Le poids des interactions sociales dans l'évolution de l'obésité

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Parmi les leviers susceptibles de modifier les comportements alimentaires, comme l'intervention sur les prix ou la diffusion d'information, les interactions sociales entre consommateurs sont aussi à prendre en compte. Elles peuvent en effet amplifier les changements déjà provoqués par les autres types d'interventions. Un économiste de la santé et de l'alimentation de l'INRA a élaboré un modèle statistique prenant en compte le rôle des normes sociales, appréhendées par les représentations collectives de la corpulence, sur les attitudes nutritionnelles des Français dans un contexte de lutte contre l'épidémie de surpoids.

« Le poids des interactions sociales dans l’évolution de l’obésité » - Crédits photo : © Vasilis Varsakelis - Fotolia.com Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un individu est en surpoids si son indice de masse corporelle (IMC, rapport de son poids en kg sur sa taille en mètre au carré) est supérieur à 25 ; au-delà de 27, ses risques de maladie augmentent significativement et il est obèse si son IMC dépasse 30. Suivant cet indicateur, la prévalence du surpoids dans la population adulte française est passée, entre 1990 et 2002, de 29,7 % à 37,5 % (données OCDE Santé 2005).

Pour comprendre cette augmentation du surpoids constatée également dans tous les pays développés, les économistes se sont d’abord intéressés au rôle de la baisse des prix des aliments, qui a induit une hausse des apports caloriques, et à la diminution tendancielle de l’activité physique au travail, responsable d’une baisse de la dépense calorique. Ces déséquilibres de long terme de la balance énergétique des individus sont à la source de « l’épidémie » d’obésité constatée aujourd’hui. Le mot « épidémie » peut suggérer que le surpoids ou l’obésité soient transmissibles. Ceci n’est bien sûr pas le cas d’un strict point de vue biologique. Des recherches récentes se sont néanmoins intéressées à la transmission sociale du surpoids et de l’obésité, via les interactions sociales entre amis ou via les normes sociales de corpulence.

Pour étudier l’impact de ces dernières, le chercheur a utilisé les données de l’enquête « Conditions de vie des ménages 2001 » de l’INSEE, qui enregistre les déclarations de plus de 5 000 individus concernant leur poids habituel (*), leur poids idéal, leur taille réelle et certaines attitudes nutritionnelles.

Le chercheur a supposé que les représentations individuelles du poids idéal sont produites à partir de plusieurs sources d’informations : en premier lieu les normes sociales, objet principal de sa recherche ; en second lieu le poids habituel, car les représentations individuelles sont également régies par un « principe de réalité », stratégie cognitive permettant aux individus de préserver leur bien-être, qui implique une adaptation de leur idéal au réel. Concernant ce dernier point, on note ainsi que 40 % des individus enquêtés considèrent que leur poids idéal est leur poids habituel. Le modèle statistique élaboré sur cette base suppose donc que normes sociales et corpulence habituelle déterminent conjointement les représentations individuelles du corps idéal qui, à leur tour, affectent les comportements alimentaires.

Mesurer les normes sociales

Pour quantifier les normes sociales de corpulence, l’auteur pose deux hypothèses. Premièrement, le groupe social de référence est le groupe auquel est assigné l’individu (du fait de son âge, de son genre, de ses capitaux financiers et culturels). Deuxièmement, les prescriptions sont des attentes partagées sur la manière dont les membres du groupe doivent se comporter ou sur les attributs qu’ils doivent posséder (ici, une corpulence particulière).

L’IMC idéal de chacun contient des informations sur les prescriptions en matière de corpulence qui prévalent dans son groupe social d’assignation ; la norme sociale est donc mesurée par l’IMC idéal moyen du groupe.

Les normes sociales affectent les représentations individuelles des femmes, alors que seul l’IMC réel détermine celles des hommes

Les résultats montrent que pour les femmes, une hausse de 1 % de la norme sociale (l’IMC idéal moyen du groupe d’assignation) induit une hausse de l’IMC idéal individuel d’environ 0,5 %. Pour les hommes, une variation identique de la norme sociale n’aurait aucun effet sur l’IMC idéal individuel. Cette différence de genre est cohérente avec les résultats de la littérature internationale sur l’impact des stéréotypes de beauté auxquels les femmes sont plus sensibles. Elle expliquerait en partie que l’obésité féminine ait progressé plus vite que l’obésité masculine (+ 64 % entre 1997 et 2006 contre + 40 % pour les hommes). L’impact, chez les femmes, des changements d’environnement (baisse des prix, pression publicitaire, etc.) est d’autant plus fort qu’ils induisent des modifications de normes sociales amplifiant les effets de ces changements.

Par ailleurs, une variation de 1 % de l’IMC habituel induit une hausse de l’IMC idéal de 0,5 % pour les femmes et de 0,8 % pour les hommes, ce qui signifie que les hommes adaptent plus facilement que les femmes leurs représentations du corps idéal à la réalité de leur propre corps.

Les normes sociales modulent l’effet des politiques publiques en modifiant les représentations individuelles, notamment chez les femmes

La recherche montre en outre que les représentations individuelles du corps idéal sont très corrélées à certaines attitudes nutritionnelles. Les individus s’estimant en surpoids par rapport à leur poids idéal évitent plus les produits gras et sucrés, consomment plus de produits allégés en gras ou en sucre, déclarent plus souvent suivre un régime équilibré et consomment moins d’alcool.

Une politique de subvention des fruits et légumes qui entraînerait une diminution l’IMC réel de 1 % diminuerait l’IMC idéal d’un individu souhaitant maigrir au minimum de 0,5 % pour les femmes et de 0,8 % pour les hommes. Dans le cas des femmes, tous les individus du groupe modifiant simultanément leurs représentations, l’IMC idéal moyen du groupe serait également modifié à la baisse. Au total, à l’effet direct de - 0,5 % s’ajouterait une seconde baisse de l’IMC idéal de chaque femme de - 0,5 % provoquée indirectement par une modification de la norme. Ce second effet ne serait pas observé chez les hommes. Cet exemple montre que les normes sociales peuvent moduler les effets des politiques publiques via une modification des représentations individuelles du corps.

Le chercheur s’intéresse également à l’impact d’autres types d’interactions sociales, comme l’effet des réseaux auprès d’adolescents ou au sein du couple, pour comprendre pourquoi les normes sociales de corpulence observées aux Etats-Unis évoluent à la hausse, malgré des politiques actives de lutte contre l’obésité. L’analyse et la compréhension des interactions sociales en matière d’alimentation apportent un éclairage important pour la construction des politiques publiques de lutte contre l’obésité comme pour leur évaluation.

(*) Le poids habituel, sans être exactement le poids réel mesuré précisément le jour j, est un poids de référence « qu’on a en tête ».

Références :

SOURCE : INRA

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