Manger bio... pas bien ?

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Alors que, malgré la crise, comme le rapporte le dernier baromètre de l'Agence Bio, les Français, soucieux d'une alimentation plus saine, n'ont jamais été aussi nombreux en 2008 à consommer des produits bio, le dernier communiqué de l'Association Française des Diététiciens Nutritionnistes (AFDN) nous met curieusement en garde contre les inconvénients potentiels pour notre équilibre alimentaire de cette nouvelle tendance plutôt réjouissante dans la perspective d'une alimentation durable et plus responsable...

« Manger bio... pas bien ? » - Crédit photo : www.agoravox.fr En effet, martelée plusieurs fois dans ce communiqué du 2 février intitulé « Manger Bio, manger bien ? », la petite remarque assassine « les bénéfices santé des produits issus de l’agriculture biologique ne sont pas scientifiquement démontrés » ne peut une fois de plus que semer le trouble chez les consommateurs, voire, dans ce cas précis, quelque peu les désinformer sérieusement.

S’il est clair qu’il n’était pas inutile de faire une petite mise au point avec quelques explications sur l’agriculture, la réglementation et les produits biologiques ainsi que sur l’équilibre alimentaire à travers les 9 repères essentiels du PNNS (Programme National Nutrition Santé), le quasi discrédit plutôt malvenu de ce mode de consommation ne permet que de faire planer à nouveau un doute sur la possible influence d’un lobbying bien placé de la part de l’ensemble des acteurs de la production dite « conventionnelle ».

Une certaine confusion des genres ?

Dans ce communiqué, en partie repris dans le journal Le Point, Florence Rossi, diététicienne, responsable de la communication à l’AFDN, indique bien que les personnes rencontrées en consultation par les diététicien(ne)s expriment leur inquiétude de s’empoisonner avec une alimentation « polluée », et revendiquent leur envie de « manger sain ». En précisant ensuite « Attention cependant à ne pas se leurrer sur les bénéfices santé de ce mode d’alimentation : manger bio ne signifie pas nécessairement manger équilibré et on peut se nourrir de façon équilibrée bio ou pas bio », le doute et le trouble est définitivement jeté. Que faut-il vraiment comprendre ?

Le message premier de l’Association Française des Diététiciens Nutritionnistes (AFDN) était en effet de rapeller que « manger bio ne signifie pas nécessairement manger équilibré ». Ceci est d’autant plus judicieux à rappeller qu’il ne s’agit en fait pas du tout de la même problématique ! En effet, un bon équilibre alimentaire nous garanti d’une manière générale, à travers les aliments qui composent nos repas, les apports optimaux en macro et micro-nutriments nécessaires au développement, fonctionnement et entretien de notre organisme dans les meilleures conditions physiologiques tandis que le fait de manger bio ou pas n’est que faire un choix, justifié ou non, parmi les aliments disponibles qui sont suceptibles de participer à ce même équilibre alimentaire...

Comme l’a récemment bien mis en évidence Arouna P. Ouedraogo, chercheur à l’INRA, dans une étude sociologique originale sur le végétarisme, une tendance encore plus forte se retrouve également dans le discours végétarien en protestation ouverte contre la commercialisation et la consommation de produits industriels jugés « toxiques », « dangereux », « transformés », « dénaturés », « sans goût », dénonciation ouverte de l’industrialisation « polluante » de l’agriculture intensive productiviste. Il est évidemment indéniable que les exploitations agricoles d’aujourd’hui ne ressemblent plus à celles de nos grands-parents : elles deviennent plus grandes, la culture est plus intensive et plus productive, la mécanisation très généralisée, l’utilisation de produits phytosanitaires quasi systématique, et au final la pollution des sols et des cours d’eau extrêmement préoccupante. A partir de ce simple constat, on ne peut logiquement considérer la petite phrase « les bénéfices santé des produits issus de l’agriculture biologique ne sont pas scientifiquement démontrés » que pour le moins dénuée de tout bon sens, quelqu’en soit sa nature (scientifique ou humain).

Les difficultés pour établir des preuves scientifiques

Ainsi, pour remettre préalablement les choses à leur place, la phrase « les bénéfices santé des produits issus de l’agriculture conventionnelle ne sont pas scientifiquement démontrés non plus, bien au contraire » aurait sûrement plus de sens, ou encore « est-ce bon ou pas de manger des pesticides chimiques en plus de polluer notre sol ? »... Les sciences du vivant ne sont pas des sciences exactes, et à ce titre, il est difficile, souvent faute de méthodologie adaptée, de prouver à 100 % une hypothèse de recherche. Ainsi, comme l’a montré récemment les conclusions du très complexe rapport « Alimentation, Nutrition, Activité Physique et Prévention du Cancer : une Perspective Mondiale » du Fond Mondial de Recherche contre le Cancer (WCRF), il faut souvent de très nombreuses études sur un même sujet, des approches et méthotologies différentes, puis enfin des méta-analyses statistiques pour avoir un début de preuve de quelque chose et ce qu’on appelle un « consensus scientifique »...

C’est du côté des moyens financiers affectés à la recherche scientifique concernant le bio qu’il faut trouver un début d’explication : concernant l’intérêt du bio pour notre alimentation, voire notre santé, c’est un peu David contre Goliath. En effet, compte tenu des moyens mis en oeuvre par les différents partis (production bio ou conventionnelle), il est paradoxallement bien plus facile de « démontrer » scientifiquement qu’un produit bio n’a pas ou peu d’intérêt que le contraire ! Malgré quelques études telle une étude gouvernementale anglaise de 2007 relatée dans le journal The Independant, particulièrement « de mauvaise foi », il est admis par l’ensemble de la communauté scientifique que la production de nourriture bio est meilleure pour l’environnement que les produits de l’agriculture conventionnelle, ne serait-ce qu’en terme de pollution chimique engendrée par cette dernière. Mais qu’en est-il vraiment pour les éventuels « bénéfices santé » et « vertus nutritionnelles » des aliments bio ?

