Le sucre rend-il accro ? L'avis des spécialistes

lu 3041 fois

« Addiction, dépendance, sevrage », ces termes généralement associés aux drogues dures sont parfois utilisés pour l'alimentation et notamment le sucre ou les produits sucrés. Peut-on dire que le sucre rend addict ou dépendant chez l’homme ? Cette croyance courante ne semble pas partagée par les spécialistes. Petit tour d'horizon des connaissances scientifiques actuelles et les avis des chercheurs et médecins.

Addiction ou compulsion, une terminologie ambiguë

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), il n’existe pas d’addiction ou de dépendance alimentaire [1]. Il serait donc plus adapté de parler de désir intense de consommer ou de compulsion vis à vis d’aliments à haute densité énergétique. Les aliments qui sont associés aux compulsions alimentaires sont en général des aliments palatables, c'est-à-dire au bon goût, et pas forcément sucrés.

Pas de sevrage, ni d'accoutumance

France Bellisle [2], diplômée en psychologie des universités Mac Gill et Concordia (Canada), et docteur es sciences du système nerveux et du comportement, s’intéresse depuis des années au comportement alimentaire humain avec une approche expérimentale. Selon elle, " ce goût pour le sucré […] ne saurait être confondu avec une quelconque "addiction" (pas de "tolérance", pas de "sevrage", pas de comportement extrême présentant un danger), même s'il apparaît certain que le plaisir alimentaire (tiré d'aliments divers et non pas seulement des aliments sucrés) partage certains mécanismes nerveux avec les dépendances induites par l'usage de drogues".

Responsable de l’unité de nutrition pédiatrique de l’hôpital Trousseau à Paris, Patrick Tounian [3] affirme également : "Il n’existe pas d’addiction au sucre. L’addiction se traduit par l’existence d’une part, d’une dépendance physique caractérisée par des manifestations de tolérance entraînant des besoins de plus en plus conséquents pour obtenir le même effet, et d’autre part par des symptômes de sevrage lorsque l’individu est privé de la substance en question. Elle conduit donc à un comportement cherchant à se procurer de manière incontrôlable la substance dont on est dépendant. Les sucres ne suscitent aucun de ces signes physiques ou comportementaux. Donc, si l’ingestion de sucre produit effectivement un plaisir qui partage les mêmes voies cérébrales que celui induit par la consommation de certaines drogues."

Des comportements addictifs chez l'animal mais des circuits cérébraux différents

Serge Ahmed, directeur de recherche au CNRS à Bordeaux, a mis en évidence des comportements de type addictif chez le rat [4]. En effet, son équipe a comparé en laboratoire le potentiel attractif du goût sucré (testé d'abord avec une solution édulcorée avec de la saccharine puis avec du sucre) à celui de la cocaïne chez le rat. Pendant plusieurs jours, des animaux ont eu le choix entre une boisson sucrée et une dose intraveineuse de cocaïne. La quasi-totalité des rats (environ 90%) ont développé rapidement une préférence presque exclusive pour le goût sucré et ce quelle que soit la dose de cocaïne disponible et quelle que soit la source de saveur sucrée (édulcorant ou sucre).

Des conclusions similaires ont été rapportées par l'équipe de Bartley Hoebel [5], chercheur à l'université de Princeton, qui a également mené des travaux chez le rat sur les consommations compulsives de produits gras et sucrés. Comme Serge Ahmed, il conclut à un comportement de type addictif des rats vis-à-vis de la saveur sucrée en lien avec une activation des circuits cérébraux de la récompense. Il distingue cependant les "addictions naturelles" s'appuyant sur des mécanismes physiologiques et les "addictions aux drogues" reposant sur des mécanismes pharmacologiques.

Jean-Pol Tassin, neurobiologiste, directeur de recherches à l'Inserm et professeur au Collège de France, met en garde contre une extrapolation trop rapide de ces données animales à l'homme. Il souligne dans un article de presse [6] les similitudes et les différences entre plaisir et addiction : "en disant que le sucre est préféré à la cocaïne par une majorité d'individus, on donne l'impression d'avoir trouvé un nouveau produit toxicomanogène. C'est faux : le sucre se distingue juste par un goût très agréable. Mais on confond trop souvent la dépendance avec l'action de la dopamine, elle-même liée au plaisir. Or, la dépendance peut exister sans plaisir et réciproquement". Selon les travaux du chercheur, les circuits dopaminergiques sont eux-mêmes sous l'influence d'un système de régulation, celui de l'équilibre entre deux neurotransmetteurs, la noradrénaline et la sérotonine. Un équilibre perturbé par les drogues : leur consommation conduirait à un « découplage » de la noradrénaline et de la sérotonine, qui ne serait supportable qu'en prenant de nouveau de la drogue. Le sucre agit sur la dopamine sans passer par ces circuits, donc ne conduit pas à une addiction vraie."

