Le sociologue face à l'« épidémie d'obésité »

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La corpulence des femmes comme des hommes a fortement augmenté en France depuis 1981, avec une accélération depuis les années 1990. Si le rôle de l'environnement social apparaît déterminant dans cette évolution, le rôle du sociologue ne se borne pas à décrire les facteurs explicatifs de la prise de poids. En effet, le développement de l'obésité n'a pas touché également tous les groupes sociaux. Les inégalités face à cette pathologie, comme les moyens de mesurer cette évolution ou encore la place de la corpulence dans les interactions sociales constituent des objets de recherche essentiels pour la sociologie.

Le sociologue face à l’« épidémie d’obésité » - Crédit photo : FDA/Renée Gordon Les différences de pratiques, notamment alimentaires, entre milieux sociaux se traduisent dans les corps et se donnent à voir quotidiennement dans l’apparence des individus, à la fois marqueur d’appartenance et instrument de distinction. La corpulence, parce que l’individu en apparaît généralement responsable, joue un rôle particulier dans les interactions et la construction des identités sociales. Mais l’obésité a également des conséquences directes sur la santé (diabète, hypertension, ...) et constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique.

Tout en parlant d’« épidémie mondiale » pour l’obésité, l’Organisation Mondiale de la Santé a fait de l’Indice de Masse Corporelle (IMC), rapport du poids sur le carré de la taille, l’instrument privilégié pour l’étude de la corpulence au niveau mondial. Tirant ses origines des travaux d’Adolphe Quetelet dont on lui donne aussi parfois le nom, cet indice ne s’est imposé que récemment pour saisir et mesurer l’obésité sur de vastes populations. Son caractère pratique, puisqu’il repose sur les données de la taille et du poids, qui sont plus facilement accessibles que le tour de taille par exemple, a fortement contribué à son succès et sa large utilisation des domaines aussi divers que l’économie, l’épidémiologie ou la sociologie.

L’usage de cet outil comporte toutefois un certain nombre de limites qui tiennent pour une grande part à la manière dont cet indice a été construit et qui conditionnent aujourd’hui la manière dont est mesurée la corpulence. Il ne faut par exemple pas oublier que l’IMC ne reflète pas la distribution de la masse grasse dans le corps ou que les seuils de l’OMS habituellement utilisés sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes, ce qui ne vas pas de soi et influence la manière dont est saisie l’obésité.

Une fois rappelées ces limites, notre étude se propose de se pencher plus précisément sur le surpoids et l’obésité et d’analyser les liens entre le développement de cette pathologie et les caractéristiques socio-économiques. Pour cela, nous tirerons parti des informations apportées par les trois dernières « Enquêtes sur la santé et les soins médicaux », réalisées par l’Insee en 1980-1981, 1991-1992 et 2002-2003, pour analyser l’évolution de l’obésité en France et sa répartition dans les différents milieux sociaux. Il s’agira à la fois d’étudier la prévalence de l’obésité dans les différents milieux sociaux en France, mais aussi d’analyser l’évolution des écarts entre groupe sociaux.

Notre recherche fait apparaître que la corpulence a fortement augmenté en France depuis 1981, avec une accélération depuis les années 1990. Cette évolution concerne aussi bien les jeunes que les plus âgés, et n’est donc pas seulement liée au vieillissement général de la population. Toutefois ce processus n’a pas touché également tous les groupes sociaux. Si le nombre de personnes obèses augmente dans toutes les régions, l’Est et le Nord restent les zones géographiques où l’obésité est la plus fréquente. L’écart entre les catégories socioprofessionnelles reste élevé et s’est fortement accru : l’obésité augmente beaucoup plus vite depuis 1992 chez les agriculteurs ou les ouvriers que chez les cadres et professions intellectuelles supérieures.

