facteurs environnementaux, en particulier nutritionnels, qui modulent l'expression des facteurs génétiques.

2 Pourquoi les lipides sont-ils impliqués dans le vieillissement cérébral ?

Parmi les diverses classes de nutriments ayant un rôle potentiellement protecteur au niveau cérébral, les acides gras poly-insaturés de la série oméga-3 semblent particulièrement intéressants, surtout pour leurs dérives à longue chaîne, l'acide docosahexaenoïque (DHA) et l'acide eicosapentaénoïque (EPA) dont la principale source alimentaire est le poisson gras. En effet, le DHA est un constituant majeur de la membrane des neurones où il exerce un rôle structurel et fonctionnel. Les oméga-3 sont des précurseurs de molécules (eicosanoïdes) qui ont des propriétés protectrices au niveau des vaisseaux (anti-thrombotiques, antiarythmiques) et ils contribuent à diminuer les facteurs de risque vasculaires (cholestérol, triglycérides élevés). Ils peuvent donc agir sur la composante vasculaire de la démence, très souvent intriquée avec la maladie d'Alzheimer.

Certains eicosanoïdes dérivés des oméga-3 ont de puissantes propriétés anti-inflammatoires, or une inflammation périphérique aiguë surajoutée à l'inflammation à bas bruit liée au vieillissement entraînerait une exacerbation des troubles cognitifs. Les oméga-3 modulent l'expression de nombreux gènes impliqués dans l'inflammation et la plasticité cérébrale. Les oméga-3 et oméga-6 ont des effets qui s'opposent : un équilibre doit donc être trouvé dans l'alimentation [1].

3 Quelles sont les données des études épidémiologiques ?

Très peu d'enquêtes épidémiologiques prospectives comportant à la fois des données nutritionnelles et cognitives de qualité en population générale âgée, avec une durée de suivi suffisante, sont disponibles dans le monde. Trois grandes études épidémiologiques françaises répondent à ces critères, permettant d'étudier les relations entre nutrition et vieillissement cérébral : PAQUID, EVA et 3C avec son sous-projet nutritionnel COGINUT.

La plupart des études épidémiologiques d'observation, dont les trois études françaises, ont rapporté un risque moindre de déclin cognitif ou de survenue d'une démence chez les individus qui ont une consommation importante de poisson ou d'EPA et de DHA, ou un statut biologique favorable en oméga-3 avec toutefois quelques exceptions récentes [2].

4 Les suppléments nutritionnels ont-ils fait leur preuve pour ralentir le vieillissement cérébral ?

Paradoxalement, les études d'intervention avec une supplémentation en oméga-3 à doses variées pour prévenir ou ralentir le déclin cognitif se sont avérées très décevantes sauf peut-être dans les formes légères de maladie d'Alzheimer (étude OmegAD [3]). L'effet très limité du complément alimentaire SOUVENAID associant EPA et DHA à forte dose avec d'autres nutriments administré à des patients atteints de maladie d'Alzheimer [4] suggère que la combinaison et/ou la dose optimale de nutriments n'était pas atteinte ou que les bénéficiaires potentiels étaient mal ciblés.

5 Les lipides sont-ils les seuls nutriments pouvant avoir un rôle dans le vieillissement cérébral ?

L'une des limites majeures de nombreuses études, qui peut expliquer ces résultats discordants, est leur intérêt généralement limité à une seule classe de nutriments, alors que ceux-ci sont consommés en association au sein de l'alimentation, où ils peuvent exercer des effets additifs voire synergiques. Les fruits et légumes apportent des nutriments comme les vitamines du groupe B (B12, folates) et de puissants antioxydants (vitamine C, caroténoïdes, polyphénols) qui pourraient contribuer à retarder le vieillissement cérébral.

Dans 3C, la consommation isolée de sources d'oméga-3 (huiles de colza, noix, soja ou poisson) ou de fruits et légumes ne suffisait pas pour conférer une protection contre la démence : leur association était nécessaire. Le régime méditerranéen, caractérisé par une forte consommation de fruits et légumes, d'huile d'olive, de céréales, de poisson et de légumineuses, est associé à une plus faible mortalité et un moindre risque de maladies cardio-vasculaires. Nous avons montré dans COGINUT qu'il était également associé au maintien de meilleures performances aux tests de cognition globale et de mémoire sur 5 ans de suivi [5].

De plus, des facteurs liés au mode de vie global et qu'il est difficile de contrôler complètement dans les analyses statistiques, peuvent différer entre pays et donc aussi expliquer des résultats partiellement discordants. D'autres études sont donc nécessaires dans différents pays avec des habitudes alimentaires et des environnements variables pour conforter ou infirmer ces résultats.

(Dr Pascale Barberger-Gateau, directeur de l'équipe « Epidémiologie de la nutrition et du comportement alimentaire », Centre de Recherche INSERM U897, Université Bordeaux 2 - DIETECOM 2010 - LESIEUR)

Références :

  1. Schmitz G, Ecker J. The opposing effects of n-3 and n-6 fatty acids. Progressin LipidResearch 2008; 47:147
  2. Cunnane SC, Plourde M, Pifferi F, Bégin M, Féart C, Barberger-Gateau P. Fish, docosahexaenoic add and Alzheimer's disease. Progress in Lipid Research 2009; 48:239-56
  3. Freund-Levi Y, Eriksdotter-Jonhagen M, Cederholm T, Basun H, Faxen-Irving G, Garlind A, et al. Omega-3 Fatty Acid Treatment in 174 Patients With Mild to Moderate Alzheimer Disease: OmegAD Study: A Randomized Double-blind Trial. Arch Neuro/2006; 63:1402-8
  4. Scheltens P, Kamphuis PJGH, Verhey FRJ, Olde Rikkert MGM, Wurtman PJ, Wilkinson D, et al. Efficacy of a médical food in mild Alzheimer's disease: A randomized, controlled trial. Alzheimer's and Dementia 2010; 6:l-10.el
  5. Feart C, Samieri C, Rondeau V, Amieva H, Portet F, Dartigues J-F, et al. Adhérence to a Mediterranean Diet, Cognitive Décline, and Risk of Dementia. JAMA 2009; 302:638-48

SOURCE : LESIEUR

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