Le marché du corps volumineux

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Paradoxalement, rester gros est un régime de santé à la fois dénoncé pour les dangers du gras dans l’obésité et le diabète, et envié pour l’augmentation mammaire et musculaire. Le corps occidental maintient la minceur comme un signe de distinction sociale tout en remplaçant l’étendue par le volume de ses formes. Présenter un corps ferme et musclé reste un signe de vitalité et de jeunesse. Gonfler sa poitrine par l’artifice par un soutien-gorge ampliforme. Être gros est devenu un marché sans que les techniques pour maigrir soient véritablement efficaces sans un coaching minceur personnalisé [1].

Dénigrement de l’obésité

La technogym – depuis 1965 avec les tapis puis les Bikers, en 1975 avec les steppers, en 1995 avec les Elliptiques, en 2000 avec le Power Plate [2] et en 2005 avec les CardioWave – offre des modes d’amaigrissement dans les nouvelles salles de low fitness. Le Wole Body Vibration mettrait en oeuvre un traitement d’ensemble des masses musculaires et graisseuses en restaurant une meilleure circulation. Les discours du bien-être de l’amaigrissement et de la beauté se trouvent ainsi mêlés... Face à cette technologisation du régime, depuis mars 2008, pour 3,5 euros, la première salle de fitness low cost en France a ouvert ses portes à Fontenay-sous-Bois (94) d’après une idée de Céline Wisselink et Marie-Anne Teissier, deux anciennes de l’UCPA. En 2009, des Fitness Park démocratisent l’accès à 1 euro par jour, confirmant l’injonction de maigrir.

Car, socialement, selon Thibaut de Saint Pol [3], les relations sont très différenciées entre corpulence et identité de genre. Il souligne qu’en matière de corps désirable, hommes et femmes forment « deux populations différentes ». Les femmes sont en effet bien plus soumises à la pression exercée par la société sur leur poids, ce « mode latent de distinction sociale ». Ce sont aussi elles qui déclarent le plus souvent avoir été victimes de discrimination en raison de leur poids ou de leur taille. Les hommes, pour leur part, se contentent d’endurer moqueries et insultes.

Une éthique de la sobriété

La discrimination des gros s’accompagne aussi d’une critique de l’alimentation grasse [4] et américaine. Super Size Me est un film documentaire américain réalisé par Morgan Spurlock. Le journaliste décide de se nourrir exclusivement chez McDonald’s pendant un mois et enquête à travers les États-Unis sur les effets néfastes du fast-food et de la célèbre chaîne spécialiste du hamburger, qui entraînent l’accroissement de l’obésité. Le titre pourrait se traduire par « Grossissez-moi » : il s’agit en fait d’un jeu de mot avec le nom commercial Super Size, qui désigne la version géante des menus de la chaîne McDonald’s. Au Québec, le film a été diffusé sous le titre Malbouffe à l’américaine. Pendant son enquête, Morgan Spurlock décide de mener sur lui-même une expérience sous la surveillance attentive de trois médecins. Il s’oblige à ne manger que chez McDonald’s pendant un mois et d’utiliser plus souvent le taxi afin de respecter le nombre maximum de 5 000 pas par jour qu’il s’impose (moyenne par Américain). Il prend 11 kg en 30 jours, endommage son foie et augmente son cholestérol de 0,65 gramme par litre de sang.

Les médecins lui recommandent fortement d’arrêter mais, déterminé à continuer son expérience, il parvient à son terme malgré les avertissements. Retrouver sa santé optimale lui a pris plus d’un an. Depuis, avec des écoréférents dans chaque magasin, McDonald’s a changé la couleur rouge de son logo en vert. Depuis la dénonciation du marché de la « malbouffe » dans le film L’Aile ou la Cuisse, le rapport technique 916 de l’Organisation mondiale de la santé concluait en 2002 que le marketing actif des aliments à haute densité énergétique et des commerces de « fast-food » représentait un facteur de risque probable d’obésité. Le projet – Policies on Marketing Food and Beverages to Children (PolMark) – a pour objectif d’acquérir une vue d’ensemble sur l’attitude des principaux acteurs vis-à-vis des contrôles actuels et envisagés sur la publicité et les messages promotionnels. Aux États-Unis, entre 1977 et 2004, la publicité alimentaire dans les programmes des télévisions nationales a baissé de 34 %, et pendant ce temps, l’obésité infantile a quadruplé.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la faible consommation de fruits et de légumes est l’un des dix plus importants facteurs de risque pour la santé mondiale. Elle serait à l’origine de 31 % des cardiopathies ischémiques, de 19 % des cancers digestifs et de 11 % des infarctus. Globalement, plus de 2,7 millions de vies pourraient être sauvées chaque année grâce à une consommation suffisante de fruits et légumes, soit au moins 400 g par jour. Ces données ont conduit l’État français à lancer dès 2001, dans le cadre du premier PNNS, une campagne de communication nationale indiquant que la consommation d’au moins cinq fruits et légumes par jour est recommandée dans le cadre d’une alimentation équilibrée (soit au moins cinq portions de 80 g de fruits ou de légumes par jour).

