Les alicaments : un développement anarchique et non régulé au détriment des consommateurs

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Un alicament est un aliment combinant la notion d'aliment et de médicament dans le cadre d'une alimentation fonctionnelle. Il est censé réduire les risques ou à prévenir l'apparition de certaines maladies dans un aliment de consommation courante. Alors que la catégorie des alicaments est en plein développement, il est surprenant de constater que ces produits n'ont pas de définition précise.

« Alicaments » ou « aliments fonctionnels » : une absence de définitions précises

« Les alicaments : un développement anarchique et non régulé au détriment des consommateurs » - crédit photo : © Bertrand Thiry - Fotolia.com« Alicament » est un néologisme récent, forgé à partir d’ « aliment » et de « médicament ». Ce mot n’a pas de définition précise et en particulier aucune d’ordre réglementaire. Certains y mettent aussi bien des produits très spécifiques ayant une action démontrée scientifiquement, que des aliments courants dont la composition n’a pas été modifiée mais dont seule l’image marketing a été améliorée par des accroches de type nutritionnel (exemple des produits laitiers courants « riches en calcium »). Les termes "alicament", "médicaliment" ou "nutraceutique" sont des néologismes de l’industrie agro-alimentaire.

« Aliment fonctionnel » est un terme un peu plus précis et restrictif, mais sans avoir pour autant de définition réglementaire. Ce descriptif, utilisé par les professionnels de l’agro-alimentaire et certains nutritionnistes, ne concernerait que des aliments développés spécifiquement pour leur action sur une fonction donnée de l’organisme. Ils seraient de ce fait censés améliorer la santé ou réduire le risque de maladies. Dans la pratique, ces aliments fonctionnels sont le plus souvent dérivés d’un aliment courant (produits laitiers, margarines, boissons...), enrichi en un agent ou une substance présentés comme actifs.

Des substances actives très diverses : les composés présentés comme actifs sont très nombreux. A titre d’exemple, il peut s’agir de minéraux, de vitamines, d’acides gras spécifiques, de fibres alimentaires, de substances phytochimiques, d’antioxydants ou de probiotiques (ferments lactiques).

Quelques exemples d’aliments fonctionnels : parmi les aliments fonctionnels commercialisés actuellement, on peut citer :

  • pour la réduction du cholestérol : Proactiv (Unilever), Danacol (Danone) et Cholégram (St Hubert),
  • pour le renforcement des défenses immunitaires : Actimel (Danone),
  • pour la régulation du transit intestinal : Activia (Danone),
  • pour l’hydratation et la beauté de la peau : Essensis (Danone).
L’intérêt des alicaments : différenciation marketing, ventes en hausse et prix élevé

En premier lieu, il faut souligner que les alicaments, malgré leur positionnement « santé » proche de celui des médicaments, ne répondent à aucune demande explicite des autorités sanitaires françaises ou européennes. Il est indéniable en revanche que l’intérêt récent des consommateurs pour le lien entre alimentation et santé, a favorisé l’engouement pour ces produits.

Mais la raison première est ailleurs : leur développement tient en fait à la nécessité impérieuse pour les grandes marques de produits alimentaires de se distinguer des produits de marque de distributeurs (MDD), des produits premiers prix et des discounters, dont le développement a eu pour effet de banaliser le marché de l’alimentaire.

Cette concurrence nouvelle fait qu’en 2006 les produits de marques ne représentaient plus en valeur que 60 % des ventes et 50 % des volumes de l’ensemble des produits alimentaires (source LSA mai 2007). Ces nouveaux concurrents vendus moins chers et de qualité souvent similaire, font qu’il est de plus en plus difficile pour les produits de marque de justifier leurs prix de vente.

Or, les propriétés que sont censés posséder les alicaments permettent à la fois de se différencier des produits standards et de maintenir des prix élevés. Cette nouvelle stratégie a démontré son efficacité : alors que les marges dégagées par Nestlé pour ses aliments standards sont estimées à 12.9 %, celles des aliments fonctionnels seraient de 19%. Quant aux chiffres de croissance, ils plafonnent à 1 ou 2% par an pour l’ensemble du secteur agro-alimentaire, contre 8 % pour les alicaments (estimations LSA 2006).

