Les risques induits par les toxines Bt des OGM sont-ils bien évalués ?

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Les plantes ont dû développer des systèmes de protection contre divers stress et contre des agents infectieux. Les insectes en tant que tels sont pour la plupart inoffensifs pour les végétaux. Ils jouent toutefois un rôle essentiel dans les processus infectieux en endommageant la paroi protectrice des plantes, permettant ainsi la pénétration d’agents infectieux qu’ils véhiculent ou non. Bon nombre de plantes sauvages synthétisent ainsi leurs propres pesticides (les solanines de la pomme de terre, le gossipol du cotonnier etc.) dont certains, justement, comme le gossipol et les solanines ont des effets délétères sur la santé des consommateurs.

La sélection génétique que pratiquent les agriculteurs depuis 10 000 ans a souvent donné la priorité à la production aux dépens, parfois, de la résistance aux pathogènes. Le principe même de l’agriculture qui concentre un grand nombre d’individus d’une plante donnée, cultivée de manière répétée dans un même lieu, favorise la multiplication d’agents pathogènes infectieux. Les agriculteurs peuvent en principe rediriger la sélection vers une plus grande production de pesticides naturels.

Cette approche n’est ni rapide ni aisée, car elle ne doit pas compromettre la production. Dans certains cas même, comme celui du céleri, des tentatives pour augmenter la résistance de cette plante contre des pestes se sont traduites par un succès accompagné d’une accumulation de pesticides naturels (parfaitement toxiques) qui sont aussi des toxines pour les consommateurs humains.

Pesticides naturels et génie génétique

L’addition de pesticides naturels ou obtenus par synthèse chimique apporte des solutions satisfaisantes en termes d’efficacité mais elle s’accompagne dans certains cas d’effets délétères sur les utilisateurs, et plus généralement sur l’environnement. Un des insecticides naturels considéré comme un exemple de lutte biologique est constitué par une bactérie, Bacillus thurengiensis. Cette bactérie contient des dizaines de toxines appelées toxines Bt qui ont pour effet de tuer certains insectes, ou leurs larves, qui les ingèrent.

Dans la bactérie, ces toxines, qui sont des protéines, sont sous forme cristallisée. Ces protéines redeviennent solubles dans l’intestin de larves d’insectes. Elles sont alors clivées en deux parties, dont l’une s’oppose au bon fonctionnement de l’appareil digestif des larves qui meurent ainsi de faim. Il est admis que l’ensemble de ces toxines n’exerce leurs effets que sur certains insectes, et aucunement sur des vertébrés. Ces toxines, contrairement à la plupart des pesticides naturels ou chimiques, sont des protéines. Elles sont de ce fait rapidement inactivées et digérées par les consommateurs, en donnant des résidus totalement inoffensifs, puisque ce sont des acides aminés qui sont les constituants de toutes les protéines.

Les épandages de bactéries sont une contrainte. Leur efficacité est limitée et leur spécificité diminue lorsque des quantités répandues sont trop élevées. L’idée de mimer la stratégie de la nature en faisant produire par les plantes elles-mêmes ces protéines insecticides a pu se concrétiser avec les techniques du génie génétique qui permettent le transfert de gènes isolés d’un organisme à un autre, et ainsi l’obtention, en une génération, de variétés résistantes aux insectes ciblés. Plusieurs variétés de plantes, essentiellement de maïs et de cotonnier, protégées contre des insectes nuisibles, sont ainsi cultivées à grande échelle dans le monde.

Cette approche ne comporte a priori que très peu de risques alimentaires et environnementaux. Les toxines utilisées sont en effet bien connues, et le maïs est cultivé depuis des milliers d’années sans qu’aucune de ses varié-tés, qui sont extrêmement nombreuses, n’ait posé de problème. L’association des deux partenaires inoffensifs, maïs et toxine Bt, n’a pas beaucoup de chance de donner naissance à des variétés à risque. Des évaluations des risques alimentaires et environnementaux ont toutefois été effectuées, et le sont encore.

