Le corps gros, entre normes biomédicales et représentations culturelles

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Pour les anthropologues, le poids a toujours été considéré comme une variable sans grand intérêt pour qualifier les groupes humains tant les variations individuelles sont importantes [1]. En tout cas, cette grande variabilité pondérale a empêché que le poids constitue un marqueur à forte valeur identitaire.

Les normes corporelles biomédicales

À partir du début du XIXe siècle, les anthropologues vont s’employer à décrire la variabilité humaine dans une perspective visant à classer l’humanité en taxons raciaux. Ils utilisaient quelques caractères anatomiques pour discriminer les hommes entre eux. Tout d’abord la couleur de la peau, puis la forme et la couleur des cheveux et des yeux. Enfin, la stature et l’index céphalique (rapport entre la longueur et la largeur du crâne) viendront compléter cette panoplie classificatoire.

C'est à partir des années 1970 que le poids a été considéré par l’anthropologie biologique comme un marqueur adaptatif très intéressant à étudier puisqu’il servait d’indicateur pour décrire les états de santé des populations, en particulier durant la croissance du jeune enfant.

Les travaux sur la croissance humaine furent presque inexistants jusqu’au XIXe siècle, à part le travail pionnier concernant l’étude longitudinale de la stature menée par M. Gueneau de Montbeillard sur son propre fils (cité par Buffon, 1759 [2]). Les scientifiques du début du XIXe siècle utiliseront la stature – et uniquement la stature – comme élément d’information à la fois normatif et explicatif à partir des données fournies par la conscription (jeunes hommes âgés de 18 ans environ). Normatif, parce que le critère de la stature servait à éliminer les jeunes gens inaptes au service militaire par défaut de taille ou au contraire à les affecter dans certains régiments d’élite dans lesquels le recrutement s’effectuait sur la base de la stature [3]. Au XIXe siècle, la stature servit aux économistes pour déterminer l’état de santé des individus associée au développement économique mais aussi à lire les métissages « raciaux » pour les anthropologues [4].

Vers 1830, Adolphe Quételet (mathématicien et statisticien) tente de définir « l’homme moyen » en intégrant le poids au côté de la stature. L’indice de Quételet, ou indice de masse corporelle, est défini par le rapport : poids (en kg) / taille² (en m) [5]. C’est à partir de cet indice de Quételet que l’OMS a proposé une classification morphologique [6]. Des valeurs seuils permettent de répartir les sujets en trois grands groupes : les individus en insuffisance pondérale (IMC inférieur à 18,5 kg/m), ceux qui sont dans la « norme » (IMC entre 18,5 et 24,9 kg/m), et ceux qui présentent une surcharge pondérale (surpoids si IMC entre 25 et 29,9 kg/m et obésité au-delà de 30 kg/m). Ces recommandations sont applicables sur tous les individus adultes quels que soient le genre, l’âge et l’origine géographique.

Cette méthode permet d’établir des limites définissant le surpoids ou l’obésité non spécifiques à chaque population. Or, on observe une variabilité inter et intrapopulationnelle qui soulève les problèmes liés à la mise en place de normes de corpulence et à la standardisation des états de santé. La diversité des définitions de l’obésité impliquerait finalement des références différentes selon les populations, voire selon les époques [7] ; des différences d’ordre physiologiques mais aussi sociales et culturelles. Cependant, l’Organisation mondiale de la santé considère l’obésité, selon son propre référentiel, comme une pathologie, c’est-àdire une gêne au bien-être et à la bonne santé, voire un surcoût collectif élevé en termes d’économie de la santé. Aujourd’hui, l’application d’une norme unique, applicable à toutes les populations du globe, est donc en discussion.

En s’appuyant sur 32 études publiées, des chercheurs ont comparé les variations de l’IMC dans sept populations, à genre, âge et pourcentage de masse grasse identiques [8]. L’échantillon des « Caucasiens », regroupant des Américains, des Australiens et des Européens, constitue le groupe de référence pour les analyses. Il est apparu que, pour une proportion de masse grasse égale, les Polynésiens et les Afro-américains présentaient des IMC significativement supérieurs à celui des « Caucasiens ». A contrario, les populations chinoise, thaïe, indonésienne et enfin éthiopienne avaient des IMC inférieurs à celui du groupe de référence.

L’application d’une même valeur seuil clinique surestime donc les risques associés à un excès de masse grasse dans le premier groupe populationnel, et au contraire les sous-estime dans le second [9], ce qui autorise à rejeter la projection d’un seul modèle prédictif sur l’ensemble des populations humaines. Cette « typologie morphologique » des individus, basée uniquement sur le rapport entre la taille et le poids et agrémentée de la connaissance de la répartition corporelle entre graisse viscérale et cutanée, se révèle insatisfaisante, car elle paraît rigide, ignorant toutes les dimensions culturelles et comportementales produites par chaque population concernant son alimentation.

