Manger équilibré pour 3,5 euros par jour : est-ce possible ?

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Avoir une alimentation de bonne qualité nutritionnelle coûte plus cher, en général, que de se nourrir de façon déséquilibrée. En effet, les aliments dont il est conseillé d'augmenter la consommation pour préserver sa santé (fruits, légumes, poissons) sont chers (surtout si on calcule le prix en Euros pour 100 kcal), alors que les produits gras et/ou sucrés apportent des calories à bon marché.

« Manger équilibré pour 3,5 euros par jour : est-ce possible ? » - Crédit Photo : la.passiflore.free.fr En faisant appel à la modélisation de rations, nous avons chiffré à 3,5€/jour le prix minimal pour respecter l’ensemble des apports nutritionnels conseillés (ANC) pour un adulte. Pour respecter tous les ANC avec un si petit budget, il faut faire appel à des aliments qui ont un excellent rapport qualité/nutritionnelle prix. Il serait pour autant indécent d’affirmer que bien manger avec un petit budget n’est qu’une question de volonté. Le seuil de 3,5 euros est un seuil critique en dessous duquel il est risqué de se situer.

Les personnes qui dépensent plus pour leur alimentation mangent mieux et se portent mieux que les autres

Le prix des aliments, tout comme leur goût et leur praticité a un impact décisif sur les choix alimentaires. Ainsi, dans les enquêtes sur les motivations d’achat, partout en Europe les consommateurs citent le prix parmi les premiers facteurs influençant leurs achats alimentaires (1; 2). Ceci est également montré par des études d’économie expérimentale dans lesquelles le prix des aliments est artificiellement modifié : ces expérimentations montrent qu’il suffit de baisser le prix d’aliments tels que les fruits et légumes pour que les consommateurs en achètent plus (3).

Les études d’épidémiologie nutritionnelle (qui permettent d’analyser l’alimentation des individus en fonction de diverses caractéristiques, démographiques et socio-économiques) montrent clairement, quant à elles, que les personnes qui ont un faible niveau de revenu ont généralement une alimentation plus déséquilibrée que les autres (4; 5). La consommation de fruits et légumes est particulièrement concernée par ces inégalités socio-économiques (6; 7). Du fait de ces déséquilibres alimentaires, les déficiences nutritionnelles et les pathologies liées à la nutrition sont plus fréquemment rencontrées dans les populations défavorisées que dans les classes aisées de la société (8-11).

Il existe une relation positive entre la qualité nutritionnelle de l’alimentation et son prix

Le prix des aliments est souvent perçu comme un frein à l’adoption de comportements alimentaires favorables à la santé, tels qu’une faible consommation de graisses (12), ou des consommations régulières et importantes de fruits et de légumes (13; 14) et de poisson (15). De plus, lorsque, dans les enquêtes de consommation en population générale, on estime le coût journalier des rations alimentaires consommées par les participants en se basant sur le prix moyen des aliments, on observe une relation très nette entre le coût et la qualité de l’alimentation, mesurée à travers divers indicateurs.

Pour un même niveau d’apport énergétique, plus le coût estimé de la ration (en €/j) est faible, plus la quantité de fruits et légumes consommés (en g/j) est faible également (16) et plus la densité énergétique (en kcal/100g, un indicateur de mauvaise qualité nutritionnelle) est élevée (17). Il a aussi été montré que les personnes qui "payent" moins cher leur énergie (en fait ceux dont le coût estimé des rations, exprimé en €/2000kcal, est faible) ont non seulement une alimentation de forte densité énergétique, mais surtout des apports énergétiques plus élevés et des apports en vitamines et micronutriments plus faibles que ceux qui "payent" leur énergie plus cher (Andrieu, 2003).

Cette relation positive entre prix et qualité de l’alimentation a été expliquée par le fait que la structure de prix des denrées alimentaires est plutôt défavorable à l’équilibre alimentaire : en effet, les aliments dont il est conseillé d’augmenter la consommation pour préserver sa santé (fruits, légumes, poissons) sont chers (surtout si on calcule le prix en Euros pour 100 kcal), alors que les produits gras et/ou sucrés apportent des calories à bon marché (18).

Peut-on en conclure que manger bien coûte plus cher que manger mal ?

