Les sujets obèses ont-ils un comportement alimentaire « troublé » ?

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Il est courant de voir attribuer l'obésité à de « mauvaises » habitudes alimentaires, ignorant ainsi à la fois l'hétérogénéité clinique et la multifactorialité du processus de prise de poids. Cette attitude systématique néglige les prédispositions génétiques des prises de poids, l'importance des autres facteurs dits environnementaux, au rôle tout autant significatif, le caractère fréquemment « adaptif » du comportement ainsi que sa nature induite par diverses interventions de type restrictif...

Les sujets obèses ont-ils un comportement alimentaire « troublé » ? - Crédit photo : www.carevox.fr Comment définir un comportement alimentaire « troublé » ? En l’absence d’une « norme » universelle non arbitraire et non culturellement déterminée, on appellera « troublé » un ensemble de conduites alimentaires qui s’écarte du comportement moyen d’une population donnée à un moment donné.

Il est admis que la prise de poids résulte d’un bilan d’énergie positif, les calories ingérées dépassant les dépenses. Même en phase dynamique ascendante, de nombreux sujets ont un comportement alimentaire peu différent de celui de sujets stables parce qu’un minime excès calorique quotidien (relativement aux dépenses) peut suffire chez ceux qui ont, constitutionnellement ou non, des dépenses énergétiques réduites ou des rendements métaboliques trop « favorables ».

Si la prise de poids intervient, on évoquera un « défaut » des systèmes homéostatiques de la régulation des réserves, bien que ceux-ci semblent réagir de façon physiologiquement normale dans une situation d’abondance (la stabilité pondérale n’étant pas une « finalité biologique » précisément régulée, certainement moins dans le sens de l’excès que dans celui de déficit, plus délétère à court terme).

Lors de la phase statique de l’obésité, l’équilibre énergétique est assuré ; le comportement alimentaire sera jugé « normal » même si l’ingéré calorique est supérieur puisqu’il répond à une dépense qui a augmenté.

Reste un grand nombre de situations, surtout lors des prises de poids rapides, où l’hyperphagie est manifeste et représente un « trouble » ; elle est sous tendue par des conduites comme les grignotages intenses, les compulsions, l’hyperphagie prandiale, les accès boulimiques (binge eating). Elles peuvent relever, rarement (dans l’état actuel des connaissances), d’un défaut génétique identifié dans les mécanismes de contrôle de la prise alimentaire.

Plus souvent elles résultent de situations où les déterminants psycho physiologiques de la prise alimentaire (stress, affectif ou non, dépression, masquée ou non,...) conduisent le sujet à ignorer (déni plus que dénégation) les signaux physiologiques régulateurs (absence de faim, rassasiement et satiété non perçus). Si trouble il y a, il se situe dans le domaine de l’affectif et du symbolique.

Enfin les comportements de restriction si généralement répandus pour contrer l’obésité sont un « trouble » en eux-mêmes, trop souvent recommandés et bien souvent générateurs d’aggravation. Il serait temps de réaliser qu’une fois constituée l’obésité est devenue une maladie organique en grande partie irréversible du tissu adipeux avec son cortège de conséquences somatiques, psychologiques et sociales dont certaines (angoisse, culpabilité, rejet, stigmatisation...) sont de puissants moteurs de son renforcement.

En conclusion, à trop focaliser l’attention sur le comportement alimentaire individuel, on risque de négliger d’autres aspects majeurs de l’épidémie actuelle qui semble plus souvent une conséquence de l’évolution sociétale qu’un trouble spécifique engageant la « responsabilité » de sujets vulnérables.

(Pr Bernard Guy-Grand, Service de Nutrition, Hôtel-Dieu, Paris - XXIème colloque IFSBM « Troubles alimentaires : une pathologie du monde moderne » - 28 avril 2009)

SOURCE : IFSBM

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