Les nutriments qui rendent de bonne humeur

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Au laboratoire « Psychoneuroimmunologie, Nutrition et Génétique » (PsyNUGEN) de l'INRA à Bordeaux, Sophie Layé étudie comment la nutrition peut favoriser l'état de bien-être des individus, pas tant par son influence directe, mais par son action sur l'immunité innée du cerveau. Quand celle-ci est déclenchée, elle génère des altérations du comportement, ou « mal-être ». Or certains nutriments, comme les acides gras polyinsaturés, et plus particulièrement les oméga-3, pourraient contrôler l'activation de ce système immunitaire quand il se dérègle, notamment chez les personnes âgées.

Lorsque le corps est agressé par une bactérie ou un virus, il réagit en produisant des signaux d'alarme qui activent rapidement le système de défense non spécifique de l'organisme, l'immunité innée. Ces signaux d'alarme, appelés cytokines, coordonnent la réponse immunitaire qui a pour but de détruire l'intrus. Mais les signaux d'alarme préviennent en parallèle le cerveau qui, à son tour, développe une stratégie de défense : elle se traduit par de la fièvre mais aussi par des attitudes de malade : troubles de l'humeur, perte de mémoire, sommeil, manque d'appétit, repli sur soi, etc. Ces comportements sont commandés par l'action des mêmes signaux que ceux émis par le corps : les cytokines, qui agissent sur différentes structures cérébrales. Ces manifestations comportementales, réversibles à l'arrêt de la synthèse des cytokines, font partie de la stratégie de défense.

Pourtant, la synthèse de ces cytokines n'est pas toujours associée à un état de défense de l'organisme. Ainsi, chez certaines personnes vulnérables (malades sous traitement, personnes âgées dont le système immunitaire se dérègle avec l'âge ou personnes obèses), les signaux émis par l'activation du système de l'immunité innée est chronique : en faible proportion mais continue. Cette activation prolongée, qui ne sert pas à défendre l'organisme, devient toxique pour les neurones et peut conduire au développement de troubles de l'attention ou à des situations dépressives plus graves.

C'est dans ce contexte qu'intervient l'alimentation, car l'organisme est exposé sa vie durant à des composants de l'alimentation qui sont susceptibles de moduler ces relations. L'attention des chercheurs de l'équipe de Sophie Layé a été retenue par les acides gras polyinsaturés (AGPI) en raison de leurs fortes teneurs dans le cerveau (30 % ou la concentration la plus élevée dans le corps). Les AGPI existent sous deux formes, les AGPI n-3 et les AGPI n-6, appelés aussi oméga-3 et oméga-6, qui diffèrent par la position de la double liaison de leur chaîne carbonée. Or la population française est de plus en plus exposée à des régimes alimentaires de type "fast-food" nettement plus riches en oméga-6 (que l'on trouve par exemple dans l'huile de tournesol) mais déficients en oméga-3 (présents dans le poisson, les fruits de mer, l'huile de colza…) par rapport au régime traditionnel.

Les chercheurs ont donc soumis de jeunes souris, pendant toute leur existence, à un régime carencé en oméga-3. Leurs résultats montrent que les souris âgées soumises à ce régime carencé développent davantage de troubles de la mémoire et ont des taux de cytokines inflammatoires plus élevés que les souris soumises à un régime équilibré. Cette expérience suggère que les oméga-3 limitent la production de cytokines.

Les chercheurs ont alors entrepris d'évaluer les interactions réciproques entre alimentation et inflammation et leurs conséquences sur le bien-être (participation au programme Coginut de l'Agence Nationale de la Recherche piloté par l'Inserm de 2006 à 2010). Ils ont travaillé sur des individus de 65 ans et plus, dont les habitudes alimentaires sont connues. Les résultats préliminaires indiquent que les personnes âgées qui ont une activation immunologique chronique ont elles aussi des taux d'oméga-3 plus faibles. Elles ont en outre une qualité de vie plus altérée que les individus sans activité immunitaire. Ainsi, les troubles de l'humeur chronique chez les personnes âgées pourraient résulter d'une production trop importante de cytokines, liée à une carence en oméga-3.

Ces travaux devraient permettre à terme de proposer de nouvelles modalités de prise en charge de ces troubles de l'humeur, en particulier par des recommandations alimentaires comme la consommation d'aliments riches en oméga-3, pour leurs effets sur le bien-être. Bien sûr, prendre une gélule quotidienne d'oméga-3 ne suffirait pas, il s'agit plutôt de bâtir une nouvelle hygiène alimentaire à l'échelle de la vie !

Bio express :

Sophie Layé est généticienne de formation mais sa thèse l'a amenée à se spécialiser en neuroimmunologie. Nommée enseignant-chercheur à l'université de Bordeaux, elle s'est consacrée au rôle des hormones dans les comportements alimentaires. Recrutée en 2004 comme chercheuse au sein du département "Alimentation humaine" de l'INRA, et affectée au laboratoire Psynugen, elle anime l'équipe "Nutrition, Cytokines et Troubles Neuropsychiatriques".

(Sophie Layé - Unité mixte de recherche "Psychoneuroimmunologie, Nutrition et Génétique" - INRA, CNRS Université Bordeaux 2)

SOURCE : Service Presse INRA

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