Une confusion prévisible entre aliments, médicaments et cosmétiques

Les projets développés dans les centres de recherche des entreprises de l’agro-alimentaire peuvent nous donner un avant-goût des aliments fonctionnels à venir :

  • Dans le domaine de la prévention de la maladie d’Alzheimer, la presse a annoncé en novembre 2006 la signature entre Nestlé et l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne d’un contrat pour le développement d’un aliment fonctionnel et la filiale américaine de Danone travaille sur « Souvenaid » une boisson enrichie en nutriments (source Danone juillet 2008).
  • L’Oréal s’est associé début 2007 à la joint venture « Beverage Partners Worldwide » fondée par Coca-Cola et Nestlé, dans le but de lancer au cours de l’année 2008 une boisson aux bénéfices cosmétiques nommée « Lumaé » (la Gazette cosmétique avril 2007),
  • l’Ilsi (International Life Sciences Institute), qui est un organisme de recherche financé essentiellement par l’industrie agroalimentaire, a publié en aout 2008 des études sur l’intérêt de certains nutriments dans les performances cognitives des enfants ou dans la prévention des risques d’hyperactivité !

Il est donc inévitable que l’on voie dans un futur proche de plus en plus d’aliments vendus avec des promesses du type de celles que nous connaissons déjà dans le domaine des cosmétiques ou des compléments alimentaires. Dans ces nouveaux produits la fonctionnalité première de l’aliment qui était une fonction nutritive, aura tendance à disparaître au profit d’autres fonctionnalités qui supprimeront la frontière entre aliments, médicaments et cosmétiques.

Des carences majeures dans l’encadrement réglementaire actuel

De simples aliments courants au sens de la réglementation : Il n’existe pas de texte réglementaire spécifique aux alicaments, car ceux-ci relèvent de la réglementation générale sur les aliments courants. Il existe bien la catégorie réglementaire des « Aliments Destinés à une Alimentation Particulière » (ADAP [1]) qui définit des normes de composition très strictes, mais aucun des nouveaux alicaments étudiés dans ce dossier ne rentre dans cette catégorie.

Une absence d’exigences claires sur le dossier scientifique : La constitution du dossier laissée à l’appréciation du fabricant : en France la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) demande que la démonstration des bénéfices supposés du produit soit faite au moyen d’un dossier scientifique. Cependant, c’est le fabricant qui décide seul du nombre et de la nature des pièces de ce dossier. Par exemple il n’est pas obligatoire d’effectuer des tests sur le produit lui-même, le dossier pouvant très bien être constitué d’une simple compilation d’études antérieures glanées dans la littérature scientifique.

Pas d’exigences méthodologiques : dans le cas où le fabricant réalise ou fait réaliser des études sur son produit, aucune méthodologie particulière n’est imposée. C’est pourquoi on rencontre fréquemment dans les dossiers de simples études déclaratives, des tests d’efficacité effectués in vitro ou sur animaux plutôt que sur des personnes ou encore sur des échantillons de taille réduite, il est également rare de voir des tests en double aveugle alors que c’est la règle qui prévaut dans le cas des médicaments [2].

Pas d’exigence précise sur le niveau de démonstration scientifique : il n’existe pas d’exigence précise concernant le niveau minimum pour considérer que le produit contribue de manière significative au bénéfice mis en avant par le fabricant.

Une simple relecture des résultats par les administrations : la vérification de la démonstration scientifique par les administrations (AFSSA française et AESA européenne) se limite à effectuer une simple relecture des études transmises par l’industriel. En particulier, les administrations ne vérifient jamais elle-même la répétabilité des résultats mis en avant dans les études des industriels (la répétabilité consiste à vérifier qu’un résultat obtenu dans une étude publiée par un laboratoire donné est confirmé par un autre laboratoire reproduisant l’expérience).

Un encadrement des communications largement insuffisant

Bien qu’il n’existe pas de réglementation spécifique aux alicaments, il existe dans le domaine des communications destinées au public, un cadre qui s’applique entre autres aux aliments fonctionnels. Ce cadre réglementaire était jusqu’à présent basé sur une doctrine française qui est actuellement en cours de réaménagement du fait de la mise en application progressive d’un nouveau règlement européen.

Selon l’ancienne doctrine française qui prévalait jusqu’à présent, le fabricant n’avait pas à soumettre son projet d’accroche (exemple : « Pour une peau plus saine et donc plus belle ») avant la commercialisation du produit. Il était simplement censé tenir à la disposition des autorités le dossier scientifique dans le cas où la DGCCRF aurait voulu le vérifier.

Le nouveau règlement européen sur les allégations [3] ne remédie qu’en partie à cette lacune, puisque ce n’est que dans le cas d’une allégation santé [4] nouvelle, qu’il exige une validation préalable de l’Agence Européenne de Sécurité des Aliments (AESA). Dans le cas d’une allégation déjà autorisée pour d’autres produits, cette autorisation préalable n’est pas demandée. Mais mis à part cette avancée indéniable, le règlement européen comporte encore des insuffisances majeures, notamment pour éviter des dérives dans la présentation des bénéfices du produit :

  • Pas de contrôle sur les publicités ou les emballages : les experts continueront en effet à valider l’accroche isolée de son contexte. C’est-à-dire que les conditions précises de l’utilisation de l’accroche dans les publicités ou sur les emballages, ne seront pas examinées. Or, sur un emballage, les aspects visuels, de taille de caractères ou encore d’emplacement modifient considérablement la perception du consommateur.

