Le « fait maison » réconcilie plaisir, vie sociale, économie et nutrition

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Réduction du temps de travail, redistribution des loisirs, pression accrue sur le pouvoir d'achat, nouveaux modes de vie, retour en grâce des valeurs de qualité, d'authenticité et de partage... Depuis le début des années 2000, différents facteurs ont conjugué leurs effets pour remettre le « fait maison » au goût du jour. Phénomène suffisamment rare pour être souligné, le développement de cette pratique rassemble autour de la table consommateurs, industriels, médecins et acteurs sociaux qui, chacun de son point de vue, en célèbrent les avantages.

Une tendance de fond pour une autre approche de l’alimentation

Le « fait maison » réconcilie plaisir, vie sociale, économie et nutrition - Crédit Photo : www.cedus.com Loin d’être un effet de mode, le “faire soi-même” s’impose désormais comme un véritable fait de société, attesté, en premier lieu, par un regain d’engouement pour la pratique culinaire. Signe avant-coureur, les plaisirs sucrés ont été les premiers bénéficiaires de cette nouvelle dynamique. Déjà en 2002, 83 % des foyers revendiquaient faire des pâtisseries à domicile « au moins de temps en temps », voire « au moins 2 ou 3 fois par mois » pour la moitié d’entre eux (soit + 26,5 % par rapport à 2000) [1].

Alors que ce mouvement en faveur de la pâtisserie maison se confirme d’année en année, la confiture revient également en force avec 37 % des foyers qui en réalisent « au moins de temps en temps » [1]. Et, en 2008, le nec plus ultra consiste à réaliser soi-même des bonbons et confiseries pour épater ses amis, apporter une touche personnelle aux tables de fêtes. Autre indice révélateur de cette tendance de fond, les machines à pain ont littéralement envahi les foyers : les ventes annuelles ont été multipliées par 10 entre 2002 et 2006, dépassant les 800 000 unités vendues en 2007, et un Français sur cinq déclare faire son pain lui-même au moins deux fois par mois [2].

Décidés à s’approprier les gestes et les savoir-faire naguère réservés aux professionnels, les consommateurs plébiscitent les nouvelles générations d’équipements spécialisés qui ont été adaptés à l’usage domestique, particulièrement dans le champ alimentaire : robots culinaires multifonctions, turbines à glaces et sorbets, machines à expresso, pompes à bière pression, pétrins, fours à étuver... Dans l’édition, les livres de cuisine emballent le marché et offrent au secteur une nouvelle vague de best sellers. En 2006, 1 300 nouveaux titres ont été publiés, contre 816 en 2002, et 7,8 millions d’exemplaires ont été écoulés entre octobre 2006 et septembre 2007 [3].

Certains ouvrages récents, comme Je veux du chocolat (Trish Deseine, Marabout, 2002) et Les cakes de Sophie (Sophie Dudemaine, Minerva, 2000) sont d’ores et déjà devenus des “grands classiques” de la culinothèque idéale (voir livret 4 - page 3) et caracolent en tête des ventes avec des tirages dépassant respectivement 600 000 et un million d’exemplaires !

  1. Source : Cedus, Baromètre sucre
  2. Sources : Le Figaro Économie, 20/10/07. Le Parisien-Aujourd’hui en France, 08/03/08
  3. Sources : Livres Hebdo-Électre, Ipsos, Les Échos (21/12/07).
Initiative individuelle et « don de soi »

Professeur à l’université François-Rabelais de Tours, spécialiste de l’histoire et des cultures de l’alimentation, le sociologue Jean-Pierre Corbeau analyse le phénomène : « Le “fait maison” est un moyen de reconquérir un espace de liberté tout en satisfaisant un désir d’expérience sensorielle. Dans un environnement professionnel formaté, encadré par des protocoles contraignants, et de plus en plus dématérialisé, le consommateur est de moins en moins acteur de sa quotidienneté. “Faire” le rend à nouveau acteur de sa propre réalité, avec en prime la possibilité d’éprouver un plaisir tactile, gustatif, olfactif...

En outre, le projet à réaliser - particulièrement lorsqu’il s’agit d’une recette - porte en lui une amorce de relation sociale. La tarte, le gâteau ou la confiserie que l’on confectionne pour déguster en famille, entre amis et, de plus en plus couramment, avec les collègues sur le lieu de travail est une partie de soi que l’on offre aux autres en partage. Quant au matériel de type professionnel, son usage reste circonscrit aux personnes habituées à recevoir à domicile. Il permet de signifier une modernité novatrice et de positionner son utilisateur en tant qu’hôte créatif. »

Un moyen de lutte contre le surpoids et les dérives alimentaires

À l’heure où la lutte contre le surpoids est devenue un enjeu prioritaire de santé publique, la cuisine maison est unanimement considérée par la communauté scientifique comme un moyen privilégié pour accéder à une consommation éclairée et retrouver le chemin de l’équilibre alimentaire. Initiative pionnière dans ce domaine, une équipe de médecins spécialistes de l’obésité a, depuis plusieurs années, installé un atelier de cuisine en milieu hospitalier (Pitié-Salpêtrière, Paris). Ici, les patients apprennent à composer un menu, choisir des ingrédients, les peser, les faire cuire...

