Les troubles des conduites alimentaires mieux compris

lu 3652 fois

« Les troubles des conduites alimentaires (TCA) touchent environ 3 % des femmes selon Santé Canada, mais 61 % des jeunes femmes adopteraient des comportements alimentaires à risque. Elles se font vomir à l'occasion ou s'entrainent de manière excessive par exemple. Il a été recommandé de dépister ces comportements et d'amorcer un traitement dès ce stade », déclare Stéphanie Couture, chargée de cours de l'Université de Montréal. Les troubles des conduites alimentaires restent cependant mal compris et sont trop souvent banalisés, souligne-t-elle également.

Stéphanie Couture s'est donc penchée sur cette question dans son doctorat en psychologie. « J'ai repris un modèle très connu, celui de Hilda Bruch, indique-t-elle. Il y a plus de 50 ans, cette psychiatre allemande a décrit trois traits de personnalité qui caractérisent les individus souffrant d'un TCA. Des chercheurs ont étudié chaque trait en profondeur, mais toujours de façon indépendante. Étrangement, personne n'a jamais cherché à savoir si ces traits de caractère permettaient de prédire l'apparition de comportements alimentaires problématiques. »

C'est donc ce que Stéphanie Couture a fait. Elle a utilisé une batterie de questionnaires s'adaptant le mieux aux caractéristiques exposées par Hilda Bruch, c'est-à-dire la conscience intéroceptive, l'insatisfaction corporelle et l'inefficacité.

La première fait référence à l'aptitude à reconnaitre et à répondre efficacement à ses émotions et états internes, notamment la faim, la satiété et la sexualité. La deuxième se définit comme l'évaluation subjective et négative qu'une personne fait de son corps, entre autres au sujet de son poids et de sa silhouette. La dernière est décrite comme un sentiment de vide intérieur et une impression d'avoir perdu le contrôle de ses besoins, comportements et impulsions.

Deux-cent-trois étudiantes au baccalauréat à l'UdeM ont passé ces tests. Résultat : le modèle de Bruch a permis d'expliquer dans une proportion de 46 % l'ampleur des comportements alimentaires à risque. Par la suite, Stéphanie Couture a modifié le modèle en révisant le concept d'inefficacité, ce qui a fait grimper ce taux à 64 %.

En effet, l'inefficacité demeure une caractéristique floue. Sept études prospectives n'ont jamais été en mesure de démontrer empiriquement qu'elle était à la base d'un TCA. Mme Couture a donc remplacé ce concept par celui du sentiment d'efficacité personnelle, élaboré par le psychologue canadien Albert Bandura et utilisé notamment pour arrêter de fumer. « C'est le sentiment de confiance des individus par rapport à leur capacité d'agir dans le but d'arriver à un résultat escompté », détaille-t-elle.

Ce concept est très ancré dans le quotidien, comme le prouvent les affirmations évaluées par les étudiantes dans un questionnaire traduit et validé par Stéphanie Couture. Ce test examine le sentiment d'efficacité personnelle dans un contexte d'adoption de conduites alimentaires saines: «Je peux porter un maillot de bain en public; je peux manger dans un buffet sans me sentir coupable; je peux diner sans penser à combien de calories je consomme. » « Ce concept s'est révélé être un meilleur prédicteur des comportements alimentaires à risque que celui de l'inefficacité », confirme Stéphanie Couture.

Un traitement plus efficace

Sans jeter le concept d'inefficacité à la poubelle, la psychologue croit que son nouveau modèle surpasse celui de Bruch, car il montre aussi comment une personne atteinte d'un TCA peut s'en sortir.

« L'inefficacité explore les expériences antérieures, affirme-t-elle. Par exemple, la patiente a-t-elle vécu des moments dans son enfance où elle s'est sentie privée de contrôle ? Bien sûr, nous devons en parler. Mais cela demeure moins concret que de demander à cette même patiente d'aller au restaurant et de choisir un plat qui la sortira de sa zone de confort et qui lui plaira. En travaillant le sentiment d'efficacité personnelle en thérapie, on donne du pouvoir à la patiente sur son quotidien et sur son avenir. »

Selon Stéphanie Couture, notre société accorde peu d'attention aux troubles des conduites alimentaires, voire les banalise. « Combien de gens ai-je entendu dire que toutes les adolescentes vivaient une “phase” où elles se privaient de nourriture ? Ce n'est pas vrai. C'est une psychopathologie qui traduit une incroyable souffrance et qui demeure la plus mortelle de toutes les maladies mentales.»

Elle ajoute que les TCA sont toujours bien peu compris. « Il faut mieux les étudier pour mieux les prévenir et je crois que ma recherche se rapproche un peu de ce but. »

D'ailleurs, l'importance du dépistage et de la prévention prend tout son sens quand on apprend que 13 % des étudiantes participant à cette recherche étaient beaucoup trop minces et que plusieurs présentaient des comportements alimentaires à risque...

(Par Marie Lambert-Chan - Journal FORUM n°27 du 11 avril 2011 - Université de Montréal)

SOURCE : Université de Montréal

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s