    C’est pourquoi, on voit trop souvent les précautions d’utilisation ou les limites à l’utilisation du produit, inscrites en caractères minuscules. Quant aux publicités télévisées, certaines situations ou objet présentés à l’écran influent directement sur la compréhension par le consommateur des bénéfices réels ou supposés du produit.

Une résolution du Conseil Européen restée en partie lettre morte

Consciente de ces lacunes réglementaires, l’Assemblée Parlementaire du Conseil Européen a voté dès 2002 une résolution intitulée « Aliments fonctionnels : intérêt du consommateur ou de l’industrie alimentaire ? » [5] visant à renforcer le niveau d’exigence sur ces produits.

Certaines des mesures proposées par cette résolution ont été reprises dans le règlement européen publié par la Commission Européenne et en particulier la validation préalable des allégations santé nouvelles par l’AESA, ainsi que l’interdiction des allégations pour les produits ayant un faible intérêt nutritionnel.

Mais la résolution proposait aux autorités nationales et européennes d’aller plus loin dans l’encadrement des aliments fonctionnels, et demandait notamment :

  • un cadre réglementaire spécifique en vue de donner enfin aux aliments fonctionnels une définition officielle,
  • que les bénéfices mis en avant soient scientifiquement démontrés à travers des recherches complètes et sérieuses,
  • de fournir aux industriels les axes de travail méritant un développement, « au lieu de les laisser en décider en fonction de considérations purement commerciales ».

Ces points sont malheureusement restés lettre morte à ce jour.

Le risque d’induire les consommateurs en erreur

Certes beaucoup d’aliments, outre leur apport en énergie, en protéines, en matières grasses, etc, peuvent avoir une incidence positive sur telle fonction de l’organisme ou pathologie et plus largement sur la santé. Mais cette constatation, que tout un chacun peut faire intuitivement, doit être replacée dans le contexte plus général :

  • La nécessité d’une alimentation équilibrée et diversifiée.
  • L’existence d’autres facteurs non alimentaires pouvant influer fortement sur l’état de santé considéré.
  • Dans certains cas, la nécessité d’un suivi et d’un traitement médical.
  • Le fait qu’à la différence des médicaments ou des cosmétiques, la fonction première des aliments est avant tout de nourrir, les autres fonctionnalités santé, cosmétique ou autres ne venant qu’après.

Compte tenu du faible niveau d’encadrement réglementaire mis en lumière au point précédent, les autorités sont confrontées à une double impuissance du fait de l’absence de fondement réglementaire :

  • aussi bien pour retoquer un dossier mal étayé du point de vue de la démonstration scientifique,
  • que pour empêcher des communications implicites ou explicites qui à travers des artifices dans de la présentation sur les emballages ou dans les publicités, surévaluent les bénéfices réels du produits.

N’ayant aucun moyen d’apprécier le bénéfice réel de ces produits, le consommateur non averti ne peut donc pas acheter ces produits en toute connaissance de cause. A ce titre, ce sont les consommateurs les plus influençables qui sont les victimes les plus probables de ces promesses.

Références :

  1. ADAP ou Aliments Destinés à une Alimentation Particulière : catégorie réglementaire définie au niveau européen qui regroupe les aliments pour bébés et enfants en bas âge, les aliments pour régimes hypocaloriques, les aliments utilisés à des fins médicales, les aliments pour personnes ayant un métabolisme glucidique perturbé et les aliments pour sportifs.
  2. Test en "double aveugle" : afin d’éviter l’effet placébo, ni les patients ni les organisateurs du test ne savent quel est le produit testé et quel est le produit témoin.
  3. Règlement (CE) n° 1924/2006 du Parlement européen et du Conseil du 20 décembre 2006 concernant les allégations nutritionnelles et de santé portant sur les denrées alimentaires - JOCE n° L 404 du 30/12/2006
  4. Allégation « santé » : accroches utilisées par le fabricant sur les emballages ou dans les communications publicitaires, qui font référence à l’existence d’une relation entre l’aliment et la santé
  5. Résolution 1311 (2002) "Aliments fonctionnels : intérêt du consommateur ou de l’industrie alimentaire?" Assemblée Parlementaire du Conseil Européen - 18 novembre 2002.

SOURCE : UFC-Que Choisir

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