Pendant ce temps, le diabète touche actuellement plus de 194 millions de personnes à travers le monde, un chiffre qui devrait atteindre les 333 millions d’ici à 2025 et représenter le plus lourd fardeau pour les pays en développement. Chaque année, des dizaines de milliers de personnes, rien qu’aux États-Unis, perdent une extrémité de membre par amputation, dont 137 000 concernent une amputation du membre inférieur. Les États-Unis comptent plus de 1,9 million de personnes amputées, dont 90 % sont des amputés d’un membre inférieur. On s’attend à ce que le marché de la prothétique s’accroisse à mesure que s’allonge l’espérance de vie de la génération du baby-boom. Le diabète, une maladie de plus en plus répandue, affecte de nos jours environ 20 millions d’Américains. C’est la cause la plus fréquente d’amputations de membre inférieur non traumatiques. Chaque année, on compte 82 000 amputations de membre inférieur auprès des personnes atteintes de diabète. De plus, d’ici à l’année 2010, la génération du baby-boom sera âgée de 46 à 64 ans, augmentant ainsi le bassin potentiel d’individus devant recourir à l’amputation. En 2020, le nombre d’amputés nécessitant une prothèse aura augmenté de 47 %, ouvrant le marché de la prothèse à un grand public. Volume de restauration Paradoxalement, si le mauvais gras est combattu, le volume mammaire est recherché comme une panacée séductrice. Avoir une grosse poitrine [6] reste fantasmatiquement dans l’imaginaire masculin un idéal de la femme maternelle et érotique. Face aux seins qui tombent [7], symbole du vieillissement et de la différence entre les générations, la tentation de redresser sa poitrine, comme son existence, est devenue une technique corporelle.

Aux États-Unis [8], en 2008, plus de 300 000 femmes et adolescentes ont subi des implants mammaires pour augmentation et près de 80 000 femmes ont subi des implants mammaires pour la reconstruction après une mastectomie. Le nombre d’implants mammaires des femmes et des adolescentes a plus que triplé depuis 1997, quand il y avait un peu plus de 101 000 de ces procédures. Pour le volume de restauration des surfaces de contour du corps, un gel d’acide hyaluronique – injectable dans les tissus et résorbable – peutêtre utilisé. Au niveau du sein, il permet de le regalber, de lui redonner une rondeur. On peut ainsi espérer une augmentation mammaire d’une taille de bonnet. Ces procédés ne remplacent pas une vraie augmentation mammaire par chirurgie. Elles correspondent à un désir d’augmentation modéré. Il s’agit de procédure pouvant être réalisées sans chirurgie pour la plupart. Certaines procédures d’augmentation mammaire sans chirurgie doivent être renouvelées. Avec la même technique que le botox, Macrolane [9] est un produit innovant actuellement indiqué pour le volume de restauration et de façonnage des surfaces du corps, par exemple les seins, les mollets et les fesses. Macrolane peut régulariser les aspérités de la surface de la peau, par exemple celles causées par la liposuccion. Macrolane est un gel injectable à base de Q-Med, de la technologie brevetée Nasha®, pour la production d’un acide hyaluronique stabilisé d’origine non animale. Il s’adresse à un nombre important de femmes qui souhaitent adapter la forme de leur corps de façon naturelle, non permanente, de manière à ne pas impliquer l’utilisation d’implants ou de corps gras dans une intervention chirurgicale importante.

