Muscle et nutrition protéique des personnes âgées

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Le muscle est connu pour sa fonction locomotrice, mais il assure aussi une fonction métabolique : oxydation des substrats (glucose, lipides), turn-over protéique, et production de chaleur. La perte musculaire liée à l'âge a donc un impact important sur la santé.

La faiblesse musculaire entraîne un risque accru de chûtes et une réduction des activités. La diminution de la contraction musculaire -et donc de la contrainte mécanique appliquée aux os- contribue à la diminution de la densité osseuse et au risque de fractures. La perte importante d'unités métaboliques capables d'oxyder les acides gras favorise le stockage lipidique, l'obésité abdominale, l'insulinorésistance et le diabète de type 2.

De plus, le muscle est un réservoir d'acides aminés, mobilisables rapidement en situation de crise, notamment lorsqu'il faut produire des protéines inflammatoires ; la perte musculaire réduit cette ressource.

L'évolution de la masse musculaire au cours de la vie est parallèle à l'évolution de la masse osseuse : on retrouve l'étape d'acquisition pendant l'enfance et l'adolescence jusqu'à un pic, puis une phase de maintien et une décroissance avec l'avancée en âge plus ou moins rapide et importante selon les individus. Il faut donc agir tôt dans la vie pour augmenter la masse musculaire, puis prolonger son maintien et retarder la perte.

La masse musculaire est importante à considérer mais il faut également s'intéresser à la fonction musculaire, qui ne lui est pas complètement corrélée. Or, avec l'âge, il existe une perte de la qualité de la fonction musculaire (force et performance), indépendamment de la masse. L'actuelle définition de la sarcopénie, qui fait l'objet d'un consensus européen, prend en compte la fonction : la sarcopénie conjugue une diminution de la masse et de la fonction musculaires.

Elle doit pouvoir être facilement identifiée, à partir de critères simples comme la vitesse de marche sur 4 mètres. L'algorithme qui a été développé pour rechercher une sarcopénie chez un sujet de plus de 65 ans commence par une mesure de la vitesse de marche : si elle est inférieure à 0,8 mètres par seconde, il faut mesurer la masse musculaire. Si la vitesse de marche est supérieure à 0,8 mètres par seconde, la force de préhension peut être évaluée par le grip-test. Sa diminution conduit à mesurer la masse musculaire.

Les facteurs de risque de sarcopénie identifiés aujourd'hui sont la sédentarité, la tabagisme, la maigreur, des apports réduits en protéines et en vitamine D, et des concentrations basses de testostérone. Il est intéressant de noter qu'il s'agit aussi de facteurs de risque d'ostéoporose.

La recherche d'explications à la sarcopénie nous a conduit à travailler sur l'hypothèse d'une moindre réponse de la synthèse protéique musculaire au repas. Et nous avons effectivement mis en évidence une perte de sensibilité chez le sujet âgé.

Pourquoi le muscle deviendrait-il insensible à la prise alimentaire ?

En dehors d'une insuffisance d'apports en acides aminés, il peut y avoir un défaut d'absorption réduisant la biodisponibilité des acides aminés pour le muscle. Il existe bien une augmentation de la séquestration splanchnique des acides aminés avec l'âge, que nous ne savons pas encore expliquer.

D'autre part, le muscle devient moins sensible à l'effet de certains acides aminés, et en particulier de la leucine qui présente la spécificité de stimuler la synthèse musculaire par la même voie de signalisation que l'insuline. Il existe une certaine insulinorésistance du muscle et de la synthèse protéique musculaire en réponse à l'insuline.

Nous travaillons également sur la lipotoxicité : l'infiltration lipidique du muscle gène la stimulation de la synthèse protéique. L'augmentation de la masse grasse est associée à une moindre synthèse protéique musculaire en réponse au repas et et en réponse à l'insuline.

Ces données ouvrent de nouvelles pistes de réflexion pour les stratégies nutritionnelles visant à maintenir la masse musculaire.

Le seuil de stimulation qu'il faut franchir pour entraîner la synthèse protéique étant décalé chez le sujet âgé, un taux plasmatique d'acides aminés plus élevé est requis, ce qui peut être obtenu en augmentant les apports protéiques ou les apports en certains acides aminés comme la leucine, ou encore en augmentant la disponibilité postprandiale en acides aminés. Nous avons montré à ce sujet qu'un régime de charge dans lequel 80 % des protéines sont administrées au repas de midi favorisait l'anabolisme protéique.

Les protéines ne sont pas toutes équivalentes. La caséine, par exemple, qui précipite, libère beaucoup plus lentement les acides aminés que le lactosérum qui passe directement la barrière digestive. Chez les sujets âgés, les protéines "rapides" entraînent un meilleur bilan protéique que les protéines "lentes".

Par ailleurs, l'exercice physique, en particulier en résistance, permet d'augmenter la sensibilité du muscle aux acides aminés et potentialise les effets d'une stratégie nutritionnelle.

L'intérêt d'autres facteurs nutritionnels (comme la vitamine D, les acides gras oméga-3, des antioxydants) est à l'étude, et nous savons que la masse musculaire est également contrôlée par des facteurs hormonaux et génétiques dont l'influence doit être précisée. Certaines classes pharmacologiques pourraient également savoir leur place dans une stratégie multimodale contre la sarcopénie.

Mais deux recommandations importantes peuvent déjà être formulées : la prise alimentaire protéique doit être favorisée chez les personnes âgées (ce qui nécessite de lutter contre certains messages négatifs) et il faut sans aucun doute contrôler les épisodes cataboliques et faciliter la récupération post-critique.

(Par le Pr. Yves Boirie, CHU de Clermont-Ferrand, Unité de Nutrition Humaine, CRNH Clermont-Ferrand - XIXème Rencontres Scientifiques de Nutrition de l'Institut Danone)

SOURCE : Institut Danone

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