Le manganèse dans l'eau nuit au développement cognitif

lu 2877 fois

Le manganèse dans l'eau potable provenant des nappes phréatiques peut entrainer divers problèmes de santé, de comportement et de développement intellectuel chez les enfants. C'est ce qu'a montré une recherche de Maryse Bouchard, professeure au Département de santé environnementale et santé au travail de l'Université de Montréal et chercheuse au CHU Sainte-Justine.

Jusqu'ici, on s'est très peu intéressé au manganèse parce que nous en avons besoin pour vivre et qu'il est réputé peu dangereux à faible concentration. Mais cette situation pourrait changer.

« Nous en absorbons par notre nourriture et le corps régule sa concentration dans l'organisme, explique Maryse Bouchard. Mais à forte dose, il devient neurotoxique et cause des troubles semblables à la maladie de Parkinson: désordre moteur, déficit de mémoire, anxiété, hostilité ».

Normalement, les cellules endothéliales qui tapissent les capillaires protègent le cerveau des particules toxiques qui peuvent être présentes dans le sang, mais chez les enfants on ignore tout des conséquences que peut avoir le manganèse lorsque cette barrière hématoencéphalique n'est pas complètement formée et que le système d'excrétion biliaire est encore en développement.

Déficit cognitif

Maryse Bouchard a donc réalisé la première étude à avoir porté à la fois sur de jeunes enfants et sur des concentrations de manganèse considérées comme acceptables.

Son échantillon était composé de 362 enfants âgés de 6 à 13 ans et venant de huit municipalités choisies en fonction de concentrations variées de manganèse dans leur réseau d'aqueduc. Ce métal est présent de façon naturelle dans l'eau de source souterraine et la teneur de l'eau en manganèse varie en fonction de la composition des couches géologiques.

La concentration la plus élevée à avoir été mesurée dans cette étude était de 260 microgrammes par litre, ce qui est inférieur au seuil de 400 microgrammes établi par l'OMS et à celui de 300 microgrammes déterminé par les services de santé américains.

Différentes mesures cognitives et comportementales ont été prises auprès des enfants: QI, mémorisation, attention, motricité, impulsivité et dextérité.

Les résultats indiquent que plus l'exposition au manganèse est importante, plus les enfants éprouvent des problèmes de coordination motrice et de mémoire à court et à long terme. Pour le QI non verbal, un écart de 6,6 points est observé aux deux extrémités de l'échantillon, au détriment, bien sûr, des enfants exposés aux concentrations les plus grandes.

« C'est énorme ! » déclare Maryse Bouchard. Cet écart est beaucoup plus important que celui associé au mercure et qui n'est que de 0,3 point de QI.

L'étude a également pris en compte de nombreuses variables tels les revenus et la scolarité des parents ainsi que le QI de la mère, mais aucune de ces données n'a d'effet significatif sur les résultats. La corrélation entre l'exposition au manganèse et les résultats aux tests est par ailleurs étayée par la mesure du niveau de manganèse dans les cheveux des enfants: plus ce niveau est élevé, plus les performances évaluées sont faibles.

Le manganèse présent dans les aliments, notamment dans les grains de céréales, les noix, les légumes verts et le thé vert, a aussi été pris en considération. La bonne nouvelle, c'est que cette source de manganèse n'est pas corrélée avec les déficits cognitifs ou de motricité. « Le manganèse alimentaire n'est donc pas absorbé par l'organisme de la même façon que celui qui se trouve dans l'eau », conclut la chercheuse.

Des normes à réviser

Au Canada, où de 20 à 30 % de la population tire son eau potable de sources souterraines, aucune règlementation ne fixe la concentration de manganèse dans l'eau à ne pas dépasser. Maryse Bouchard estime que même la norme de l'OMS devrait être révisée, puisque son étude met au jour des effets nocifs à partir de seuils beaucoup plus bas.

En France, il existe des règles plus strictes qui protègent mieux : c’est le Décret 2001–1220 du 20 décembre 2001 « relatif aux eaux destinées à la consommation humaine à l’exclusion des eaux minérales naturelles », qui fixe les valeurs indicatives du manganèse. La valeur indicative pour la France, comme pour l’Europe, est fixée à 50 microgrammes par litre (Mn).

« Nos résultats révèlent un effet linéaire qui débute dès qu'il y a du manganèse décelable, affirme-t-elle. Si l'on considère qu'un risque de perte de cinq points de QI est un risque acceptable, il faudra abaisser le seuil à 140 microgrammes par litre. Aux États-Unis, 8 % des puits privés et 11 % des aqueducs publics dépassent cette concentration et nous n'avons pas de données pour le Canada ».

Une entente de confidentialité empêche de dévoiler les noms des municipalités de l'étude de Mme Bouchard, mais celles qui sont concernées sont au courant du problème, dit la professeure. Certaines ont d'ailleurs procédé à l'installation de filtres. Quant aux carafes filtrantes fonctionnant à base de charbon actif, elles parviennent à bloquer près de 70 % du manganèse, à condition de respecter les normes du fabricant.

Ces travaux, qui ont figuré parmi les 10 découvertes de l'année 2010 du magazine Québec Science, sont publiés dans le numéro de janvier de la revue Environmental Health Perspectives. Maryse Bouchard a repris son étude en menant cette fois une recherche longitudinale qui permettrait d'observer si les effets sur la santé sont réversibles lorsque le taux de manganèse diminue dans l'organisme.

(Par Daniel Baril - Journal FORUM du lundi 7 janvier 2011 - Université de Montréal)

SOURCE : Université de Montréal

Publicité : accès à votre contenu dans 15 s
Publicité : accès à votre contenu dans 15 s