Le point sur... les allergies alimentaires

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L'allergie alimentaire s'intègre dans les maladies allergiques qui sont des maladies environnementales. A l'occasion du dernier symposium IFN sur les allergies alimentaires, le Professeur Denise-Anne Moneret-Vautrin, Présidente du Réseau Allergo Vigilance, fait le tour d'horizon des connaissances actuelles sur le sujet en mettant l'accent sur certains aspects tels les mécanismes de l'allergie alimentaire, son épidémiologie, les risques actuels, les types de produits incriminés, les allergènes en cause, les quantités réactogènes des aliments dans la vie courante...

Mécanismes

« Le point sur... les allergies alimentaires » - Crédit photo : www.passeportsante.net L'allergie alimentaire est liée à des réponses immunologiques particulières, dites d'hypersensibilité, vis-à-vis d'allergènes alimentaires, qui sont des protéines. Ces réponses sont majoritairement liées à des anticorps allergiques (IgE spécifiques) et surviennent sur un terrain génétique : l'atopie, prédisposant à un profil lymphocytaire Th2. D'autres réponses reconnaissent des mécanismes plus complexes, comme l'hypersensibilité retardée, liée à l'activation d'un sous-type lymphocytaire Th1 et à la libération de cytokines par ces lymphocytes comme par différents types de cellules effectrices infiltrant les muqueuses. Dans les deux cas, un déficit de régulation immune par des lymphocytes T régulateurs est souligné depuis peu (1,2).

Facteurs de risque

De multiples facteurs de risque sont décrits tant à la première étape de sensibilisation qu'aux étapes ultérieures des réactions cliniques.

La fréquence et l'intensité de la sensibilisation peuvent dépendre de modifications de la flore intestinale, de carence vitaminique D, des apports relatifs en lipides et en anti-oxydants, de particularités de l'environnement extérieur (présence d'endotoxines d'atmosphères d'élevage en ruralité, agents chimiques polluants, exposition au tabac), d'habitudes de consommation (3).

Des facteurs de risque de l'expression clinique et en particulier de sa sévérité sont bien identifiés : asthme, effort physique, prises conjointes d'alcool, de certains médicaments (4,5).

Epidémiologie

En Europe et aux États-Unis la prévalence globale est chiffrée entre 1 % et 3 % des populations (3,24 % en France) (6,7). L'étude EUROPREVAL portant sur 37 000 enfants en Chine, Russie, Inde devrait être prochainement disponible (8). Il est d'ores et déjà certain qu'il s'agit d'un problème mondial dans tous les pays économiquement développés. Ces chiffres sont basais, eu-égard à l'identification de nouvelles affections tributaires de l'allergie alimentaire et de l'amélioration des diagnostics (9). Inversement il est connu que les allégations non scientifiquement fondées sont jusqu'à dix fois plus fréquentes. Le risque actuel préoccupant est l'augmentation drastique (d'un facteur 5 à 7) depuis une dizaine d'années des formes sévères de l'anaphylaxie, entraînant le risque d'une augmentation des cas mortels dont la fréquence est estimée entre 1 et 5 personnes par million d'habitants (10,11). La population pédiatrique est particulièrement en cause mais peut-être aussi les sujets âgés.

Les technologies agroalimentaires induisent des modifications des allergènes alimentaires documentées par l'étude de cas singuliers et de courtes séries, sans que la preuve soit apportée jusqu'ici d'un rôle augmentant ou aggravant globalement les allergies alimentaires. Toutefois l'introduction d'allergènes nouveaux, soit naturels soit modifiés, doit sérieusement être prise en considération par les médecins, le public et les autorités réglementaires. Si l'étiquetage mérite actuellement l'attention des agences de sécurité alimentaire nationales et européennes, l'accent n'est pas encore mis sur des allergènes émergents liés à l'augmentation de consommation de laits de chèvre-brebis et dérivés, à l'utilisation de plus en plus large de protéines végétales et animales isolées de leurs sources, à titre d'ingrédients, à la commercialisation de protéines modifiées comme le gluten déamidé, à la commercialisation d'aliments exotiques (quinoa, fruit du dragon etc ...).

Les données du Réseau AllergoVigilance (2001-juin 2010) montrent que les allergènes en cause, par ordre de fréquence décroissante sont les fruits à coque, l'arachide, les crustacés et mollusques (surtout crevettes), les fruits, les céréales (surtout blé naturel puis isolats de gluten déamidé), les légumineuses (surtout lupin et soja), l'ensemble des légumes, le lait de vache, les viandes-abats, le sarrasin, les laits de chèvre-brebis. Ces onze catégories représentent 90 % des anaphylaxies alimentaires sévères. Toutefois 114 aliments différents ont été identifiés dans 924 cas d'anaphylaxie sévère...

Sur 110 cas où la quantité réactogène est connue avec précision, et où l'équivalent en protéines est calculé, 13,6% correspondent à une quantité infinitésimale de moins de 1 mg, dont la majorité correspond à l'ingestion (autres cas par contact simple, ou par inhalation). Les aliments responsables dans 12/15 cas sont la noix de cajou, l'arachide, les laits de brebis-chèvre.

Plus de 55 % des cas sont liés aux aliments industriels. Les aliments artisanaux et les aliments naturels se partagent 44 % des cas.

Un étiquetage incorrect (autour de 7 % des cas) ou absent (même taux) sont notés. L'étiquetage n'est pas lu par les patients dans plus de 10 % des cas. Bien que ces chiffres soient meilleurs qu'au Canada, ils engendrent la nécessité d'une amélioration des étiquetages (12).

