Les gros aimés, les gros haïs...

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On n’est pas passé d’une société qui aimait les gros à une société qui les haïrait, pas plus d’ailleurs que d’une société qui fustigeait les maigres à une société qui les idéaliserait. Les choses sont légèrement plus complexes. Le trop gros ou le trop maigre sont toujours plus ou moins condamnés. Ce qui change au fil des époques et des transformations des systèmes de valeurs, c’est la frontière qui sépare l’acceptable du condamnable. La valorisation ou la dévalorisation de la corpulence s’inscrivent dans une triple perceptive : morale, esthétique et sanitaire...

Trois justifications, donc, qui fluctuent selon les époques, entrant parfois en contradiction ou parfois en convergence, et qui font que les raisons d’envier les gros ou de les haïr ne sont pas tout à fait les mêmes d’une époque à l’autre. De surcroît, la corpulence est l’objet de processus de valorisation impliqués dans des mécanismes de différenciation sociale. Une fois posée cette perspective, on peut s’interroger : que s’est-il donc passé, dans les sociétés modernes, pour que les corps décharnés soient devenus en quelques décennies ce à quoi beaucoup aspirent ?

Pour qu’ils soient passés de la dévalorisation évoquant la maladie, la faiblesse, la sécheresse de coeur, l’absence de sensualité, le dégoût de la chère, à la valorisation, la survalorisation morale, tout d’abord signe de la maîtrise de soi de l’individu, à qui, dès lors, on peut faire confiance - mieux, qui est une sorte de héros de la modernité, résistant à la vague d’obésité. Mais cette valorisation n’est pas seulement morale. Elle est aussi sexuelle. Les maigres, voire les très maigres, seraient devenus désirables. Que s’est-il donc passé pour que les corps décharnés - ces « sacs d’os », comme disait Georges Brassens, qui ajoutait dans la foulée de sa chanson « La Fille de cent sous » : « Ça ne me concerne pas d’étreindre des squelettes », ou dans « Oncle Archibald » : « Fi des femelles décharnées, vive les belles un tantinet rondelettes » -, pour que les corps décharnés, donc, s’érotisent et se posent en promesse de sensualité ?

Les valorisations du gros et du mince sont variables dans l’espace, d’une culture à l’autre. Faut-il rappeler qu’Hans Staden (un arquebusier allemand enrôlé sur un galion portugais au temps de l’exploration du Brésil), ne dut la vie sauve qu’au fait que les Tupinambas, Indiens cannibales de la côte sud du Brésil dont il était prisonnier, ne mangeaient que des hommes bien en chair ? Il fallait donc les engraisser avant de les « passer au barbecue ». Staden mit ce temps à profit pour comprendre le système de représentations de ses geôliers et le déstabiliser. Il parvint à se faire libérer et le récit de cette aventure, par le travail de décentration culturelle qu’il donne à voir, est aujourd’hui un des plus grands textes de l’anthropologie ; « Le premier livre d’ethnologie », dira Claude Levi-Strauss.

Depuis les ha’apori polynésiens, des concours de beauté de femmes fortes qui se déroulaient encore à la fin du XVIIIe siècle, jusqu’aux maisons d’engraissement mauritaniennes, les exemples sont nombreux de cultures dans lesquelles les filles s’imposent des contraintes pour grossir et se mettre en valeur. Peter Brown et Melvin Konner ont mis en évidence que plus de 80 % des 58 cultures traditionnelles, pour lesquelles des données relatives aux valeurs associées à la grosseur du corps sont disponibles dans les Human Relations Area Files (*), affichent des préférences pour les femmes fortes. Dans de nombreuses cultures traditionnelles, la capacité de stocker des matières grasses est vue comme un signe de bonne santé et de vitalité. Les individus présentant une forte adiposité y atteignent des positions sociales de pouvoir et de prestige. Mais la figure du gros et sa valorisation varient également dans le temps à l’intérieur des cultures occidentales. Pour l’Europe, l’aristocratie médiévale valorise une image de la femme mince, menue, frêle, les seins petits, dont les tableaux de Cranach sont exemplaires, au-delà bien sûr des conventions de représentation qui varient d’une époque à l’autre.

