Les images du corps, de la préhistoire à nos jours

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A l'occasion de la remise du Prix de la recherche en nutrition 2005, décerné par l'Institut français pour la nutrition (IFN), Gilles Boëtsch, directeur de recherche au CNRS, spécialisé en anthropologie biologique, a tracé les grandes lignes de l'évolution du corps et de son image, depuis le paléolithique jusqu'au XXIe siècle. Morceaux choisis de sa conférence.

La préhistoire

Les représentations du corps féminin durant la préhistoire montrent surtout des corps épanouis, avec des caractères sexuels et des tissus adipeux imposants, symbolisant tout d'abord une nourriture abondante, puis une promesse de fécondité. Nous sommes dans un système de représentations qui associe directement nourriture et capacité reproductive, qui fait de la rondeur des formes, une aspiration sociale vers le bien-être, en somme, un modèle.

L'Antiquité va développer l'idée d'un corps robuste pour les hommes (pensez à Hercule) et bien proportionné pour les femmes. Ces corps féminins harmonieux étaient des signes de bonne santé, mais c'est la forme du squelette, et en particulier de larges hanches, qui donnent l'assurance d'avoir des capacités reproductives et non une surcharge pondérale. La statuaire présente des femmes au corps harmonieux et sportif, les rondeurs des fesses et la poitrine ne sont jamais disproportionnées par rapport au reste du corps. Par contre, Rome va faire de la rondeur des formes un signe de notoriété, dans une ville où richesse et misère se côtoient, et où la consommation débridée d'aliments les plus variés est un signe de puissance.

Le Moyen-âge

Au Moyen-âge, les privations alimentaires s'associent au spirituel et à la peur de l'enfer. Ainsi, pour le haut Moyen-âge, les miniatures de Van Eyck ou de Van der Goes montrent des corps féminins effilés, maigres, rappelant la déchéance d'Adam et Ève. Ils expriment une dé-érotisation, correspondant bien à la mise sous péché constante du corps humain. Le corps doit rester du ressort du théologique parce que créé directement par le divin, sans existence autonome. Le salut guide les relations des humains à leur corps et au corps des autres, en rappelant que c'est par la femme que l'homme est tombé dans le péché. Les corps des femmes médiévales sont souvent représentés émaciés, sans personnalité, comme sans vie réelle.

Les différents corps féminins exhibés sont parfois dénudés, mais ne sont pas choquants. Inscrits dans l'ordre biblique, ils représentent le plus souvent Ève. Le corps féminin est alors celui du péché, dont on se méfie. Il ne doit pas être attirant. Le corps n'est qu'un enveloppant emprisonnant l'âme, qui attend la délivrance. Les corps sont vite des lieux de malheur, de souffrance (famine, épidémies, maladies diverses). Le jeûne du carême assure la contrainte du corps et la rédemption de l'âme. Mais, peu à peu, carême et carnaval vont s'affronter, signifiant aussi de nouvelles conceptions du monde. Le corps aspire à une autonomie, à un peu de péché, qu'il trouvera dans les plaisirs conjugués de la chère et de la chair. Ce n'est qu'à la fin du Moyen-âge que le corps dénudé va peu à peu devenir objet de désir.

La Renaissance

A la renaissance, le relâchement des règles théologiques s'associe au retour de la philosophie antique. La femme doit être belle, jeune et saine pour pourvoir aux besoins de fécondité et de perpétuation de l'espèce. Les artistes de la Renaissance rejettent les normes médiévales et réintègrent les canons de la sculpture grecque.

Les XVIIe et XVIIIe siècles

Plus tard, au XVIIe siècle, Rubens, ou au XVIIIe siècle Regnault ou Girodet feront des peintures de femmes plus proches des nouvelles réalités physiques observées, en leur donnant des morphologies épanouies et des attitudes corporelles très sensuelles. Les transformations du régime alimentaire associées aux révolutions agricoles et à l'industrialisation vont se répercuter sur les morphologies corporelles. Les corps bien nourris des femmes signent la prospérité et ouvrent des promesses d'une sexualité plus débridée...

Le XIXe siècle

Cette transformation de l'esthétique féminine va introduire bientôt de nouvelles distorsions. Pour être attirant ou voluptueux, le corps ne doit pas être « gros » et mou, c'est-à-dire rempli de graisse, mais donner des preuves de fermeté. Les seins et les fesses s'y prêtent à merveille en tant qu'organes féminins sexuels secondaires. Mais la graisse se concentre surtout sur le ventre. Le gros ventre devient alors signe d'opulence chez l'homme (ce qui rassure) et signe d'amollissement voire de lascivité chez la femme (ce qui pourrait inquiéter). Au XIXe siècle, une seule règle: mettre en avant la poitrine et les fesses par des vêtements adaptés tout en dissimulant le ventre par l'usage aussi de vêtements adaptés, dont le corset. Le XIXe siècle et le début du XXe siècle vont proposer des vêtements qui modèleront certaines parties du corps en mettant en relief les fesses et les seins et faisant oublier le ventre.

Après les années 1930

A partir des années trente et en particulier au moment du développement des congés et du tourisme, le corps va se dévoiler de plus en plus. Et l'exhibition du corps signe la modernité.

Dès lors, le corset devient inutile pour masquer les rondeurs abdominales qu'on ne peut plus cacher. Il faut impérativement trouver d'autres solutions dans une société qui fait de plus en plus de l'image corporelle une distinction sociale. Le dénuement du corps doit exposer de la beauté. C'est le contrôle de l'alimentation (et non son abondance) qui devient un signe de qualité. Et l'activité physique permet l’affinement de la mise en forme. Aujourd'hui, c'est le corps de la femme sportive (maigre et légèrement musclée) qui constitue le modèle dominant.

Minceur et maigreur : la norme sociale des médecins et des couturiers

Le grand changement aujourd'hui, c'est l'exhibition corporelle. Elle induit des consignes esthétiques nécessitant la construction d'un corps maigre qui ne renvoie ni au péché originel, ni à une sous-alimentation, mais à une norme sociale. Avec ses excès, qui se retrouvent soit dans la pathologie mentale - l'anorexie - pour le discours médical, soit dans la norme esthétique - la maigreur - pour les grands couturiers.

Le corps obèse : mal-être social, relâchement et consommation débridée...

Le corps obèse renvoie à des modes de vie socialement très marqués, puisque la « mauvaise » alimentation - génératrice d'obésité - est bon marché et devient donc quasiment inépuisable dans nos sociétés. Cette consommation débridée de nourriture n'est plus un signe de bien-être social mais un stigmate du mal-être. Dans nos sociétés, le corps obèse devient la marque de faibles revenus, se caractérisant par une alimentation calorique trop riche associée à une mauvaise hygiène de vie. Ainsi, les gros deviennent des mous, c'est-à-dire ceux qui ne se contrôlent plus face à l'abondance alimentaire offerte (à l'inverse des anorexiques qui contrôlent à l'extrême les apports alimentaires), ceux que l'on ne montre pas car leur image est quelque part le signe d'une perte du contrôle social sur leur propre corps.

Pour en savoir plus sur anthropologie et nutrition :

  • « Alimentation, image du corps et santé » (texte intégral des conférences prononcées à l'occasion de la remise du Prix de la recherche en nutrition 2005).
  • Lettre scientifique de l'Institut français pour la nutrition n° 110, décembre 2005.

SOURCE : Centre de Recherche et d’Information Nutritionnelles

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