Pour comprendre la diversité morphologique, l’anthropologie biologique s’est dotée de techniques d’évaluation de la masse graisseuse plus sophistiquées que le simple IMC, comme le rapport taille/hanche permettant de distinguer les morphologies dites « androïdes » des morphologies « gynoïdes », les plis cutanés permettant de mesurer la répartition graisseuse sur différentes parties du corps (hanche, triceps, omoplate, mollet). Il convient d’y adjoindre des études de comportements alimentaires, comme les menus des dernières 24 heures ou des enquêtes participatives, expliquant les différences d’alimentation observables suivant le groupe d’âge ou le genre, les restrictions alimentaires induites par les facteurs culturels, en particulier religieux.

Mais au côté de cette lecture bioculturelle, il convient de prendre en compte non seulement les environnements physiques (climat ou niveau d’urbanisation) et les produits alimentaires qui leur sont associés, les comportements alimentaires (en termes d’apports caloriques journaliers, par exemple), le niveau d’activité physique et les dépenses énergétiques, les contextes socio-économiques, politiques et religieux, les croyances et les représentations concernant le corps et les aliments. Pour certaines sociétés, la grosseur corporelle est considérée comme l’expression d’un positionnement social élevé, alors que dans d’autres l’obèse est un être pathologique, un corps de pauvre, voire un corps monstrueux [10].

Les représentations culturelles du corps gros

Dans notre société, la volonté de contrôle des formes de notre corps est assurément un signe de modernité ; elle engendre un processus d’incorporation de l’effort et de la dureté produisant des corps fermes, s’opposant à la mollesse et à l’abandon de soi que l’on stigmatise dans le corps gras. Cette opposition entre minceur et grosseur corporelles est récente ; Brillat-Savarin, dans sa Physiologie du goût, expliquait que « la maigreur est un malheur effroyable pour les femmes, car la beauté est dans la rondeur du corps ». Le passage d’une société alimentaire de « restriction » à une société d’« abondance » a produit ainsi de nouveaux modèles de corpulence [11] : ce n’est plus seulement le corps gros comme corps pathologique qui nous est proposé, mais un corps sans énergie ni volonté, un corps passif, un corps subi.

À l’opposé se rencontre le corps choisi, enfin celui que l’on souhaiterait, celui des couvertures de magazine. C’est celui auquel voudraient ressembler tant de jeunes filles et de femmes : un corps filiforme, toujours lisse et plein de fraîcheur [12]. Cette volonté de contrôle corporel est aussi exaltée ailleurs, comme dans la société japonaise, où les jeunes filles cherchent à avoir les corps les plus fins, voire les plus maigres possibles. Et l’anorexie fait des ravages au Japon, où plus de 60 % des jeunes filles sont en dessous de leur poids « normal ».

Mais le corps et son opulence, surtout le corps féminin, se veulent, dans d’autres sociétés, le reflet d’une richesse économique et d’un rang social ; l’obésité devient alors un signe de distinction, car il faut être puissant pour se permettre d’être gros et oisif [13]. Ainsi, dans le cas des sociétés touareg et maure, les petites filles des catégories socialement supérieures (les familles de nobles ou de religieux) étaient gavées à partir de l’âge de 7 ans. Dans l’île de Djerba, la jeune fiancée était elle aussi gavée durant une période de réclusion allant d’une semaine à quatre mois pour devenir plantureuse voire obèse au moment du mariage ; son poids constituait une honorabilité familiale [14].

Lors du choix d’une prétendante, le physique des femmes gavées les plaçait au premier rang dans l’espérance d’un beau mariage. Il n’était donc pas convenable, en pays maure, de proposer sa fille au mariage si elle n’avait pas atteint un certain nombre de kilos [15]. Ce repas d’engraissement était constitué quotidiennement de deux kilos de couscous fin de mil, malaxé avec deux verres de beurre. Il devait être mangé en totalité par la femme en situation de gavage. Ainsi, la gavée était tenue de passer toute la journée à avaler ce couscous. Même s’il lui arrivait de vomir, elle était contrainte de prendre la totalité de son repas [16]. Seules les familles ayant les moyens financiers de gaver leurs filles pouvaient prétendre appartenir à la bonne société. Dans ces sociétés, un homme qui a une épouse bien ronde mérite des égards, c’est-à-dire un respect social, car cela veut dire qu’il s’occupe bien de son foyer. Celui-ci a donc le devoir de bien nourrir son épouse. Un corps féminin marqué par un fort embonpoint constitue « le suprême de la beauté ». Une femme ronde et potelée est une promesse de fécondité dans une société qui se construit autour de la famille et de la descendance.