À partir de la Renaissance, le modèle d’esthétique corporelle se transforme, les « belles femmes » sont plus « enrobées ». La grosseur et l’embonpoint deviennent des signes de richesse et de succès. Ils attestent du détachement à l’égard de la nécessité et marquent une position sociale. Ils sont des promesses de sensualité. Écoutons Brillat-Savarin, dont on se souvient qu’il est un des fondateurs, avec Grimod de la Reynière, de la littérature gastronomique, expliquer la nuance entre le « comme il faut » et le « trop maigre ». Nous sommes au début du XIXe siècle. « Louise était donc si jolie, écrit-il, et avait surtout, dans une juste proportion, cet embonpoint classique qui fait le charme des yeux et la gloire des arts d’imitation [...]. Un soir que j’avais considéré Louise avec plus d’attention qu’à l’ordinaire : "Chère amie, lui dis-je, vous êtes malade ; il me semble que vous avez maigri. - Oh ! non, me répondit-elle avec un sourire qui avait quelque chose de mélancolique, je me porte bien ; et si j’ai un peu maigri, je puis, sous ce rapport, perdre un peu sans m’appauvrir. - Perdre ! lui répliquai-je avec feu ; vous n’avez besoin ni de perdre ni d’acquérir : restez comme vous êtes, charmante à croquer" »...

On notera l’association de la maladie avec l’amaigrissement, loin, très loin de la situation actuelle où « tu as maigri » ressort le plus souvent du compliment esthétique, moral et sanitaire. En contrepoint, les maigres sont dévalorisés, la maigreur est signe de maladie, de mélancolie, de perte de joie de vivre... Elle atteste d’un déficit de vitalité. On pourrait dire que, chez eux, « le flambeau de la vie n’est pas encore tout à fait allumé ». Être maigre est un véritable handicap et il existe même des régimes pour le combattre. Si, pour les hommes, la maigreur n’est pas un grand désavantage, parce qu’ils « n’en ont pas moins de vigueur », elle est un « malheur effroyable pour les femmes, car, pour elles, la beauté est plus que la vie et la beauté consiste surtout dans la rondeur des formes et la courbure gracieuse des lignes ».

Il est formidable de constater que l’on trouve une littérature de régime pour grossir, comme il existe aujourd’hui une littérature de régime amaigrissant. Car, nous dit Brillat-Savarin, il va de soi que « toute femme maigre désire engraisser ». Je ne résiste pas, tant cela fait contraste avec notre grille de lecture contemporaine, à vous livrer quelques-uns des secrets majeurs d’un de ces régimes « incrassants » (sic) de l’époque. « Pour résoudre le problème [de la minceur], il faut présenter à l’estomac des aliments qui l’occupent sans le fatiguer, et aux puissances assimilatrices des matériaux qu’elles puissent tourner en graisse. » Suit le déroulement de la journée alimentaire « d’un sylphe ou une sylphide à qui l’envie aura pris de se matérialiser ». Morceaux choisis : « Beaucoup de pain frais, au réveil un potage de pain ou de pâtes ou une tasse de bon chocolat, à onze heures des oeufs brouillés, des petits pâtés, des côtelettes... À dîner, potage, viande et poisson à volonté, mais on y joindra du riz, des macaronis... Au dessert, biscuits de Savoie, babas et autres préparations qui réunissent les fécules, les oeufs et le sucre...

On n’oubliera pas de boire de la bière ou, à défaut, du vin de Bordeaux ou du sud de la France... et de sucrer les fruits qui en sont susceptibles... » L’auteur de ce texte n’ignore pas l’existence de l’obésité ; il lui consacre même un long exposé, mais ce que désigne l’obésité à cette époque correspond à des formes de corpulence que l’on qualifierait d’obésité sévère aujourd’hui.

