Les peurs alimentaires : pourquoi un tel engouement pour le bannissement des produits laitiers ?

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Afin d'appréhender de manière simple la problématique des peurs alimentaires, on peut rappeler brièvement que l'incorporation alimentaire provoque des craintes et des peurs concernant les éventuelles modifications de notre identité à trois niveaux différents : celui de la vitalité (qui recoupe les problématiques de santé), celui de la silhouette, celui, plus symbolique, des « souillures » de notre personnalité et de notre éthique...

« Les peurs alimentaires : pourquoi un tel engouement pour le bannissement des produits laitiers ? » - Crédit photo : www.babyboomercaretaker.com On peut tout d’abord souligner que les craintes liées aux prises de risque qui accompagnent la décision d’incorporation alimentaire depuis le début de l’histoire de l’humanité se transforment en peur collective avec la dramatisation provoquée par certains discours médiatisés. On peut ensuite considérer les trois niveaux définis précédemment comme des axes cristallisant les discours des « anti-lait » et les impacts qu’ils peuvent avoir sur les imaginaires des consommateurs.

Vitalité : deux arguments émergent

Le premier concerne le rapport entre la consommation laitière et le cancer : la « force » du lait, sa richesse calorique donneraient un surplus d’énergie qui favoriserait la prolifération anarchique des cellules...

Le second argument concerne les allergies des jeunes enfants (allergies qui existent) mais qui sont parfois évoquées dans une sorte de syncrétisme par des « gourous » qui dénoncent aussi l‘emballement du système immunitaire qu’engendrerait le lait. Ces « gourous » relayés par certains média s’attribuent des notoriétés scientifiques parfois ambiguës sinon usurpées... L’interdiction du lait se traduit alors rapidement par une intolérance au lait. S’y ajoute une « médicalisation de l’alimentation » qui craint les maladies cardio-vasculaires et le cholestérol... Le beurre, les fromages deviennent des produits craints, d’autant plus qu’ils sont aussi des produits signifiant le plaisir dans une France qui se technocratise et prétend gérer rationnellement tous les comportements en évacuant l’incertitude des produits vivants (lait cru).

Silhouette

Selon les périodes, l’idéal corporel se modifie. Avec les trente glorieuses émerge une certaine lipophobie : le corps pour être efficace doit être léger, et les produits gras (sous entendu gras animal) qui feraient grossir commencent à faire l’objet de déni. L’allégement « bénéfique » se fait par le cracking, c’est-à-dire qu’il industrialise le lait (particulièrement celui de la vache) dans l’imaginaire des consommateurs.

Symbolique

Le modèle végétarien qui s’affirme depuis quelques décennies : le lait encore accepté dans la lignée de Rousseau qui le considère comme un produit végétal, mais, l’image industrielle du lait transformé provoque la méfiance de certains groupes qui se replient sur la consommation du lait transformé bio (là encore il y a spécificité du lait de vache qui est plus stigmatisé que les productions caprines ou ovines perçues comme artisanales).

Arrivent les antispecistes qui refusent les produits laitiers parce qu’ils refusent l’élevage et qui prennent le faux nez de la médicalisation plutôt que de rester sur le plan de l’éthique. Groupes qui jouissent d’une bonne couverture médiatique et de capitaux importants pour lancer des campagnes conséquentes en jouant à la fois sur « l’anthropomorphisation » de l’animal et sur des visions catastrophiques de l’écologie mondiale dans lesquelles l’élevage réchauffe la planète, pollue par la production d’aliments du bétail et participe à la disparition des forêts...

Rappelons que ces mouvements proposaient dans certaines écoles américaines que les adolescents boivent de la bière plutôt que du lait... Le symbolique rejoint alors la prescription médicale dans ces idéologies.

On peut conclure en montrant que ces peurs renvoient à une individualisation et à l’anomie du mangeur contemporain qui craint l’empoisonnement collectif au moment où il doit gérer seul (avec la cacophonie alimentaire générée par les médias) son alimentation.

(Jean-Pierre Corbeau, Professeur de sociologie de l’alimentation Université de Tours - 13ème Journée du CEDE, Paris - 20 mars 2009)

Source : Club Européen des Diététiciens de l’Enfance (C.E.D.E.)

SOURCE : Club Européen des Diététiciens de l’Enfance

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