Il apparaît donc que les personnes qui ont une alimentation équilibrée dépensent plus pour se nourrir que celles dont l’alimentation est pauvre en fruits et légumes et de forte densité énergétique. Peut-on pour autant en conclure qu’un faible revenu est en lui-même la cause des déséquilibres alimentaires observés dans les populations défavorisées ? Cette question est encore incomplètement résolue bien qu’elle ait déjà donné lieu à de nombreuses recherches.

Que de faibles dépenses alimentaires, ou un faible coût de ration, soient généralement associés à une faible qualité nutritionnelle n’apporte pas la preuve d’une causalité entre ces deux variables, coût et qualité nutritionnelle de l’alimentation. Cette relation pourrait très bien être due à des facteurs intermédiaires, et notamment au niveau socioéconomique des individus. Les plus éduqués étant souvent les plus fortunés, l’association observée pourrait en effet être secondaire au fait que ceux qui ont un fort revenu sont aussi ceux qui ont un niveau de connaissances nutritionnelles plus élevé, et donc une alimentation plus équilibrée. Pour savoir si un faible revenu induit par lui-même de mauvais choix alimentaires, il faudrait idéalement procéder à une étude d’intervention en double aveugle dans laquelle on diminuerait volontairement le revenu des individus, ce qui est évidemment impossible, tant sur les plans éthique que pratique.

Puisqu’il n’est pas envisageable de modifier le budget alimentaire des individus, le recours à des techniques expérimentales (économie expérimentale notamment (3; 19; 20)) ou de modélisation s’avère indispensable pour analyser le sens de la causalité en testant l’hypothèse selon laquelle ce sont bien les contraintes budgétaires qui orientent les choix alimentaires vers des options défavorables à l’équilibre nutritionnel et à la santé. Des travaux de modélisation ont donc été entrepris et ils démontrent que la façon la plus rationnelle de baisser le prix des rations sans modifier les apports énergétiques est de diminuer les sommes consacrées aux aliments qui contribuent le plus aux dépenses alimentaires totales, c’est à dire les produits carnés (viande et poisson) et les fruits et les légumes. En revanche, les produits céréaliers, qui constituent déjà la source majeure d’énergie dans l’alimentation observée en population générale, occupent une place croissante quand la contrainte de coût s’intensifie (21), ce qui est assez proche de ce qui est observé dans les populations défavorisées.

Ces travaux ont confirmé l’hypothèse selon laquelle les contraintes économiques ont un impact très défavorable sur la qualité nutritionnelle des rations : plus on force le prix à baisser, plus la densité énergétique augmente (22), c’est à dire que les produits frais riches en eau sont délaissés au profit des produits secs ou raffinés, non périssables. De son côté, la teneur en vitamine C diminue de façon considérable, ainsi que les teneurs en la plupart des autres vitamines et minéraux (21).

Dans l’ensemble, ces modélisations suggèrent que les personnes soumises à de très fortes contraintes budgétaires n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers une alimentation de mauvaise qualité nutritionnelle (forte densité énergétique, faible teneur en nutriments essentiels) alors que celles dont le budget n’est pas contraint ont en fait le choix de manger bien ou mal.

Doit-on en conclure qu’il est impossible de manger équilibré avec un petit budget ?

Il est intéressant de noter cependant que plusieurs études d’intervention et d’éducation nutritionnelle, au cours desquelles on informe et éduque les participants sur l’équilibre alimentaire et la meilleure façon de gérer un budget alimentaire, indiquent qu’il est possible de manger équilibré sans dépenser plus (23-27). Ceci tendrait à montrer que c’est le niveau d’éducation qui compte avant tout, le budget jouant un rôle mineur pour expliquer les choix alimentaires.

Par ailleurs, toujours en faisant appel à la programmation linéaire mais en développant d’autres modèles dans lesquels on cherche à respecter toutes les recommandations nutritionnelles pour le prix le plus bas possible, on montre que c’est possible d’avoir une alimentation équilibrée pour un petit budget (28; 29). Ces études montrent cependant dans le même temps qu’il existe un seuil minimal critique, estimé à 3.5 euros/j. pers., en dessous duquel il est impossible de "descendre" si l’on veut respecter l’ensemble des apports nutritionnels conseillés (ANC) tout en garantissant un minimum d’acceptabilité sociale aux rations modélisées. De plus, pour respecter les recommandations nutritionnelles à un si faible coût, il faut être prêt à s’écarter considérablement des habitudes alimentaires observées en population générale.