Dans une conception esthétique construite à partir d’une réalité économique et sociale qui fait d’une alimentation riche et copieuse une espérance pour beaucoup, toutes les femmes ayant un certain poids sont considérées comme étant les plus belles et seules ces femmes ont droit à des compliments. Un proverbe hassania dit : « Engraisse une vieille femme, elle deviendra jeune. » Les vergetures sur le corps accentuent la beauté et les poésies exaltent souvent les normes esthétiques corporelles : « trois plis du ventre sont très beaux », « les fesses doivent devenir "frémissantes" », « la chair qui bouge est "dansante [18]" ». Si les rondeurs sont recherchées en Afrique, c’est qu’elles sont synonymes de « beauté naturelle ».

Conclusion

Les normes esthétiques par rapport à la grosseur évoluent. En Europe, sous l’influence du corps médical comme des associations d’obèses américains, la maigreur connaît quelque recul dans les représentations collectives, y compris dans la publicité, même si le corps de l’obèse demeure un corps dérangeant. A contrario, sous la pression des normes esthétiques « occidentales », les excès liés au culte de la grosseur tendent à disparaître. En Mauritanie, la femme gavée n’est plus à la mode, surtout auprès des jeunes [18].

Les médias, en liaison avec les services de santé publique, commencent à mener des campagnes contre le gavage et l’obésité. Même si, pour l’ensemble des habitants du continent africain, être porteur d’embonpoint reste une demande sociale forte : celle d’avoir accès à une aisance économique concrétisée par une riche alimentation, et surtout d’avoir une bonne santé. En un mot, être nourri au-delà d’une faim raisonnable et ne pas être malade du sida ; et dans ces deux cas, la grosseur l’atteste.

Références :

  1. P. Morel, L’Anthropologie physique, Paris, PUF, 1962.
  2. C. Buffon, OEuvres complètes de Buffon, Tome XXI, Paris, A. Hiard, 1835.
  3. L.R. Villermé, « Mémoire sur la taille de l’homme en France », Annales d’hygiène publique et de médecine légale, I, 1829, p. 351-397, tableaux et figures.
  4. P. Broca, Sur la prétendue dégénérescence de la population française, Paris, Impr. E. Martinet, 1867.
  5. A. Quételet, Sur l’homme et le développement de ses facultés ou Essai de physique sociale, Paris, Bachelier, 1835.
  6. WHO. Consultation on Obesity « Obesity: preventing and managing the global epidemic ». WHO Technical Report Series 894, Geneva, 2000.
  7. G. Vigarello, Les Métamorphoses du gras. Histoire de l’obésité. Paris, Seuil, 2010.
  8. P. Deurenberg, M. Yap, W.A. Van Staveren, « Body mass index and percent body fat: a meta analysis among different ethnic group », International Journal of Obesity and Related Metabolic Disorders 22 (12), 1998, p. 1164-1171.
  9. A. Brus, G. Boëtsch, « Variabilité mondiale des normes corporelles de corpulence entre pluralité biologique et pluralité sociale ». In Nouvelles méthodologies en anthropologie biologique. Travaux de l’école d’été du RTP « Anthropologie biologique » – sous presse.
  10. J. Dargent, Le Corps obèse, Obésité, science et culture. Paris, Éd. Champ Vallon, 2005.
  11. J.-P. Poulain, Sociologie de l’obésité, Paris, PUF, 2009.
  12. O. Bardolle, Éloge de la graisse, Paris, J.C. Gawsewitch, 2006.
  13. Brillat-Savarin écrivait que l’obésité ne se trouvait ni chez les sauvages ni dans les classes de la société où l’on travaille pour manger.
  14. F. Laplantine, « La Hajba de la fiancée à Djerba », ROMM, 31(1), 1981, p. 105-118.
  15. Mungo Park signalait dans ses récits sur les Maures que ceux-ci évaluaient la beauté d’une femme au « poids », cité par C. Letourneau, La Sociologie d’après l’ethnographie. Paris, P. Reinwald, 1880, p. 58.
  16. G. Simard (de), Petites femmes de Mauritanie, Paris, Karthala, 1996.
  17. A. Tauzin, Figures du féminin dans la société maure, Paris, Karthala, 2001.

(Gilles Boëtsch, anthropologue, directeur de recherche et président du conseil scientifique au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

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