Les adolescents et le gras, un « je t’aime, moi non plus » tout en nuances

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Les adolescents mangent mal. Les adolescents veulent toujours être différents des autres. Les adolescents se fichent de leur santé. Les adolescents n’ont rien à faire des normes nutritionnelles... Autant d’idées reçues qui circulent dans les médias ou les discussions de salon et qui nous dressent le tableau d’une adolescence tout en rupture avec les normes sociales, nutritionnelles, esthétiques...

Au fil de plusieurs années de recherche auprès d’adolescents [1], les idées reçues sont tombées les unes après les autres et un tableau plus chamarré d’une adolescence plurielle nous est apparu. Avec des adolescents d’origines et de milieux différents, nous avons abordé la question de l’alimentation sous toutes ses formes. Les adolescents en France, aujourd’hui, nous sont apparus dans leurs diversités et, chacun à sa façon, très informés des normes nutritionnelles, d’après lesquelles ils ont construit des pratiques et des discours à la fois d’acceptation, d’évitement, de contournement ou parfois aussi de transgression volontaire. Parmi ces normes, l’une d’entre elles porte sur le gras - gras des aliments, gras du corps, ces « gras » que les adolescents conjuguent à leur manière. Une normativité accrue est apparue dans le souci de fabriquer un corps performant, dans l’attention portée au « bien-manger » avec toutes les déclinaisons possibles pour ce bien-manger. Les préoccupations adolescentes s’inscrivent dans le droit fil de la norme esthétique dominante dans notre société et construisent une « esthétique de la légèreté » (N. Diasio : 2009) qui révèle des formes de lipophobie. Mais cette lipophobie est à nuancer en fonction des sexes, des milieux, des trajectoires individuelles.

À côté de la peur ou de la culpabilité engendrée par le gras des corps, il y a le gras des mets, ce qu’il recouvre en termes de goûts, de dégoûts, d’aliments, et, enfin et surtout, les représentations adolescentes à l’oeuvre dans ce chassé-croisé entre ce qui se mange, ce qui se voit, ce qui est, ce qui se sent, ce qui se goûte, ce qui se pèse...

Les catégories alimentaires adolescentes, une chasse aux jours gras ?

Le terme « gras » est aujourd’hui connoté négativement - héritage de moult stigmatisations nutritionnelles à l’égard des corps gras et de certains plats - et la dimension morale (« avouer », « faute », « faiblesse », « erreur », « exception »...) est omniprésente quand on aborde la question avec les adolescents. Dans une ethnographie qui fait l’inventaire des préférences gustatives des adolescents et surtout des classifications alimentaires qu’il révèle en France aujourd’hui, il est intéressant de s’interroger sur ce qu’est le gras pour eux. Comment le voient-ils ? Qu’en disent-ils ? Ainsi, en répertoriant ce qui est distingué comme gras par les adolescents, nous avons accédé à leur système de classification, l’ordonnancement de leur monde alimentaire. Cette classification ne s’appuie pas exclusivement sur des données nutritionnelles, de composition des produits... mais sur un système de représentations qui construit le gras chez les adolescents [2]. Autrement dit, parler du gras chez les adolescents relève aujourd’hui de plusieurs registres : est gras ce qui a un certain aspect, une certaine odeur et que l’on définit dans l’entre-soi adolescent comme « gras ».

Sur le plan stricto sensu des aliments (mais on verra que le vocabulaire qui décrit la masse corporelle est parfois similaire), plusieurs adjectifs reviennent dans la description du gras :

  • mou, et ainsi par exemple des frites molles, outre le fait d’être jugées plus appétissantes, seront classées comme plus grasses que des frites croustillantes. Cette opposition entre mou/gras/mauvais et croustillant/dur/bon revient souvent dans les représentations adolescentes et nous verrons comment cela s’organise en système avec les perceptions du corps, de la normalité...
  • gélatineux, qui renvoie à un fort dégoût de la part des adolescents et est pour eux entièrement en corrélation avec le gras ; cette qualification s’applique surtout aux produits carnés.
  • transparent est un qualificatif qui décrit les jus et qui est une preuve de la présence de gras dans le plat présenté ; ainsi un jus transparent est perçu uniquement comme de la graisse fondue.
  • coulant, et là encore on retrouve l’idée de « qui ne se tient pas ». Cet aspect donne pour les adolescents la preuve du gras et ils appliquent ce terme par exemple à des fromages de type camembert. Ainsi, pour eux, le camembert « fait » est plus gras que le même camembert frais.