Rondes mais belles

D’autres femmes choisissent plutôt de revendiquer leurs rondeurs plutôt que de chercher à augmenter leur volume corporel. La révolte contre l’anorexie, depuis l’affichage d’Isabelle Caro [10], auteure de La petite fille qui ne voulait pas grossir, photographiée nue par Oliviero Toscani, s’organise en mettant en avant des femmes rondes [11], retrouvant jusque dans la peinture de Lucian Freud la tradition de Rubens. Vive les rondes [12] est un site qui propose un marché de produits pour être 100 % femme avec 0 % complexe. Le vendredi 26 mars 2010, le magazine Elle fait une grande première : la sortie d’un « Spécial rondes ». Sur 32 pages, on parle de rondes, de coaching mode et on voit des filles rondes, telles que Big Beauty et le mannequin Johanna Dray. Cerise sur le gâteau : c’est un mannequin plus « size », Tara Lynn (taille 48) qui fait la couverture de ce Elle « Spécial rondes ». Marianne James pose nue en couverture de Gala, avec à l’intérieur une séance de mode. La une de Glamour fait poser nues les modèles ronds Crystal Renn, Amy Lemons, Ashley Graham, Kate Dillon, Anansa Sims, Jennie Runk, et Lizzie Miller – qui devient, avec ce numéro de septembre 2009, l’égérie des femmes décomplexées : These Bodies are Beautiful at Every Size.

« Le poids des mannequins actuels est d’environ 23 % plus léger que la normale. C’est toute l’industrie de la mode qui est anorexique », se désole Andreas Lebert, le rédacteur en chef de Brigitte. À partir de 2010, le magazine invite ainsi ses lectrices à se présenter pour apparaître dans ses pages sur des photos illustrant des articles de mode ou de maquillage. « Nous recherchons des femmes qui ont leur propre identité, célèbres ou parfaitement inconnues, qu’elles soient étudiantes brillantes, chefs d’entreprise, musiciennes ou joueuses de football », précise Andreas Lebert, qui ajoute que ces top models « ordinaires » seraient payées la même somme que leurs homologues professionnelles. « Mon corps est un champ de bataille » est un groupe lyonnais féministe qui milite pour des antinormes [13] esthétiques : « Standards de beauté, culte de la minceur et de la jeunesse, racisme, etc., ancrent profondément dans le vécu corporel des femmes des modèles d’identification étroits et peu soucieux du bien-être de chacune. Partant de la question du rapport au corps, les femmes peuvent développer, dans une culture violente à l’égard de ce corps que, nous avons proposé nos propres histoires : par le texte et par l’image. »

Bibliographie

  1. http://www.regimedukan.com. http://www.mincir-direct.com
  2. En 1998, Guus van der Meer, entraîneur de l’équipe olympique hollandaise, est séduit par la technologie des vibrations et l’introduit dans son programme d’entraînement des athlètes. Rapidement, cette technique sera non seulement appliquée aux personnes souffrant d’un surpoids et à celles ayant besoin d’améliorer leur condition physique, mais également en médecine dans des cas de rééducation physique. La Power-Plate a reçu le Prix de l’innovation esthétique au Salon international de la cosmétique qui s’est tenu à Paris en 2003. L’association allemande Bien-Être a déclaré la Power-Plate comme étant un « appareil de bien-être » et souhaite obtenir un certificat de qualité. La Power-Plate a également reçu le titre de « Meilleur appareil anti-âge de l’année 2005 ».
  3. Thibault de Saint Pol, Le Corps désirable. Hommes et femmes face à leur poids, PUF, « Le Lien social », 2010, 226 p.
  4. Hank Cardello, Doug Garr, Stuffed: an Insider’s Look at Who’s (Really) Making America Fat, Éd. Ecco, 2009.
  5. Kelly Christine (membre du CSA), « Lutte contre l’obésité infantile. Les paradoxes de la télévision, partenaire d’une régulation à la française », Le Monde, 17 février 2010.
  6. Marilyn Yalom, Le Sein, une histoire, Paris, Éditions Galaade, 2010.
  7. Susie Morgenstern, Tes seins tombent, Actes Sud Junior, 2010.
  8. http://www.center4research.org/implantfacts.html
  9. http://www.sculptra-facelifting.com
  10. http://www.isabelle-caro.book.fr
  11. Rondes et Belles, Vêtements pour femmes fortes, www.vetements-grande-taille.fr
  12. http://www.vivelesrondes.com
  13. http://ma.colere.free.fr
  14. Myriam Battarel, Lucile Brisset, Sabine Li, Fabienne Meunier, Mon corps est un champ de bataille, Lyon, Éd. Ma colère, Tome 2, 2009.

(Par Bernard Andrieu, Professeur d'Epistémologie du corps et des pratiques corporelles, Université Henri Poincaré/ Nancy 1 Faculté du sport - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

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