Mieux gérer la chaîne alimentaire : alimentation, santé et environnement sont indisociables

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Le Centre de Recherche en Nutrition Humaine d'Auvergne (CRNH) et l'INRA organisent, depuis maintenant 10 ans, une Université d'Eté de Nutrition pour répondre en particulier aux interrogations de la société sur la qualité de la chaîne alimentaire, son efficacité pour la préservation de la santé et de l'environnement. A l'occasion de cette 11ème édition qui s'est déroulée à Clermont-Ferrand du 16 au 18 septembre dernier, Christian Rémésy, principal organisateur, a souligné une nouvelle fois les liens entre alimentation, environnement et santé, reprenant tous les arguments et les attentes en faveur d'une alimentation durable abordés au cours de la seconde journée.

« Choix de consommation alimentaire, quel impact sur l’environnement ? » - Crédit photo : © Andrey Armyagov - istockphoto.com Longtemps les préoccupations des consommateurs ont porté sur la question des choix alimentaires à des fins de bien-être personnel et de santé. Afin de répondre à cette demande, le secteur agroalimentaire a multiplié les messages sur l’intérêt nutritionnel de ses productions. Le Ministère de la Santé a également élaboré un Programme National Nutrition Santé (PNNS) pour une meilleure gestion de la santé publique par l’alimentation.

Compte tenu de la complexité de l’offre alimentaire et des multiples déterminants des actes d’achat, les recommandations nutritionnelles, par ailleurs bien diverses, demeurent relativement Inefficaces pour inciter les consommateurs à adopter des modes alimentaires protecteurs.

Notre chaîne alimentaire n’a jamais réellement été conçue pour satisfaire au mieux les besoins nutritionnels de l’Homme. Chaque consommateur qui entre dans un supermarché est exposé à un environnement alimentaire qui ne lui facilite guère la confection d’un caddy équilibré, compte tenu de la multiplicité des produits de faible densité nutritionnelle Dans ce contexte actuel, Il serait donc nécessaire de mieux adapter l’offre alimentaire aux besoins de l’Homme, mais cela nécessiterait d’adapter les politiques alimentaires et agricoles aux objectifs nutritionnels de santé publique, ce que nos sociétés n’ont pas su faire jusqu’ici.

Une abondance alimentaire excessive en produits transformés ne nous donne aucune garantie d’être bien nourri, un tel système est également peu écologique. Nous avons donc des objectifs nutritionnels de santé publique qui sont loin d’être résolus, auxquels s’ajoutent maintenant des préoccupations environnementales. A l’heure du réchauffement de la planète, il n’est plus possible d’ignorer que la chaîne alimentaire est fortement génératrice de gaz à effet de serre et de bien d’autres pollutions.

Il serait donc urgent dans ce début du 21ème siècle de concevoir des chaînes alimentaires qui soient le mieux adaptées possible à la satisfaction des besoins nutritionnels de l’homme, à la protection de l’environnement, au développement d’une économie verte. Cependant nous avons peu de chance d’y parvenir, dans la mesure où il n’existe pas de politique alimentaire globale pour résoudre la question alimentaire. Alors que les problèmes écologiques sont maintenant entrés dans la conscience collective, l’importance de la question alimentaire échappe largement à l’opinion publique.

Pour corriger le tir, voire rattraper le temps perdu, il est important de donner un contenu au concept d’alimentation durable. Comment ne pas s’interroger sur la manière la plus durable que devront adopter les humains pour se nourrir, dans quelle mesure l’humanité devra-t-elle être végétarienne, quel sera le rôle clé de l’agriculture pour lutter contre l’effet de serre, à quel point une bonne maîtrise de l’alimentation pourrait bouleverser notre approche de la médecine et de la santé ?

Nous sommes donc loin de bien maîtriser le fonctionnement de la chaîne alimentaire : nous alimenter sainement, produire proprement et durablement, transformer et distribuer sans dénaturer, bien gérer nos ressources de proximité.

Messages en faveur d’une alimentation durable

L’avenir de l’humanité dépend de sa capacité à concevoir un système alimentaire durable, pour nourrir les générations à venir, leur procurer un bon état de santé et préserver l’environnement. Pour des raisons diverses (logique industrielle, extrême pauvreté, mauvaises habitudes alimentaires, gestion politique), la chaîne alimentaire dans la majorité des régions du monde ne correspond pas à un système d’alimentation durable, ni pour la santé de l’homme, ni pour l’avenir du monde rural, ni pour la préservation de l’environnement.

Une trop grande partie de l’humanité souffre de la faim et bien qu’elle soit d’origine différente, la malnutrition touche tous les pays qu’ils soient en développement ou industrialisés. L’offre alimentaire est rarement de qualité nutritionnelle suffisante, or la gestion de la santé par l’alimentation pourrait être fortement améliorée si l’accès à une bonne nourriture était mieux organisé L’industrialisation de l’alimentation a provoqué une épidémie d’obésité aux conséquences très importantes pour les générations à venir et pour la combattre, de nouvelles règles devraient être adoptées pour disposer d’une alimentation préventive.

La participation très élevée du système alimentaire occidental aux émissions de gaz à l’effet de serre est également une incitation forte pour le reformer. Les besoins nutritionnels de l’homme sont maintenant suffisamment bien connus, ce qui permet de définir, pour un environnement donné, un assortiment alimentaire optimal pour satisfaire ces besoins.

Au-delà des environnements alimentaires difficiles, dans lesquels seules les populations adaptées peuvent survivre, il est possible de décrire les caractéristiques universelles d’une alimentation qui soit favorable à la santé humaine et à la préservation de l’environnement :

  • Il s’agit d’une alimentation naturelle, très riche en produits végétaux, complétée par des apports modérés de produits animaux et de matières grasses.