Vers 1930, en France, les premiers signes d’une transformation apparaissent. Mais ce n’est que dans les années 1950 que le modèle de minceur s’impose avec force et que l’on bascule de l’embonpoint au « mal en point » selon l’expression de Claude Fischler. Pourquoi les regards sur la corpulence sont-ils différents d’une culture à l’autre et fluctuent-ils dans le temps à l’intérieur d’une même culture ? Dans les contextes sociaux où les aliments sont rares, une forte corpulence est une qualité positive. Comme l’écrivait Jean Trémolières, « la vénus des sociétés de disette est une obèse et celle des sociétés de consommation, une maigre ». Le modèle d’esthétique de minceur émerge au moment où se profile, puis s’installe de façon durable, l’abondance. La minceur devient alors le signe de succès, de prospérité, voire de richesse. En contrepoint, le surpoids est alors regardé comme inesthétique, mais aussi comme moralement incorrect ; le gros étant celui qui ne joue pas le jeu du partage, celui qui garde à son profit. Dans cette perspective, la grosseur est « moralement incorrecte » ; elle signifie l’égoïsme et atteste d’une absence de contrôle de soi. Cependant, Claude Fischler rappelle que dans toutes les époques et même lorsque le modèle dominant est plutôt l’embonpoint, les représentations sociales de l’obésité sont marquées par l’ambivalence.

Il existe toujours une frontière, un volume au-delà duquel la figure positive de l’obésité se transforme et où le gros devient celui qui ne respecte plus les règles sociales, celui qui mange plus que sa part. « Il n’est pas exact de dire que dans les pays développés contemporains on est purement et simplement passé d’un modèle corporel pro-obèse à un autre qui serait antiobèse. En 1922, Henri Béraud publie un livre intitulé Le Martyre de l’obèse, couronné par le prix Goncourt. Il sera porté à l’écran dix ans plus tard par Pierre Chenal. Cet ouvrage, sans doute une des plus belles descriptions littéraires des processus d’exclusion et de discrimination dont sont victimes les personnes obèses, atteste de cette permanence.

En réalité, le seuil socialement défini de l’obésité s’est abaissé. » Il y aurait donc un seuil de tolérance de l’obésité qui sépare l’acceptation et la valorisation de sa dévalorisation, comme Elias parle de seuil de sensibilité qui sépare le propre du sale et qui, au cours du processus de civilisation, s’est déplacé, distanciant le rapport du mangeur avec ses aliments. L’abaissement du seuil de sensibilité relative aux formes du corps révèle comme « grosses » des corpulences qui jusque-là passaient inaperçues, plus précisément qui n’étaient pas perçues comme problématiques. Elles pouvaient être le support de représentations, elles faisaient partie de la diversité humaine, de la diversité des caractères.

L’abaissement du seuil de sensibilité les fait passer dans l’anormalité. Sur ce point, comme sur celui des rapports au corps et à la mort étudiés par Norbert Elias, les mutations des systèmes de représentations peuvent se référer à des mutations sociales : transformations des modalités de légitimation des élites et des structures sociales, transformation du rapport à la nourriture avec, pour l’Occident - événement historique -, la maîtrise d’une malnutrition atavique qui confronte une humanité plus habituée à la fréquentation du manque à une situation, sinon totalement inédite, pour le moins très inhabituelle. Mais aussi insolence du contraste des rapports nord-sud qui, sur le plan alimentaire, ne parviennent pas à se défaire du manque. Le seuil de sensibilité au gros s’est baissé également sous l’effet de la médicalisation des sociétés modernes. La science est venue donner des raisons de désigner le « trop » et le « comme il faut », d’établir de nouveaux seuils, de mettre en ordre la corporalité.

Pour passer d’un regard positif, ou relativement positif, à la condamnation, il a donc fallu que, dans les sociétés développées, et ceci à l’échelle de la société tout entière, un certain nombre d’individus réussissent à persuader les autres que cette situation était vraiment problématique. L’obésité posée comme « anormale », comme « déviance » par rapport à la norme est donc, dans cette perspective, une construction sociale dont il convient de suivre les étapes. Dans un premier temps, l’obésité a d’abord été posée comme un problème moral. L’obèse était vu comme un glouton asocial, incapable de maîtriser ses appétits, non seulement gros, mais aussi « moralement grossier ».