L’environnement alimentaire, de plus en plus marqué par les injonctions nutritionnelles (campagnes de prévention, messages nutritionnels associés à la publicité alimentaire, débats d’experts relayés dans les médias...), a fait progresser le niveau d’information des consommateurs. Cependant, il leur est souvent difficile de traduire ces consignes et conseils en actes quotidiens. De même, le consommateur est rarement expert en lecture des étiquettes mentionnant la composition et les caractéristiques nutritionnelles des produits prêts à consommer.

La pratique culinaire individuelle ou familiale a l’avantage de redonner au consommateur un outil de maîtrise de son alimentation : au niveau du choix des ingrédients,mais aussi, et surtout, au plan des quantités et de la modulation des portions selon les besoins de chaque convive. Le docteur Dominique-Adèle Cassuto, médecin nutritionniste, endocrinologue et praticienne convaincue des bienfaits associés à la culture culinaire, participe fréquemment à des ateliers et réunions de sensibilisation auprès du grand public.

Elle témoigne : « Pendant longtemps, les comportements alimentaires des individus étaient conditionnés par la transmission familiale de gestes culinaires et/ou par l’appartenance à un groupe social ou religieux imposant des règles diététiques spécifiques. La disparition de ces repères culturels a entraîné la perte des repères alimentaires avec pour conséquence de favoriser, dans certains foyers, la surconsommation ou la consommation de produits trop riches en calories. D’où l’importance actuelle de la pédagogie culinaire qui permet de pallier les règles défaillantes et de recréer un modèle alimentaire familial. Ainsi, il m’arrive souvent de prescrire à mes patients une recette, voire un livre de cuisine, plutôt qu’un médicament ! »

Un atout de maîtrise budgétaire, un terrain d’action sociale

La dimension économique est incontestablement l’un des intérêts majeurs de la cuisine “fait maison”. Tandis que les frais de conditionnement, de marketing et de publicité impactent fortement le prix de vente des produits manufacturés, investir dans des appareils électroménagers adéquats et acheter les ingrédients de base pour réaliser soi-même soupes, purées, yaourts et autres desserts permet aux familles de mieux maîtriser leur budget alimentation.

5 conseils pour conjuguer plaisir et diététique :

  1. Définir des menus à l’avance
  2. Varier les ingrédients et les recettes
  3. Faire ses courses avec une liste
  4. Peser les aliments lors de la confection du repas
  5. Préparer la juste quantité et servir des portions adaptées à chaque membre de la famille

Dans un contexte d’incertitudes économiques et de baisse du pouvoir d’achat, les acteurs sociaux, conscients de cette réalité, ont fait de l’éducation culinaire un domaine d’intervention prioritaire, répondant ainsi à des enjeux à la fois économiques et nutritionnels. Des réunions d’information et des séances de travaux pratiques sont aujourd’hui couramment proposés par les maisons de quartier, associations familiales et organismes sociaux. Depuis plusieurs années, l’Union nationale des maisons familiales et rurales d’éducation et d’orientation (Unmfreo) a intégré cette dimension à l’enseignement que ses adhérents dispensent aux jeunes élèves et apprentis des filières agricoles et professionnelles.

« L’éducation nutritionnelle est une matière à part entière du volet “Économie sociale et familiale” de nos programmes de formation, explique Jeanne-Marie Roux, directrice de la Maison familiale de Villeneuve-de-Berg (Ardèche). Mais au-delà du contenu, notre objectif est de mettre en cohérence cette formation avec les pratiques quotidiennes, depuis la composition du plateau-repas à la cantine jusqu’à la salle à manger familiale. C’est pourquoi nous tenons à impliquer les familles dans cette dynamique. Par exemple, lorsque nous apprenons aux élèves à confectionner un potage de légumes, ceux-ci doivent refaire la recette à la maison et recueillir le point de vue des membres de la famille. »

« Ce type d’exercice qui aurait paru “ringard” il y a encore quelques années est aujourd’hui plébiscité par les élèves et leur environnement, note la présidente de l’Unmfreo, Marie-Thérèse Pigé. C’est le signe d’un profond renversement de tendance et d’une demande de plus en plus forte en faveur de la cuisine maison. »

La fin d’une « fracture générationnelle » ?

En 2003, une étude sur les pratiques culinaires des foyers français (*) révélait que 45 % des plus de 50 ans reconnaissaient n’avoir pas appris à leurs enfants à cuisiner. Cette perte de savoir-faire se répercutant prioritairement sur les femmes de 20-35 ans, urbaines et actives. Parallèlement 60 % des moins de 35 ans affirmaient qu’ils cuisineraient davantage s’ils avaient plus de connaissance culinaire. Cinq ans après, le mouvement d’engouement pour le “fait maison” apporte une réponse à cette aspiration.

Le succès des livres, sites internet et blogs culinaires, des ateliers ou cours de cuisine démontre que les consommateurs ont aujourd’hui décidé de pallier le déficit de transmission et de combler ce fossé générationnel.

(*) Enquête BVA-Seb, 11-13 avril 2003

SOURCE : CEDUS

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