C’est donc plus difficile, même si ce n’est pas impossible, de manger équilibré avec un petit budget. Il existe de plus un seuil critique, égal à 3,5€/j et par personne, en dessous duquel on ne peut pas descendre.

Pour les personnes dont le budget alimentaire se situe en dessous de ce seuil critique, l’éducation nutritionnelle ne peut pas suffire, il faut leur apporter une aide alimentaire équilibrée. Des recommandations spécifiques à l’aide alimentaire ont d’ailleurs été élaborées pour aider à la conception de colis équilibrés (30).

Pour les personnes dont le budget alimentaire est égal ou supérieur à ce seuil critique, elles ne pourront respecter les recommandations que si elles font appel en priorité à des aliments qui ont un excellent rapport qualité/nutritionnelle prix. Les produits végétaux, en particulier, doivent constituer la base de l’alimentation : des légumes secs, du pain complet, des pommes de terre, du choux, des carottes, des jus d’agrumes (1er prix à base de concentré), des légumes en conserve, des fruits de saison et quelques fruits à coques. Les quantités de viande doivent rester faibles, il faut privilégier la volaille et les oeufs et consommer du poisson gras (sardines et maquereau surtout) et si possible des abats (foie de volaille ou rognons). Il faut, bien sûr éviter les produits sucrés, à part un peu de chocolat noir (ou en poudre) et des fruits secs. Privilégier les féculents complets plutôt que raffinés, les yaourts plutôt que les fromages, les huiles végétales plutôt que les graisses animales.

Il serait pour autant indécent d’affirmer que bien manger avec un petit budget n’est qu’une question de volonté. Le seuil de 3,5 euros est un seuil critique en dessous duquel il est risqué de se situer. Les personnes soumises à de fortes contraintes budgétaires cumulent de nombreuses difficultés. Pour elles, la notion de santé à long terme est abstraite, reléguant souvent l’alimentation au second plan, derrière d’autres préoccupations immédiates plus importantes (logement, emploi…). Les campagnes d’éducation de type PNNS ne touchent suffisamment pas ces personnes. Il faudrait réaliser des campagnes spécifiques, et valoriser en priorité les aliments de très bon rapport qualité nutritionnelle/prix.

Références :