Le lieu de consommation (précisé dans 452 cas) est le domicile (66,4%). les restaurants (13,5%), à l'extérieur (rue, stade) (4,6 %), la cantine scolaire (4,4 %), l'hôpital (test de provocation oral : 3,3 % - erreur repas : 0,4 %), les repas personnels consommés sur le lieu de travail (3,3 %), les lignes aériennes (1,7 %), les repas festif d'association (1,5 %).

Conclusions

L'arachide et les fruits à coque restent en première ligne des allergies alimentaires. 5,5 % à 7,5 % des enfants d'une cohorte européenne sont actuellement sensibilisés à l'arachide (13). C'est pourquoi le traitement de cette allergie grave par immunothérapie orale est à l'étude (14). La fréquence et la sévérité de l'allergie à la noix de cajou doit être portée à la connaissance des industriels et des restaurateurs souhaitant inclure des fruits à coque dans leurs produits et recettes.

Il faut se féliciter de l'addition de la farine de lupin et des mollusques à la liste des allergènes à déclaration obligatoire. On doit désormais signaler à l'attention deux allergènes émergents qui sont les laits de brebis-chèvre et le gluten chimiquement modifié. Les premiers présentent le risque majeur de contamination de lait de vache (15), le second paraît fréquent en France (seul pays où il peut être identifié par un extrait pour test cutané préparé par un laboratoire français).Dans la mesure où le second lieu plus fréquent des accidents sévères est les restaurants, une formation aux problèmes spécifiques de l'allergie alimentaire est recommandée pour ces personnels dont l'ignorance est actuellement totale.

Le signalement de tout accident sévère d'origine alimentaire au réseau Allergo Vigilance doit être également recommandé (16).

  1. Karlsson MR, J Rugtveit et al. Allergen-responsive CD4+CD25+ regulatory T cells in children who have outgrown cow's milk allergy. J Exp Med 2004 ;199: 1679-88.
  2. Byrne AM, J Malka-Rais et al. How do we know when peanut and tree nut allergy have resolved, and how do we keep it resolved? Clin Exp Allergy 2010 ; 40: 1303-11.
  3. Lack G. Epidemiologic risks for food allergy. J Allergy Clin Immunol 2008 ;121: 1331-6.
  4. Gonzalez-Perez A, Z Aponte et al. Anaphylaxis epidemiology in patients with and without asthma: A United Kingdom database review. J Allergy Clin Immunol 2010.
  5. Moneret-Vautrin DA and C Latarche Drugs as risk factors of food anaphylaxis in adults: a case-control study Bull Acad Natl Med 2009; 193: 351-62; discussion 362-3.
  6. Kanny G, DA Moneret-Vautrin et al. Population study of food allergy in France. J Allergy Clin Immunol 2001 :108: 133-40.
  7. Ranee F, X Grandmottet et al. Prevalence and main characteristics of schoolchildren diagnosed with food allergies in France." Clin Exp Allergy 2005 ; 35: 167-72.
  8. Wong GW, PA Mahesh et al. The EuroPrevall-INCO surveys on the prevalence of food allergies in children from China, India and Russia: the study methodology. Allergy 2010; 65: 385-90.
  9. Commins SP and TA Platts-Mills naphylaxis syndromes related to a new mammalian cross-reactive carbohydrate determinant. J Allergy Clin Immunol 2009 ; 124: 652-7.
  10. Pumphrey RS and MH Gowland Further fatal allergic reactions to food in the United Kingdom, 1999-2006. J Allergy Clin Immunol 2007 ;119: 1018-9.
  11. Moneret-Vautrin DA, M Morisset et al. (2005). Epidemiology of life-threatening and lethal anaphylaxis: a review. Allergy 2005 ; 60: 443-51.
  12. Sheth SS. S Waserman et al. Role of food labels in accidental exposures in food-allergic individuals in Canada. Ann Allergy Asthma Immunol 2010: 104: 60-5.
  13. Asarnoj A, E Ostblom ef a/. Reported symptoms to peanut between 4 and 8 years among children sensitized to peanut and birch pollen - results from the BAMSE birth cohort." Allergy 2010 ; 65: 213-9.
  14. Jones SM, L Pons ef a/. Clinical efficacy and immune regulation with peanut oral immunotherapy. J Allergy Clin Immunol 2009; 124: 292-300, 300 e1-97.
  15. de Boissieu D and C Dupont Allergy to goat and sheep milk without allergy to cow's milk Arch Pediatr 2008 ;15: 349-51.
  16. Moneret-Vautrin DA Allergic risk and role of the Allergy Vigilance Network Bull Acad Natl Med 2007 ;191: 807-14; discussion 814.

Denise-Anne Moneret-Vautrin est professeur émérite à la Faculté de Médecine de l'Université Henri Poincaré de Nancy et interniste allergologue. Elle est membre de l'Académie nationale de Médecine, Présidente du Réseau Allergo Vigilance et Présidente d'honneur du CICBAA (Cercle d'Investigations Cliniques et Biologiques en Allergologie Alimentaire).

Pour une présentation générale de l'allergie alimentaire (en français) consulter : Les allergies alimentaires de l'enfant et de l'adulte, DA Moneret-Vautrin, G Kanny, M Morisset. Ed Masson Paris 2006.

Pour les actualités (publications internationales marquantes en 2009-2010) consulter: DA Moneret-Vautrin, Year in round, Alimlnter2010 .15 (juillet) .141-6.

(Par Denise-Anne Moneret-Vautrin (Université de Nancy I) - Symposium IFN « Les allergies alimentaires » - 21 septembre 2010)

SOURCE : Institut Français pour la Nutrition

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