Sont également assimilés à du gras des aliments qui ne contiennent pas de matières grasses au sens premier du terme mais qui sont jugés lourds. Ainsi Leyla, une jeune fille de parents d’origine algérienne, nous dit : « C’est la manière dont on cuisine, si tu utilises beaucoup d’huile c’est gras, le couscous c’est gras et ça fait grossir, la semoule ça fait grossir.[3] » Elle associe « huile/gras/semoule/grossir » dans une même idée et, pour elle, la semoule est du côté des aliments gras. Ou encore, dans la délimitation de leur perception du gras, on peut voir une généralisation à tout ce qui ne serait pas jugé comme aliments propres, sains... : « [...] quand tu vois une salade la sauce en bas c’est du gras, les frites aussi, en fait quand tu manges, si tu vois que tes mains sont sales, c’est du gras comme les frites, tout peut être gras non ? » ; « [...] c’est difficile à dire, tout ce qui n’est pas cuisiné à la maison, ça peut être gras [4] ».

« Tout ce qui fait grossir est gras... » et nous touchons là un autre versant de la polysémie du gras chez les adolescents. Ainsi, tout aliment est potentiellement gras au-delà de ceux habituellement décriés comme la « malbouffe adolescente », hamburger, frites, kebab... et qui comme nous l’avons vu ne sont pas l’essentiel de leur alimentation. Les adolescents euxmêmes reprennent cette idée mais nous montrent par leurs pratiques qu’ils sont attachés aux bons petits plats de la grand-mère ou à des plats régionaux qu’ils ne décrivent pas directement comme gras - même quand c’est le cas - mais qu’ils recouvrent d’un ensemble de qualificatifs beaucoup plus positifs en relation au plaisir, au bon goût...

Il y aurait donc le bon et le mauvais gras - non pas au sens de bons et mauvais acides gras - mais en fonction du type de plat, du lieu de consommation (entre le snack et chez leur grand-mère...) et du plaisir pris à le consommer (tout seul, entre pairs, en famille). Ainsi la norme de cette classe d’âge varie entre un dégoût du gras des aliments à un rejet du gras du corps, tout en « avouant » un goût pour certains aliments gras ou en reconnaissant la valeur ajoutée gustative que peut donner le gras à un mets.

La question du genre : le gras des uns n’est pas le gras des autres

Les adolescents, en France, aujourd’hui, ne peuvent être réduits à une catégorie, « les Ados », partageant tout en tout point. Les trajectoires individuelles autant que les milieux socio-économiques, les origines culturelles et les âges sont des facteurs de différenciation. Un élément nous a semblé central dans le rapport au gras, c’est la question du genre. Les filles et les garçons n’ont pas le même discours sur le gras ni exactement les mêmes pratiques alimentaires. Tout d’abord, non seulement l’impact de la norme de la minceur - qui participe du dégoût du gras - a plus de répercussions chez les filles que chez les garçons, mais leur vision du corps des uns et des autres est différente. Ainsi, là où une fille se verra trop grosse, un garçon la jugera parfois juste ronde, parfois « normale ». Mais un point nous a semblé instructif sur cette construction des sexes par rapport à la catégorie du gras, celui d’une relecture physiologiste du gras des aliments versus gras du corps qui place les garçons et les filles sur des plans différents.

Comme ressortie du fond de croyances sur la faiblesse des unes et la force des autres, à notre grande surprise, les adolescentes elles-mêmes reprennent l’idée que les garçons peuvent manger plus d’aliments gras qu’elles-mêmes, que ce n’est pas pareil, qu’ils en ont besoin... Discours bien sûr partagé par les garçons. Alors que la consommation d’aliments gras est vécue sous le mode moral de la faute, de la culpabilisation... il l’est en moindre mesure chez les adolescents que chez les adolescentes. Il y a au contraire, par la consommation de tels aliments ou par la revendication d’un droit à les consommer, la construction d’une masculinité, d’une image de la virilité, car « eux, les garçons, c’est pas pareil ».