  1. Lennernas M, Fjellstrom C, Becker W, Giachetti I, Schmitt A, Remaut de Winter AM, Kearney M. Influences on food choice perceived to be important by nationally- representative samples of adults in the European Union. European Journal of Clinical Nutrition 1997; 51:S8-S15.
  2. Glanz K, Basil M, Maibach E, Goldberg J, Snyder D. Why Americans eat what they do: taste, nutrition, cost, convenience, and weight control concerns as influences on food consumption. Journal of The American Dietetic Association 1998; 98:1118-1126.
  3. French SA. Pricing effects on food choices. Journal of Nutrition 2003; 133:841S-843S.
  4. Galobardes B, Morabia A, Bernstein MS. Diet and socioeconomic position: does the use of different indicators matter? International Journal of Epidemiology 2001; 30:334-340.
  5. Turrell G, Hewitt B, Patterson C, Oldenburg B. Measuring socio-economic position in dietary research: is choice of socio-economic indicator important? Public Health Nutrition 2003; 6:191-201.
  6. Irala-Estevez JD, Groth M, Johansson L, Oltersdorf U, Prattala R, Martinez-Gonzalez MA. A systematic review of socio-economic differences in food habits in Europe:consumption of fruit and vegetables. European Journal of Clinical Nutrition 2000; 54:706-714.
  7. Ricciuto LE, Tarasuk VS. An examination of income-related disparities in the nutritional quality of food selections among Canadian households from 1986-2001. Social Sciences and Medicine 2007; 64:186-198.
  8. Marmot MG, Smith GD, Stansfeld S, Patel C, North F, Head J, White I, Brunner E, Feeney A. Health inequalities among British civil servants: the Whitehall II study. Lancet 1991; 337:1387-1393.
  9. James WP, Nelson M, Ralph A, Leather S. Socioeconomic determinants of health. The contribution of nutrition to inequalities in health. British Medical Journal 1997; 314:1545-1549.
  10. Strain JJ, Elwood PC, Davis A, Kennedy O, Coulter J, Fehily A, Mulholland CW, Robson PJ, Thurnham DI. Frequency of fruit and vegetable consumption and blood antioxidants in the Caerphilly cohort of older men. European Journal of Clinical Nutrition 2000; 54:828-833.
  11. Wallstrom P, Wirfalt E, Janzon L, Mattisson I, Elmstahl S, Johansson U, Berglund G. Fruit and vegetable consumption in relation to risk factors for cancer: a report from the Malmo Diet and Cancer Study. Public Health Nutrition 2000; 3:263-271.
  12. Lloyd HM, Paisley CM, Mela DJ. Barriers to the adoption of reduced-fat diets in a UK population. Journal of The American Dietetic Association. 1995; 95:316-322.
  13. Dibsdall LA, Lambert N, Bobbin RF, Frewer LJ. Low-income consumers’ attitudes and behaviour towards access, availability and motivation to eat fruit and vegetables. Public Health Nutrition 2003; 6:159-168.
  14. Giskes K, Turrell G, Patterson C, Newman B. Socio-economic differences in fruit and vegetable consumption among Australian adolescents and adults. Public Health Nutrition 2002; 5:663-669.
  15. Trondsen T, Scholderer J, Lund E, Eggen AE. Perceived barriers to consumption of fish among Norwegian women. Appetite 2003; 41:301-314.
  16. Drewnowski A, Darmon N, Briend A. Replacing fats and sweets with vegetables and fruit – a question of cost. American Journal of Public Health 2004; 94:1555-1559.
  17. Darmon N, Briend A, Drewnowski A. Energy-dense diets are associated with lower diet costs: A community study of French adults. Public Health Nutrition 2004; 7:21-27.
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  19. Cabanac M. Palatability vs. money: experimental study of a conflict of motivations. Appetite 1995; 25:43-49.20. Epstein LH, Dearing KK, Paluch RA, Roemmich JN, Cho D. Price and maternal obesity influence purchasing of low- and high-energy-dense foods. American Journal of Clinical Nutrition 2007; 86:914-922.
  20. Darmon N, Ferguson EL, Briend A. A cost constraint alone has adverse effects on food selection and nutrient density: an analysis of human diets by linear programming. Journal of Nutrition 2002; 132:3764-3771.
  21. Darmon N, Ferguson E, Briend A. Do economic constraints encourage the selection of energy dense diets? Appetite 2003; 41:315-322.
  22. Raynor HA, Kilanowski CK, Esterlis I, Epstein LH. A cost-analysis of adopting a healthful diet in a family-based obesity treatment program. Journal of The American Dietetic Association 2002; 102:645-656.
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  24. Mitchell DC, Shannon BM, McKenzie J, Smiciklas-Wright H, Miller BM, Tershakovec AM. Lower fat diets for children did not increase food costs. Journal of Nutrition Education 2000; 32:100-103.
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  26. Ottelin AM, Lindstrom J, Peltonen M, Martikainen J, Uusitupa M, Gylling H, Poutanen K, Louheranta A, Mannelin M, Paturi M, Salminen V, Tuomilehto J. Costs of a self-selected, health-promoting diet among the participants of the Finnish Diabetes Prevention Study. Diabetes Care 2007; 30:1275-1277.
  27. Darmon N, Ferguson EL, Briend A. Impact of a cost constraint on nutritionally adequate food choices for French women: an analysis by linear programming. Journal of .Nutrition Education and .Behaviour. 2006; 38:82-90.
  28. Maillot M, Ferguson EL, Drewnowski A, Darmon N. Nutrient profiling can help identify foods of good nutritional quality for their price: a validation study with linear programming. Journal of Nutrition 2008; 138:1107-1113.
  29. Darmon N. Recommandations pour un colis d’aide alimentaire équilibré. Information Diététique 2008; 4:26-30.

(Nicole Darmon, UMR Inserm 476/ Inra 1260, Faculté d’Aix Marseille 1&2 - "Manger équilibré pour 3,50 €/jour, est-ce possible ?" - 50e journées nationales de diététique et de nutrition (JNDN 2009), Marseille, 6-8 Avril 2009 Hopital la Timone)

SOURCE : Nicole Darmon

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