Comme attendu, les tests ne laissent pas supposer que l’utilisation des variétés de plantes Bt commercialisées comportent des risques. Les opposants aux OGM prétendent que les risques qu’induit l’utilisation de plantes Bt ne sont pas assez soigneusement évalués. Les arguments avancés n’ont à ce jour pas convaincu les experts. Examinons rapidement pourquoi.

Les contrôles de la non-toxicité des OGM

Les examens imposés aux OGM avant leur mise sur le marché dans l’UE sont les suivants : performance agronomique et composition biochimique de la plante, structure du gène introduit et effectivement présent, évaluation de la toxicité aiguë de la protéine codée par le transgène par administration orale de quantités élevées à des souris, évaluation de la toxicité globale de la plante par administration orale pendant trois mois à des rats, évaluation de l’alimentarité de la plante en utilisant l’OGM comme nourriture (le plus souvent pendant 42 jours chez des poulets) dans les conditions d’élevage, évaluation de l’allergénicité de la plante. Un dossier n’est pas accepté (50 % des cas en première instance) tant que les informations fournies par le pétitionnaire n’ont pas été considérées comme satisfaisantes par les experts.

Une critique porte sur la nature de la protéine Bt utilisée pour les tests de toxicité aiguë. Le choix de ces toxines repose au départ sur le fait bien établi qu’elles n’agissent que sur un nombre très réduit d’espèces d’insectes. Les toxines Bt n’ont pas besoin d’être cristallisées pour être efficaces dans le maïs. Il a donc été décidé de n’exprimer que la partie active des toxines. Selon les opposants, ce n’est pas le gène naturel qui est utilisé, et un risque nouveau est ainsi créé. Cette remarque est particulièrement peu pertinente. L’obtention de variétés résistantes à des insectes, quelle que soit la méthode utilisée, est par essence artificielle. Le caractère naturel du gène Bt ne lui confère en soi aucune vertu.

Pour autant, le fait que la bactérie Bt ne contienne pas de toxine dangereuse ne suffit pas pour considérer que le maïs Bt soit lui-même sans risque. Des tests d’innocuité sont utilisés de toute façon pour valider un OGM. La réalité est que la partie active de la protéine Bt est bien celle de la molécule naturelle. Par ailleurs, la protéine utilisée pour les tests de toxicité aiguë n’est pas extraite du maïs qui n’en contient que de très faibles quantités. Au lieu de cela, la protéine (en l’occurrence la partie active de la toxine qui est effectivement dans le maïs) est synthétisée par des bactéries recombinantes. Cette protéine est comparée à celle qui se trouve dans l’OGM et à la partie active de la toxine naturelle en utilisant différents critères (électrophorèse SDS-PAGE, transfert de Western, composition globale en acides aminés, identité de l’acide aminé N terminal, MALDI-TOF, glycosylation, activité biologique).

L’évaluation de la toxicité de l’OGM est effectuée à partir de l’OGM entier. Cette opération ne repose donc sur aucune hypothèse particulière, partant du principe que la toxicité d’un OGM n’est pas forcément égale à la somme des toxicités de la plante non génétiquement modifiée et du transgène. L’évaluation de la toxicité d’un produit ne peut se faire que par comparai-son avec des homologues connus pour leur innocuité. En effet, toute molécule est toxique, il suffit d’en administrer de fortes doses. Par ailleurs, comme l’avaient déjà perçu les Grecs de l’Antiquité, il est possible de démontrer l’existence d’un risque mais non son absence. Pour ce faire, des rats sont nourris pendant trois mois avec des quantités de l’OGM aussi élevées que possible. Cette durée de trois mois est considérée par les opposants comme très insuffisante.

Rappelons que les tests de toxicité appliqués à quelque produit que ce soit ont des durées variables en fonction de la gravité présumée du risque. Même pour les molécules qui sont des candidats médicaments, les tests de toxicité sont de six mois ou douze mois et éventuellement deux ans. Ces procédures se sont avérées pertinentes à l’usage. La longueur des tests appliqués aux molécules potentiellement toxiques est donc très loin de la durée potentielle de la vie humaine. Les OGM ne sont par ailleurs que des aliments, et ils n’ont donc rien à voir avec les médicaments qui, par définition, sont préparés pour agir puissamment sur l’organisme. Des tests de trois mois ont donc été considérés par les experts toxicologues internationaux comme étant suffisants pour servir d’alerte invitant à procéder éventuellement à des tests de toxicité supplémentaires de plus longue durée.