Là où les adolescentes - dans l’idéal - devraient faire preuve de contrôle sur leurs corps par le biais de la réduction des aliments gras, les garçons peuvent se permettre ces « excès », car c’est dans leur nature... - qu’ils contribuent à affirmer. Et ce d’autant que le sport apparaît alors comme le moyen de transformer le « mauvais » gras en « bon » gras, c’est-à-dire en masse musculaire ; et les filles soulignent cela comme une particularité alors que la pratique sportive est largement répandue chez les adolescentes également. Dans cette représentation, la particularité serait donc d’ordre biologique. Les filles n’auraient pas les mêmes besoins physiologiques que les garçons. Le stockage des aliments dans le corps apparaît différent : les filles conserveraient davantage dans le corps les graisses et autres, car leur corps est « fait comme ça » et qu’elles bougent moins que les garçons (D. Guilhem, décembre 2008).

Mais là entre aussi en ligne de compte la dimension socio-économique, et cette sexualisation des corps gras et du gras alimentaire s’estompent dans les milieux socio-éco plus aisés, où la permission sociale pour les garçons semble être plus restreinte. Dans ces milieux, la norme de la minceur, des corps fermes et performants, s’applique à tous. Dans les discours apparaît nettement, dans le « manger ensemble », certes le plaisir à être ensemble, mais dans le contrôle, pour correspondre à la « norme » de la classe d’âge : ainsi on relève une peur du jugement d’autrui (du contenu de son assiette aux formes du corps), la notion de honte ainsi que celle de manger normalement (ce qui sous-entend qu’il existe une façon anormale de manger, en décalage, différente). Et, justement, le gras et le manger gras participent de tous ces registres.

Le « gras » et le normal

Aborder la question du gras nous confronte à la question des normes esthétiques, nutritionnelles mais également sociales. Les enquêtes de terrain révèlent une idéologie du manger sain et les nombreux discours de mères et d‘adolescents sur l’alimentation saine, équilibrée, recèlent nombre d’informations sur le gras... Une idée du diététiquement correct s’oppose aussi bien à la cuisine régionale (réputée lourde...) qu’à la cuisine étrangère (même réputation lourde ou grasse, trop épicée, mauvaise pour la santé...).

Ainsi, nous avons trouvé chez de nombreux adolescents ayant des origines africaines de l’Ouest ou, plus fortement encore, maghrébines, une position extrêmement complexe dans les discours entre le manger d’ici et les plats d’un « là-bas », le « manger français » et la cuisine familiale. La nourriture du « là-bas » de référence est souvent très appréciée, ainsi que les manières de table qui vont avec dans le pays d’origine, mais est passée sous silence ou minimisée quand on les interroge sur leurs comportements alimentaires en France. De plus, les adolescents (et plus encore les adolescentes) décrivent les plats familiaux comme trop gras, lourds. Des adolescentes, dont les parents sont originaires du Maroc et âgées de 16 à 19 ans, se montrent très soucieuses de ne pas manger comme leurs mères (Ch. Rodier, Strasbourg, décembre 2008). Elles considèrent les plats marocains non équilibrés et leur préfèrent ce qu’elles nomment les « plats français ». Elles sont attirées par les produits light comme le coca light, les yaourts Taillefine® et autres produits dits « allégés ». Elles se rendent régulièrement, à la différence des adolescentes dont les parents n’ont pas connu de situation migratoire, dans les supermarchés faire des courses avec leurs mères et les inciter à acheter d’autres produits que ceux consommés habituellement.

Pour ces adolescents, affirmer qu’ils « mangent normalement », comme les autres, c’est dire : « On mange de la nourriture française, comme nos pairs. » Et on peut aussi inverser le questionnement et comprendre comment, au travers de la revendication de plats ou d’aliments spécifiquement attribués à une culture ou un pays donné, il y a une revendication d’appartenance de ces mêmes adolescents. Le plus souvent, associée à l’affirmation du « manger normal », il y a l’idée que l’on mange équilibré ; manger français serait pour ces adolescents d’origines multiples manger équilibré, soit non gras ; ils ne qualifient pas ainsi les nourritures des pays d’origine. Ces qualificatifs ne prennent pas en compte la réalité diététique ou nutritionnelle mais bien les représentations à l’oeuvre chez les adolescents.

