Les régimes sont ils solubles dans la vie sociale ?

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Acquérir des habitudes alimentaires plus saines n’est pas une tâche facile et la compliance est bien le problème numéro 1 des interventions nutritionnelles. Généralement, plus les changements d’alimentation souhaités sont importants, plus leur mise en pratique et leur suivi au long cours le sont également. Même si les professionnels de la nutrition s’efforcent de favoriser la compliance à long terme, leurs conseils sont souvent plus orientés sur la personne que sur son entourage. Une étude suédoise montre que si l’on veut mettre en place et maintenir un changement alimentaire à long terme, il faut évidemment considérer le contexte social et pas seulement l’individu.

On connaît mal l’impact de l’environnement relationnel sur les habitudes alimentaires individuelles. Les gens prennent souvent leurs repas en compagnie d’autres. Au sein d’un foyer, l’alimentation consiste en un compromis entre les souhaits des différents membres de la famille. A l’extérieur de la maison, chez des amis ou en vacances, la nourriture est un élément essentiel d’interactions et les repas sont modelés par les habitudes et la culture. Il est évidemment difficile de changer ses habitudes alimentaires sans affecter ses relations sociales. En retour, ces dernières peuvent représenter une barrière à la mise en place et au maintien des changements.

L’impact favorable d’une alimentation méditerranéenne sur la polyarthrite

Des études se sont intéressées à ces questions. Elles donnent des résultats contradictoires : le tissu social est perçu tantôt comme un soutien, tantôt comme un frein à de nouveaux choix alimentaires. Le sujet mérite d’être approfondi. Une récente étude suédoise explore comment les modifications alimentaires s’installent et se maintiennent dans le réseau des relations sociales d’un individu.

Une précédente étude suédoise, menée sur 3 mois, avait montré l’impact favorable d’une alimentation méditerranéenne sur la polyarthrite rhumatoïde. Une trentaine de sujets était passé d’une alimentation typiquement suédoise à un régime d’inspiration méditerranéenne : remplacement de la viande par du poisson, de la volaille et des protéines végétales ; augmentation de la consommation de fruits, de légumes et de légumineuses ; réduction des sucreries et des pâtisseries ; substitution des graisses saturées par des insaturées. Au final, les sujets du groupe intervention avaient été significativement soulagés de leur polyarthrite par rapport au groupe contrôle.

Des conseils faciles à appliquer au début...

A partir de cet échantillon les auteurs ont voulu préciser le vécu de ces changements alimentaires par les sujets et leurs interactions avec l’entourage social.

Cinq ans après l’intervention, 14 personnes (12 femmes, 2 hommes, âgés de 69 ans en moyenne) ont accepté de participer à cette étude qualitative de suivi concernant leur expérience avec ces nouvelles habitudes alimentaires. On les a interviewés longuement sur la mise en place de ces changements dans le contexte de leurs relations sociales à l’aide de questions sur le travail alimentaire (choix et achats des aliments, préparation des repas), les repas à domicile et à l’extérieur, les événements comme les vacances, les croyances et les expériences concernant l’alimentation et la santé.

D’une manière générale, les sujets ont trouvé facile d’appliquer les conseils qui leur avaient été donnés, grâce au support et au soutien de l’étude. Aucun n’avait continué à suivre de manière stricte le régime après la fin de l’intervention, mais la majorité déclarait en avoir maintenu les principes pendant plus d’un an (pour la moitié). Pour certains, le régime méditerranéen était même devenu leur alimentation habituelle.

3 types de conjoints

Si les conjoints avaient été perçus comme un soutien à ces changements, ils se répartissaient en 3 profils :

  1. ceux qui voulaient fortement suivre le régime,
  2. ceux qui le suivaient à contre coeur
  3. ceux qui le refusaient totalement.

Les premiers n’avaient pas trop de mal : ils consommaient déjà beaucoup de poissons et de volaille avant l’intervention. Les seconds n’auraient pas suivi un tel régime de leur plein gré, mais l’acceptaient sur la période limitée à l’intervention. En revanche, après, maintenir son régime créait pour le participant une situation inconfortable, nécessitant des négociations avec les autres membres du foyer.

Enfin, les conjoints refusant totalement un tel régime étaient... des hommes, qui n’avaient pas envie de consommer des aliments non familiers qu’ils n’appréciaient pas.

Dans certains cas, même si le conjoint refusait un tel régime, les participantes ne leur en avaient pas donné le choix: elles refusaient de préparer 2 sortes de repas. L’intervention avait été vécue comme l’occasion de forcer leur conjoint à adopter leur régime. En revanche après la fin de l’intervention, l’argument ne tenait plus et elles se sentaient obligées de préparer 2 sortes de menus - ou d’adapter les recettes - si elles voulaient continuer à manger méditerranéen... Un des arguments avancés pour abandonner le régime était l’augmentation du travail alimentaire.

Délicates à gérer : les invitations à dîner

A l’extérieur du domicile, au début, l’entourage (famille, amis, collègues) exprimait curiosité et intérêt pour le régime méditerranéen et son impact potentiel sur la santé. Les choses devinrent rapidement conflictuelles. Les participants avaient du mal à justifier leurs choix alimentaires auprès de l’entourage. Ils préféraient se déclarer intolérant à tel aliment qui n’entrait pas dans leur programme. Ils se sentaient peu respectés quand l’entourage doutait de l’importance de l’adhésion à un régime.

Les restaurants et lieux de travail, où chacun peut manger ce qu’il souhaite, étaient des situations moins problématiques. Ne pas manger comme les autres était perçu comme socialement acceptable (même si certains se sentaient isolés ou marginalisés dans ces situations). La situation la plus délicate était représentée par les invitations à dîner chez des relations. Difficile de respecter ses principes alimentaires quand on n’a aucun contrôle sur ce que l’on vous sert... Certains utilisaient la stratégie de ne pas manger la viande... D’autres déclinaient toute invitation durant la période d’intervention.

Une réduction progressive de la compliance

Apres l’intervention, certaines personnes ont continué de demander à leurs amis proches ou à leur famille des repas compatibles avec une alimentation méditerranéenne. Certains apportaient leurs propres aliments... tout en ayant conscience que cela pouvait être perçu comme offensant ou impoli par les hôtes. Le comportement le plus simple à adopter était finalement de manger ce qu’on leur proposait, sans faire de difficultés. Cette stratégie entraînait une réduction progressive de la compliance : « quand on a triché une fois, il est tentant de tricher plusieurs fois... ». Pour se rassurer, les participants déclaraient que cela ne posait pas de problème sur le long terme dans la mesure où en dehors de ces occasions ils maintenaient leur alimentation adaptée...

(par le Dr Thierry Gibault, Nutritionniste, Endocrinologue, d'après Ryden P.J. Sydner Y.M, "Implementing and sustaining dietary change in the context of social relationships", Scandinavian Journal of Caring Sciences, 2011, © Nordic College of Caring Sciences - Equation Nutrition n° 107 - Mars 2011)

SOURCE : APRIFEL

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