Les médias et le culte de la minceur extrême face aux troubles du comportement alimentaire

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Anorexie mentale, boulimie et compulsions alimentaires, autant de troubles du comportement alimentaire que notre société voit de plus en plus fréquents. La peur de manger y est toujours présente, omniprésente, obsessionnelle. Le Pr Daniel Rigaud Médecin nutritionniste et président de l'association AUTREMENT (*), « pour un autre regard sur son poids », nous éclaire sur l'influence des médias sur ces problèmes sans cesse grandissants...

On parle beaucoup des ravages de l'obésité chez les jeunes, mais existet-il aussi des risques à vouloir être « mince à tout prix » ?

Physiologiquement, très peu de femmes peuvent atteindre et maintenir un poids leur donnant une extrême minceur sans tomber dans des comportements dommageables pour leur santé. Je parle ici d'avoir un indice de masse corporelle (IMC) inférieur à la normale : 18,5 kg/m2, soit l'équivalent par exemple de 53 kg pour 1,70 m ou de 49 kg pour 1,64 m.

Les moyens pour y parvenir et les risques encourus sont bien connus. Vomissements provoqués de manière fréquente (plusieurs fois par semaine jusqu'à plusieurs fois par jour) dans le but de perdre du poids, atteintes des dents et des gencives, déminéralisation osseuse, troubles des règles, vomissements sanglants, déficit en potassium et en minéraux indispensables au bon fonctionnement cardiaque, et enfin risque de boulimie (puisqu'elles peuvent vomir !).

S'y ajoute la prise abusive de laxatifs pouvant entraîner un déficit en minéraux, des altérations des fonctions du gros intestin et une déshydratation. On trouve aussi, parmi les moyens employés, la pratique incessante de régimes hypocaloriques trop rigides, voire de diètes protéiques sans contrôle médical, exposant à des carences nutritionnelles, mais surtout à la survenue de crises de compulsion alimentaire, voire de crises de boulimie (toujours avec vomissement provoqué, par souci de contrôle du poids).

Ou encore la prise sans contrôle de médicaments, potions ou préparations « pour maigrir », exposant à des accidents de type allergique, à des intolérances physiques ou psychiques pas toujours prévisibles (des cas d'hépatites graves ont ainsi été décrits). Enfin, il y a la pratique d'activités sportives à outrance, qui peut être responsable d'atteintes des articulations (entorses) et de malaises.

Les médias sont souvent accusés de véhiculer une image du corps qui favorise le besoin de minceur et les anomalies - voire les troubles graves - du comportement alimentaire. Qu'en est-il réellement ?

Depuis 1999, plusieurs publications scientifiques très sérieuses, à la méthodologie irréprochable, sont venues confirmer ce que l'on craignait: oui, les médias ont bien une influence négative sur le comportement alimentaire de leurs lecteurs. Nous parlons ici des médias hebdomadaires et mensuels qui construisent leur discours autour d'une image « idéale », très mince, du corps féminin, ou d'émissions de télévision centrées sur ce même concept de « forme physique contre les formes corporelles ».

Une étude américaine menée auprès de plus de 500 filles de 10 à 17 ans montre ainsi que la lecture régulière de cette presse féminine « centrée sur l'image de minceur » influence 67 % des filles: 47 % disent avoir voulu perdredu poids à la lecture de ces magazines, alors que seulement 16 % en avaient besoin. Dans cette étude, les lectrices fidèles avaient deux fois plus souvent des comportements « anormaux » : suppression régulière de repas, restriction alimentaire excessive, hyperactivité physique et besoin obsessionnel de perdre du poids.

Elles pensaient aussi quatre plus souvent qu'un corps mince est indispensable à la « forme ». Une autre étude, conduite chez 6982 filles de 9 à 14 ans, a montré que le fait d'être pubère et de lire régulièrement des articles de la presse féminine « sur la minceur » étaient les deux facteurs qui permettaient de prédire le mieux les vomissements provoqués et les abus de laxatifs: le risque était multiplié respectivement par 1,8 et 2,3. La fréquence de ces comportements était multipliée par 30 à 40 % à chaque tranche de fréquence de lecture (jamais, parfois, souvent, en règle, tout le temps). La lecture fréquente de cette presse « minceur » ou « silhouette » est donc significativement associée à un excès d'estime portée à la silhouette et à un poids corporel tirant vers la maigreur.

La pensée, parfois obsédante, de n'être pas assez mince s'accompagne malheureusement d'une augmentation significative de la fréquence de comportements alimentaires ou non alimentaires anormaux, néfastes pour la santé. Parmi ces comportements, on relève notamment les vomissements provoqués, l'abus de laxatifs et le jeûne prolongé, tous comportements et pensées qui peuvent pousser aux troubles du comportement alimentaire.

Les professionnels de santé que vous représentez ont-il des conseils à soumettre à l'attention des professionnels de la mode et/ou des médias ?

Il est clair que prôner un idéal minceur sans partage, au contraire d'une diversité de silhouettes, ne peut que favoriser une image du corps dé-réelle, trop mince pour que la plupart des jeunes filles et femmes concernées puissent s'y conformer. Les promoteurs de cette image le savent bien, puisqu'ils retouchent systématiquement les photographies des mannequins, pour obéir à une norme dont au demeurant personne n'est capable de dire, dans ces milieux, à quoi elle sert vraiment, sinon... à faire vendre !

Il est donc important que les médias et les professionnels de la mode prennent conscience de l'impact de ce qu'ils écrivent et donnent à voir sur la pensée des adolescents, en particulier celle des filles, qui sont surtout « la cible » de leurs articles et photographies. Répondre à une certaine moralisation, un peu douloureuse sans doute, permettrait que les efforts déployés par les professionnels de santé pour prévenir les troubles du comportement alimentaire ne soient pas réduits à l'inutilité.

(*) Les missions de l'Association AUTREMENT

Des informations nutritionnelles cohérentes pour le grand public, afin qu'il ait un autre regard sur son poids. Une information et une formation destinée aux professionnels de santé, pour la prise en charge des excès pondéraux et des troubles du comportement alimentaire. Une aide concrète aux malades atteints de troubles du comportement alimentaire : groupes de soutien, permanence téléphonique, site internet : www.anorexie-et-boulimie.fr/.

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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