  • Cette alimentation largement végétarienne est également la plus efficace pour relever tous les défis alimentaires, celui de la lutte contre la faim, celui de la prévention de l’obésité, celui de la santé et celui d’un développement durable.

  • L’essor des transformations alimentaires industrielles a éloigné une partie de l’humanité de l’alimentation naturelle à laquelle elle était adaptée et les conséquences à long terme de ces changements ne sont plus maîtrisées.

  • Une évaluation de l’intérêt nutritionnel et environnemental de toutes les transformations industrielles opérées devrait être effectuée. Cette démarche devrait aboutir à l’adoption d’un code de bonne conduite en matières de transformations alimentaires à l’échelon international

  • Les activités agroalimentaires qui devraient être freinées et modifiées sont celles : - qui directement réduisent la biodiversité des aliments consommés, qui abaissent fortement la valeur nutritionnelle des produits, qui augmentent leur densité énergétique par l’utilisation de calories vides ; -qui indirectement favorisent une agriculture productiviste et la dévalorisation des matières premières, et qui nuisent à l’adoption d’une alimentation naturelle.

  • Les activités agroalimentaires qui méritent d’être soutenues sont celles qui opèrent les transformations de base, qui traitent les denrées périssables et facilitent leur commercialisation, qui favorisent la biodiversité, et le maintien d’une agriculture durable.

  • Il est nécessaire de concevoir des modèles agricoles qui correspondent à un développement durable, en particulier pour assurer la sécurité alimentaire des générations à venir et la préservation de l’environnement

  • L’agriculture doit relever un triple défi : celui de produire assez de nourriture, de proposer aux populations environnantes un assortiment équilibré sur le plan nutritionnel en produits végétaux et animaux et de maintenir un maximum d’emplois dans les activités agricoles et para agricoles. Elle exerce bien d’autres missions concernant l’entretien de la biodiversité et des espaces naturels, la transmission des savoir faire et la perpétuation d’un mode de vie naturel.

  • Tous les modèles agricoles, selon les bases de l’agriculture biologique, d’une agroécologie, ou d’autres pratiques, devraient tendre à réduire l’utilisation des intrants chimiques, les sources de contamination des aliments ou des sols par les pesticides, la production de gaz à effet de serre. Les activités agricoles devraient se consacrer en premier au développement d’une offre alimentaire pour les circuits courts, ce qui entraînerait dans de nombreux cas une relocalisation de nombreuses productions. Le développement des grandes cultures et de l’élevage devrait être complémentaire et non concurrentiel des activités paysannes de proximité.

  • Pour l’équilibre entre ville et campagne, pour le maintien des civilisations rurales, pour prévenir un exode rural massif, pour éviter une trop grande concentration humaine dans les mégapoles à côté de déserts ruraux, un soutien mondial devrait être accordé au maintien des agricultures paysannes Le monde rural ne semble plus maître à l’heure actuelle de son destin, soit parce que l’immense majorité des petits paysans est trop pauvre, soit parce que l’agriculture des grandes cultures demeure aspirée par la nécessité d’un productivisme, ce qui l’éloigné de toute perspective de redistribution des terres.

  • Seule une prise de conscience politique nouvelle, à l’instar des questions écologiques, pourrait aider à soutenir une agriculture paysanne partout dans le monde, davantage centrée sur une activité alimentaire durable. Ainsi le monde citadin pourrait aider à l’émergence d’un monde rural complémentaire des autres activités humaines.

  • Partout dans le monde, un effort de vulgarisation devrait être entrepris pour favoriser l’adoption de modes alimentaires sûrs. L’efficacité d’un mode alimentaire global dans la gestion de la santé devrait être réaffirmé. La même nutrition préventive convient à la prévention de l’obésité ou des autres pathologies, y compris le cancer. La même démarche holistique doit être suivie pour résoudre simultanément les problèmes de sécurité alimentaire, de santé, d’environnement et de maintien d’une alimentation naturelle produite par un monde paysan renouvelé.

  • L’offre alimentaire devrait être organisée pour faciliter des achats équilibrés. Dans les supermarchés informatisés, les consommateurs devraient pouvoir connaître le profil nutritionnel et le bilan environnemental de leurs courses

  • Chaque personne devrait pouvoir bénéficier durant sa vie d’une ou plusieurs consultations nutritionncllcs pour évaluer et adapter son comportement alimentaire

  • L’éducation nutritionnelle des jeunes devrait avoir pour but de leur faire adopter une alimentation durable selon les critères qui ont été définis ci-dessus et de les soustraire aux influences du marketing industriel

  • La responsabilité des parents dans leur rôle nourricier et la transmission d’un savoir faire culinaire devrait être soulignée et accompagnée.

  • La gestion de la santé par l’alimentation devrait devenir beaucoup plus efficace en encourageant les comportements les plus sûrs, longtemps avant les risques d’apparition des pathologies L’autonomie des personnes et des populations par l’acquisition d’une culture culinaire compatible avec une alimentation durable devrait être encouragée

Au final chaque personne doit prendre conscience de ses droits de disposer d’une alimentation naturelle et de ses devoirs dans la promotion d’un système alimentaire durable. Tant d’hommes appellent de leurs voeux un monde meilleur, ils comptent sur des solutions politiques lointaines pour changer la vie, alors que la question alimentaire porte en elle bien des germes de progrès social, de solidarité concrète et de défense de l’environnement.

(Christian REMESY, nutritionniste et directeur de recherche à l’INRA, auteur en 2007 de « Que Mangerons-nous demain ? » - Université d’été de Nutrition 2008, Clermont-Ferrand, 16-18 septembre 2009)

SOURCE : Centre de Recherche en Nutrition Humaine Auvergne

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