Par ailleurs, plus un individu est diplômé, moins il a de risques d’être obèse. En 2003, 15 % des individus sans diplôme ou ayant au plus un brevet des collèges sont en surpoids, contre seulement 5 % des diplômés du supérieur. L’écart est de 10 points, soit le double de celui de 1981. Mais ces disparités selon les milieux sociaux se doublent d’un effet de genre: ainsi par exemple, contrairement aux femmes, les hommes les plus pauvres ne sont pas les plus corpulents. Aux différences de consommation s’ajoutent les divergences de représentations et de valorisations du corps qui conduisent elles-aussi à façonner les corps.

L’étude de la corpulence est un enjeu dans la compréhension sociologique du rôle que joue ce caractère corporel et donc d’une des formes essentielles d’inégalité dans la société française. Mais son analyse est aussi une nécessité pour comprendre les inégalités sociales dans leur globalité. C’est en faisant apparaître le caractère sexué du rapport à la corpulence qu’on peut éclairer les inégalités qui touchent les hommes et les femmes dans d’autres domaines. Toutes choses égales par ailleurs, la corpulence des hommes augmente avec le revenu personnel, tandis que celle des femmes diminue. Les écarts de corpulence sont en outre plus forts entre les femmes de groupes sociaux différents qu’entre les hommes de ces mêmes groupes, en France comme en Europe. La minceur est ainsi un critère de distinction entre groupes sociaux et entre sexes qui ne tient pas seulement aux différences -naturalisées - de constitution physique, mais également, et peut-être surtout, aux modes de façonnement et d’appréhension du corps qui caractérisent nos sociétés.

En effet, la situation des hommes et des femmes face à l’obésité est très différente. Le lien entre obésité et pauvreté vaut surtout, en France, pour les femmes. Alors que pour les hommes une forte corpulence peut aussi aller de pair avec un statut social ou un revenu élevé, on constate que les femmes les moins bien payées ou vivant dans les milieux les plus défavorisés sont les plus corpulentes. Deux effets produisent cette situation. Tout d’abord un effet de causalité : c’est parce qu’elle sont plus pauvres que ces femmes sont les plus corpulentes, notamment par une accessibilité moindre à des produits alimentaires de qualité ou à des activités onéreuses, sportives par exemple. L’autre effet qui peut être mis en avant est un effet de sélection : c’est parce qu’elles sont plus corpulentes qu’elles sont moins bien payées et qu’à l’inverse les femmes les plus minces ont des salaires en moyenne plus élevés. C’est dans ce phénomène que se trouve l’explication au paradoxe de l’augmentation de la corpulence moyenne dans le cadre de normes qui poussent à la minceur. Cette norme, dans un contexte de passage à une société caractérisée par des emplois tertiaires souvent peu physiques, est un mode latent de distinction sociale.

Mélanger les populations féminine et masculine, comme c’est encore le cas dans de nombreuses études sur l’obésité, en voile les particularités. Nos travaux plaident pour une distinction systématique des hommes et des femmes dans toutes les recherches qui touchent à la corpulence en termes d’apparence, mais aussi de santé. Les politiques publiques relatives à l’obésité en particulier devraient tenir compte de cette différence et considérer les hommes et les femmes comme deux populations différentes. L’obésité n’est pas qu’un problème de santé. Sa gestion ne se fera qu’en prenant en compte la question de l’apparence des individus et l’importance de la corpulence dans l’ensemble des dimensions de la vie sociale, et en particulier dans les pratiques de consommation.

Références :

(Thibaut de Saint Pol, titulaire du « Prix Jean Trémolières » 2009 de l’Institut Benjamin Delessert pour sa thèse de Doctorat de Sociologie intitulée : « Corpulence et genre en Europe, le poids des inégalités d’apparence et de santé », Observatoire sociologique du changement (Sciences Po), Laboratoire de sociologie quantitative (Insee) - Université d’été de Nutrition 2008, Clermont-Ferrand, 16-18 septembre 2009)

SOURCE : Centre de Recherche en Nutrition Humaine Auvergne

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