Tout d’abord pourquoi faudrait-il absolument trouver des bénéfices santé et des vertus nutritionnelles pour certains type d’aliments (production bio) tandis que d’autres en seraient en effet dispensés (production conventionnelle) ? Curieux raisonnement, non ? En effet, même s’il n’y avait aucune différence, voire une hypothétique et improbable supériorité des aliments issus de l’agriculture conventionnelle, le volet environnemental et alimentation durable ferait quoiqu’il en soit pencher à lui seul la balance du côté des aliments bio qui respectent un mode de production agricole très encadré et réglementé et ne contiennent pas (ou très peu) de pesticides. L’agriculture biologique va progressivement se développer sous différentes formes (agriculture maîtrisée, raisonnée, lutte biologique, etc.) aux dépends du mode de production conventionnel, c’est inexorable. Il ne sert en définitive strictement à rien d’opposer nutritionnellement les deux modes de production, particulièrement en terme d’équilibre alimentaire et d’intérêt nutritif, d’autant plus que les preuves scientifiques « de bon sens » pour le bio sont quand même déjà nombreuses...

Nutrition, santé, les preuves s’accumulent

En France, seules les études ABARAC menées par le Professeur Joyeux et celles de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA) qui a rendu en 2003 son "Rapport sur l’évaluation nutritionnelle et sanitaire des aliments issus de l’agriculture biologique" (résumé sur EKWO) font références et montrent tout de même l’intérêt nutritionnel non négligeable des produits issus de l’agriculture biologique. Le FiBL, l’Institut de recherche en agriculture biologique Suisse, a de son côté, fait dernièrement un point sur les connaissances scientifiques actuelles prouvant l’intérêt des produits biologiques sur l’environnement et la santé. Traduit en français à l’initiative de l’ITAB (Institut Technique de l’Agriculture Biologique) par Claude Aubert, ce dossier « Qualité nutritionnelle des produits Bio comparée au produits conventionnels » reprend sept études bibliographiques de la littérature scientifique réalisées entre 1995 et 2003.

Au fil du temps de nombreuses études confirment malgré de nombreuses réticences certains « avantages » nutritionnels indéniables pour la plupart des produits issus de l’agriculture biologique, lesquels ne peuvent pas être sans influence positive sur notre santé... Ainsi les premiers résultats du projet QLIF (Quality Low Input Food), financé par l’Union Européenne, révèlent déjà que les fruits et les légumes biologiques contiennent 40 % d’antioxydants en plus que les produits non biologiques. En pratique, cela veut dire que consommer des aliments bio reviendrait, dans le cas des antioxydants, à consommer une portion de fruits et légumes supplémentaires par jour ! Cette différence est encore plus grande dans le cas du lait biologique, qui contient pas moins de 60 % d’antioxydants et d’acides gras oméga 3 en plus.

Une recherche réalisée par la nutritionniste américaine Virginia Worthington, regroupant les résultats de 41 études, ayant pour but de déceler la différence en apport nutritif entre les aliments biologiques et les aliments conventionnels a montré qu’il y aurait nettement plus de vitamine C, de fer, de magnésium et de phosphore dans les légumes bio. On y retrouverait également moins de protéines, mais elles seraient de qualité supérieure. Selon ces résultats, il n’est malheureusement pas possible d’affirmer scientifiquement que les aliments biologiques sont plus nutritifs que les aliments conventionnels... qui échappent ainsi à la comparaison un peu trop facilement.

Dans un autre registre, beaucoup moins d’eczéma, d’allergies et d’asthme (36% en moins) chez les enfants qui consomment des produits de l’agriculture biologique et dont les mamans ont consommé des produits de l’agriculture biologique pendant leur grossesse. C’est ce qui ressort de l’étude KOALA réalisée aux Pays Bas et publiées dans le British Journal of Nutrition...

Quel bénéfice-risque sur la santé ?

L’agriculture intensive majoritairement utilisée dans les pays développés aujourd’hui utilise encore massivement des engrais chimiques et des pesticides qui, en plus d’être responsables de graves pollutions, provoquent par leur présence résiduelle dans les aliments, parfois à des niveaux record, et leur ingestion, même (et surtout) à faibles doses (jugées pourtant non toxiques par la réglementation Européenne), des effets nocifs sur la santé dont la liste s’allonge chaque jour...

Malgré un plus grand nombre de contaminations par différents microbes ou champignons constatés sur les produits bio, liées en grande partie au manque de mise au point et de savoir faire en matière de techniques de lutte biologique adaptée et efficace, ainsi qu’en logistique de stockage et de conservation (du producteur au consommateur), en 2009, il n’est donc plus raisonnable de discuter et tenter de remettre en cause le bien fondé de la consommation d’aliments issus de l’agriculture biologique, le bénéfice-risque sur la santé lui étant de plus en plus largement favorable... Il était donc important de rappeller que les aliments bio font partie intégrante de nos choix alimentaires responsables et doivent être privilégiés dans la mesure du possible pour la construction d’un bon équilibre alimentaire.

Source : Alexandre Glouchkoff, Diététicien - Nutritionniste

SOURCE : Toute la diététique !

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