Les tests sont effectués, le plus souvent, non par les compagnies qui ont obtenus les OGM, mais par des entreprises spécialisées dans la mesure de la toxicité de molécules diverses. Le nom de ces entreprises est mentionné dans les dossiers ainsi que le nom et la signature des techniciens qui ont effectué les tests. Sauf exception, les tests de toxicité ne sont pas refaits indépendamment par d’autres entreprises ou des laboratoires publics, comme cela est le cas pour les médicaments. Les entreprises spécialisées sont considérées comme fiables, ne serait-ce que parce que toute falsification des résultats serait la ruine de ces entreprises. Dans six cas au moins, des tests de toxicité de longue durée ont été effectués par des laboratoires publics. Ces tests ont confirmé les conclusions de ceux menés pendant trois mois. On sait par ailleurs que les OGM et en particulier les toxines Bt, sont dégradés dans l’intestin.

Les données primaires dans leur intégralité sont généralement disponibles pour les experts qui ont à les évaluer. Les experts peuvent faire la demande de données supplémentaires auprès de l’entreprise qui a obtenu l’OGM. Ces demandes sont le plus souvent honorées.

Des OGM sont consommés aux USA depuis plus de dix ans sans qu’aucun problème de santé n’ait été observé. Cette remarque est contestée, et elle ne prouve en effet pas grand-chose, ne serait ce que parce que la quasi totalité des OGM du commerce sont destinés aux animaux. Plus convaincant est le fait que des centaines de millions d’animaux consomment massivement les OGM en question depuis quinze ans, sans qu’aucun éleveur n’ait jugé bon de changer cette pratique. Certains apprécient au contraire les OGM Bt car ils contiennent souvent moins de mycotoxines cancérigènes, qui freinent la croissance des animaux. Ces observations empiriques de terrain ne sont certes pas rigoureusement scientifiques, mais ce sont celles (et pratiquement les seules) utilisées avec le succès que l’on connaît depuis des millénaires pour les plantes, les animaux et les microorganismes issus de la sélection génétique classique.

Des effets nocifs des OGM Bt d’ordre environnemental sont également évoqués (effets sur des animaux non ciblés, en particulier le papillon monarque, les abeilles et les lombrics, effets sur les animaux des rivières, etc). Ils ont tous été réfutés (voir le Hors série OGM de Science et pseudo-sciences, Octobre 2007). Les faits bien établis désormais indiquent que les OGM Bt ont plus d’effets sur l’environnement qu’une absence totale de traitement, mais moins que les pesticides classiques biologiques ou chimiques. Les actions des OGM Bt sont mieux connues que celles des bactéries Bt. Il n’est plus crédible de nier que les OGM Bt permettent de réduire les épandages de pesticides quels qu’ils soient et l’intoxication de leurs utilisateurs.

Références :

  • Bahlai CA, Xue Y, McCreary CM, Schaafsma AW, Hallett RH (2010) « Choosing Organic Pesticides over Synthetic Pesticides May Not Effectively Mitigate Environmental Risk in Soybeans ». PLoS ONE 5(6) : e11250. doi :10.1371/journal.pone.0011250
  • Benbrook C (2009), « Impacts of genetically engineered crops on pesticides use in the United States of America : the first thirteen years ».
  • Brookes G and Barfoot P (2009), « Global Impact of Biotech Crops : Income and Production Effects » 1996-2007. AgBioForum, 12 : 184-208.
  • Ricroch A, Bergé JB, Kuntz M. (2010), « Is the German suspension of MON810 maize cultivation scientifically justified ? » Transgenic Res. 19 :1-12.
  • A Multi author EFSA review. « Safety and nutritional assessment of GM plants and derived food and feed : The role of animal feeding trials Food and Chemical Toxicology » 2008 46 : S2-S70

(Par Louis-Marie Houdebine - Science et pseudo-sciences (SPS) n° 292, octobre 2010)

Source : Association Française pour l'Information Scientifique (AFIS)

SOURCE : Association Française pour l'Information Scientifique

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