La valorisation d’une esthétique corporelle de minceur est concomitante de la prise de conscience tiers-mondiste et de la critique du capitalisme. Comme le capitaliste accumule le capital, le gros accumule l’énergie, sous forme de graisse dans son propre corps. L’imagerie traditionnelle de l’anticapitalisme des années 1960 représente le patron bedonnant, gros cigare à la main, billets de banque sortant du haut-deforme, dévorant à pleines dents ses ouvriers gullivérisés. Au-delà de la dénonciation de « l’exploitation » des travailleurs, conséquence de la rémunération du capital qui s’accumule (comme l’obésité) à force de voler le « surtravail » des ouvriers (petits parce que éloignés des décisions), elle véhicule un symbolisme qui dépasse la conscience de classe des militants qui l’utilisent. La figure du gros sera mobilisée par les caricaturistes pour dénoncer à la fois le « capitaliste » exploitant ses ouvriers et les pays du Nord suralimentés qui, à travers les organisations économiques coloniales ou postcoloniales, « affament » les pays du Sud.

Le surpoids est regardé non seulement comme inesthétique, mais plus encore comme immoral ; le gros étant celui qui mange plus que sa part, qui n’accepte pas la logique de la redistribution. L’obèse est comme le glouton, qui « est celui qui ne joue pas le jeu du don réciproque, celui qui prend sans attendre le don, qui reçoit sans rendre ou qui reçoit plus qu’il ne donne, sans se sentir apparemment contraint » par l’obligation du contre-don. La grosseur est, dans cette perspective, « moralement incorrecte » ; elle signifie l’égoïsme et la minceur, en contrepoint, devient un signe d’intégrité morale.

Depuis que l’obésité a été désignée comme « facteur de risque » d’abord, puis comme « maladie », le discours médical s’est mis en convergence avec le discours moral et esthétique. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Écoutons Heckel, en 1911, se plaindre des effets négatifs du modèle d’esthétique corporelle de l’époque, qui valorise les femmes bien en chair : « Il me faut signaler ici un contresens esthétique, répandu à travers le monde entier, et auquel toutes les femmes se soumettent : la mode, en effet, les oblige à rester obèses. Afin d’avoir des épaules et un décolleté appétissant, elles se doivent d’avoir de la graisse autour du cou, des clavicules et des seins ; or ce sont là les endroits où la graisse se dépose avec le plus de difficulté. On peut donc en déduire, sans même avoir besoin de l’examiner, que chez une telle femme, l’abdomen, les hanches, et les membres inférieurs doivent être irrémédiablement enveloppés de graisse. Or un régime amaigrissant ne peut venir à bout des kilos superflus de l’abdomen sans toucher à la partie supérieure du corps. Maigrir constitue donc pour une femme un véritable sacrifice, car cela signifie renoncer à ce que le monde apprécie le plus en elle. »

La situation contemporaine se traduit donc par une baisse du seuil de sensibilité, c’est-à-dire du niveau de corpulence auquel on passe de la catégorie d’individu normal ou légèrement corpulent à celle de déviant.

De ce point de vue, l’agrégation, dans les statistiques de santé publique, de l’obésité (IMC supérieur à 30) et du surpoids (IMC entre 25 et 30), contribue à une pathologisation du surpoids et à la désignation comme déviants des individus en surpoids, donnant ainsi des habits scientifiques au désir de minceur.

(*) Les Human Relations Area Files, une base de données ethnologiques crée à l’université de Yale à l’initiative de l’anthropologue George Murdock. À travers un partenariat avec les principales institutions européennes, elle rassemble une très grande partie de la littérature produite aux XIXe et XXe siècles.

Pour en savoir plus :

  • J.-P. Aron, « La tragédie de l’apparence à l’époque contemporaine », in Communications, n° 46, 1987. Parure pudeur étiquette, p. 305-314.
  • C. Fischler, « Obèse bénin, obèse malin », in F. Piault (sous la direction de).
  • Le Mangeur. Menus, maux et mots. Autrement, Coll. « Mutations/Mangeurs » n° 138, Paris.
  • J.-P. Poulain, Sociologie de l’obésité, PUF, 2009.
  • G. Vigarello, Les Métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité, Seuil, 2010.

(Par Jean-Pierre Poulain, Professeur de sociologie, Université de Toulouse 2, auteur de « Sociologie de l’obésité », PUF, 2009. - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

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