Le Pr. David Benton, chercheur de l'université de Swansea au Royaume-Uni, a passé en revue les études scientifiques réalisées sur l'homme [7] pour vérifier la validité de l'hypothèse d'une dépendance au sucre. Résultat : sur la base de l'ensemble des données scientifiques disponibles, l'idée communément admise d'une dépendance au sucre n'a pas de validité scientifique et les données obtenues chez l'animal ne sont pas extrapolables à l'homme.

L'influence de la restriction et l'importance de retrouver une alimentation source de plaisir

Gerard Apfeldorfer [8], psychiatre et psychothérapeute, est spécialiste des troubles du comportement alimentaire et des problèmes pondéraux. Selon lui, "Il existe une forme de relation aux aliments qui mène à un tableau assez proche de l’addiction, avec une obsession et un désir frénétique de certains aliments, une avidité et une gloutonnerie, qu’on appelle la «restriction cognitive». La restriction cognitive peut être définie comme l’ensemble des comportements alimentaires, des croyances, des interprétations et des cognitions concernant la nourriture et la façon de se nourrir, découlant d’une intention de maîtriser son poids par le contrôle mental du comportement alimentaire […] Ces comportements prennent le pas sur les mécanismes de régulation physiologiques. En somme, la restriction cognitive mime l’addiction : on y retrouve le sentiment de dépendance de l’individu vis-à-vis du produit, le désir exacerbé, le plaisir intense, mais fugace, lié à sa consommation, qui a valeur de renforcement positif."

Le Dr Jean-Michel Lecerf, chef du service de nutrition à l'Institut Pasteur de Lille est spécialiste en endocrinologie et maladies métaboliques. Il met en garde contre les comportements excessifs dans les deux sens [9] : "Les régimes qui bannissent les glucides et/ou le sucre, provoquent une dégradation de l'humeur, ce qui augmente encore les risques de troubles du comportement alimentaire. [..] Il faut retrouver le plaisir lié à l'alimentation et intégrer ce plaisir dans nos comportements alimentaires".

"Il est clair que manger procure et doit procurer le plaisir pour satisfaire des besoins énergétiques. Dans la mesure où les deux sont liés, il est clair aussi que l’on recherche autant la satisfaction de besoins émotionnels et affectifs en mangeant. Du physiologique on peut passer aisément au psychopathologique quand l’alimentation (et le sucre / sucré) est utilisée comme moyen de compensation. Mais, contrairement à l’alcool, le sucre / sucré n’entraîne pas d’addiction. La restriction cognitive peut être également un terrain propice à un comportement pathologique, elle est induite par le manque et l’interdit... du sucré, en décrétant que certains aliments sont mauvais."

Références

  1. "Neuroscience of psychoactive substance use and dependence" OMS 2004
  2. F. Bellisle "Addiction au goût sucré: vrai ou faux débat ?" Cah Nutr Diét 2008 ; 43 Hors-série 2 : 2S, 52-55
  3. P. Tounian, "Les céréales du petit-déjeuner sont-elles vraiment les amies du petit-déjeuner ?", Atlantico, 27 déc 2011
  4. M. Lenoir, SH. Ahmed et al, "Intense sweetness surpasses cocaine reward", PLoS One. 2007 Aug 1;2(8):e698.
  5. NM. Avena NM, Hoebel BG et al, "Evidence for sugar addiction: behavioral and neurochemical effects of intermittent, excessive sugar intake".Neurosci Biobehav Rev. 2008;32(1):20-39.
  6. J-P. Tassin, "Le sucre remet en cause la théorie de l'addiction", l'Union, 8 nov 2009
  7. D. Benton, "The plausibility of sugar addiction and its role in obesity and eating disorders". Clin Nutr 2010,29,288-303
  8. G. Apfeldorfer, "Addiction aux aliments sucrés : vrai ou faux débat ?" in "Le Goût du sucre", éditions autrement p125-137, sept 2010
  9. J-M. Lecerf, "Le goût sucré : aspects physiologiques, sensoriels, et comportementaux", entretiens de Bichat, 2010

SOURCE : CEDUS

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s