L’intériorisation de ce discours normatif et l’affirmation d’avoir une alimentation « équilibrée », que ce soit par des adolescents ou par des parents d’origine du Maghreb ou d’Afrique de l’Ouest, relève d’une autre problématique : en effet, les normes et les représentations des pratiques alimentaires des adolescents interrogent le rapport entre l’alimentation et la problématique de l’exclusion ou de l’intégration. En affirmant avoir une alimentation équilibrée, que nous disent les adolescents immigrés sur leur identité et sur la perception qu’ils ont de la société ? Cela conduit aussi à questionner la réception et l’interprétation des messages préventifs de santé et les sentiments que ceux-là suscitent chez les adolescents et les parents.

En reprenant les différentes classifications opérantes chez ces adolescents en France aujourd’hui, il est possible de tracer une sorte de spectre du gras à l’adolescence. Dans les aliments ou dans les corps, il est du côté du mou, du coulant, du « qui ne se tient pas », qui renvoie aussi bien à une description adolescente du gras qu’à un jugement moral de la personne. La personne qui abuse d’aliments gras ou qui serait « trop grasse, molle »... ne se tiendrait pas. Et l’idée de l’obligation de faire attention à soi et à son alimentation comme obligation morale est présente chez les adolescents.

À l’inverse, les corps fermes tout comme les aliments croquants sont du côté du non gras, du sain, dans les représentations adolescentes. Mais cette classification binaire est nuancée par le bon gras, tant des aliments - celui qui donne du goût, du plaisir... - que des corps quand il s’agit du corps des garçons, qui le revendiquent comme nécessité afin d’avoir la force nécessaire pour les pratiques sportives par exemple. Au travers du gras, nous sommes au coeur de la dialectique alimentaire adolescente : un grand souci de normalité porté par cette lipophobie nutritionnellement correcte, une culpabilité d’ordre moral en cas de « transgression » et de consommation d’aliments dits « gras » ou de quelques kilos en trop ; et en même temps, une revendication forte du droit au plaisir alimentaire, aux aliments goûteux, à la diversité tant des aliments que des corps.

Pour en savoir plus :

  1. Il s’agit du programme de recherche AlimAdos (2006-2010) sur les comportements alimentaires des adolescents entre 12 et 19 ans, les cultures alimentaires adolescentes ainsi que le rapport au corps et à l’alimentation dans différentes populations adolescentes. AlimAdos est un projet ANR (2007-2010) porté par le Cniel-Observatoire, Cniel des habitudes alimentaires, le laboratoire Cultures et sociétés en Europe de l’université de Strasbourg et du CNRS et l’Unité d’anthropologie bioculturelle, UMR 6578 du CNRS et de l’université de Marseille.
  2. Ces adolescents ont par ailleurs une connaissance théorique de la composition des aliments, des grandes familles... mais cette connaissance scolaire n’est pas celle mise en avant dans la construction de leurs représentations alimentaires. Elle y participe, influence les discours mais ne les détermine pas entièrement.
  3. Verbatim recueilli par Dorothée Guilhem, Marseille, 2008.
  4. Amélie, 15 ans, verbatim recueilli par Dorothée Guilhem, Marseille, 2008.

Bibliographie

  • Bedin Véronique (sous la direction de), Qu’est-ce que l’adolescence ?, Éditions Sciences Humaines, 2009.
  • Diasio Nicoletta, Hubert Annie, Pardo Véronique (sous la direction de), Alimentations adolescentes en France, Principaux résultats d’AlimAdos, un programme de recherche de l’Ocha, Éd. Les Cahiers de l’Ocha, n° 14, 2009.
  • Ghigi Rossela, « Le corps féminin, entre science et culpabilisation, autour d’une histoire de la cellulite », Travail genre et société, n° 12, 2004, p. 55-75.
  • Vialles Noëlie, « La peur au ventre », Terrain, n° 43, 2004, p. 107-122.
  • Tibère Laurence, « Obésité des adolescents : entre désamour et acceptation de soi », 2007, en ligne sur www.lemangeur-ocha.com.

(Par Véronique Pardo, Anthropologue à l’Ocha (Paris), chercheur associé à l’Unité d’anthropologie bioculturelle, UMR 6578 CNRS/Université de la Méditerranée (Marseille) - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

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