Le « corps gras » : L'incorporation et ses symboles

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Dans le cadre de la 13ème publication de l'Observatoire NIVEA qui décrypte l'évolution des perceptions du « corps gras », Le sociologue Jean-Pierre Corbeau a accepté spontanément de traiter un thème d'actualité qui s'intéresse particulièrement au corps et à l’imaginaire de nos contemporains, sujet déclencheur d’images, d’associations d’idées, ouvrant des perspectives d’analyses multiples d’un matériau qui, bien vite, vous submerge.

À l’enthousiasme premier succède alors l’obligation quelque peu contraignante, sinon angoissante, d’ordonner, d’organiser, sans jamais la cristalliser, toute cette effervescence perceptive déclenchée par le « corps gras » qui, dès qu’on l’envisage, se décline au pluriel, ajoutant à la polysémie... Quelles réflexions le sociologue peut-il proposer concernant les « corps gras » ? Comment procéder ?

Nous avons fait le choix d’une sorte de promenade, d’un « braconnage » [1], interrogeant des points particuliers relatifs à la polysémie du sujet, mais susceptibles d’être corrélés, de construire une congruence à défaut d’un système, bref de donner du ou des sens à l’attrait, à la revendication du ou des corps gras.

Nous pointerons donc des problèmes (méthodologiques, sociologiques, historiques, esthétiques, symboliques, etc.), comme les étapes d’un cheminement qui, nous l’espérons, permettront d’appréhender la perception positive ou non des corps gras et la représentation de leurs qualités. Mais au préalable, interrogeons-nous sur le statut même de l’observateur.

La mise en perspective de l’analyste permet de comprendre son point de vue et d’en relativiser certains traits antérieurs à son étude. Viendrait-il à l’idée d’un directeur de revue scientifique de demander une analyse du ou des corps gras à des chercheurs maigres ? Surtout s’ils sont dans le déni alimentaire ? S’il le fait, ne craindrait-il pas que la vision et l’analyse proposées soient perverties par des représentations initiales très négatives du ou des objets gras ? Ceci est une vraie question qui s’applique, au-delà des productions scientifiques, à toutes les productions de métalangage sur nos corps, sur les canons auxquels ils doivent se soumettre ainsi que sur les aliments que nous devrions incorporer.

Mais si l’on peut admettre que la « tyrannie des maigres [2] » biaise la perception « objective » des « corps gras », on risque aussi de voir des chercheurs « enrobés », friands de lipides, développer un prosélytisme valorisant de manière inconditionnelle le gras, le gros, la rondeur, l’élasticité presque molle d’une chair replète, ou la gourmandise veloutée des crèmes, l’onctuosité d’une sauce et la volupté d’une pommade. Notre indice de masse corporelle nous associe plutôt au second groupe : nous essaierons de garder une sagesse scientifique.

Décrypter la polysémie du ou des corps gras grâce à l’incorporation

La première étape de notre « braconnage » concernant le ou les « corps gras » envisage la notion d’incorporation - chère à l’anthropologie et à la sociologie de l’alimentation - comme le moyen de décrypter cette polysémie du ou des corps gras, que nous n’arrêtons pas d’évoquer depuis le début de cet article sans jamais l’avoir explicitée...

Rappelons d’abord ce qu’est l’incorporation. C’est une croyance quasi universelle selon laquelle tout élément liquide, solide ou gazeux qui pénètre en nous, dans notre intimité, risque de modifier notre identité. Cette transformation consubstantielle intervient à trois niveaux différents. Elle concerne en premier lieu notre vitalité. L’incorporation d’aliments variés est nécessaire à l’action, à la pensée et à la possibilité de se reproduire des omnivores que nous sommes. Concernant le fonctionnement intellectuel et la fonction reproductrice, on connaît l’importance et la nécessité d’incorporations lipidiques. Nous devons manger varié pour vivre, pour éprouver un plaisir organoleptique. Mais la recherche de cette variété nous amène à consommer des produits inconnus risquant de nous empoisonner.

Cette double contrainte - obligation de manger pour vivre, ressentir du plaisir, et risque de s’empoisonner - est parfaitement étudiée par Fischler et correspond à ce qu’il appelle le paradoxe de l’omnivore [3]. Concernant la vitalité, le gras change son statut dans la diète. Que la famine menace, et il est paré de toutes les vertus ; mais dès que l’abondance arrive, on craint ses conséquences sur les troubles cardiaques, on lui attribue un embonpoint qui devient le stigmate d’un risque sanitaire.

Cette transformation consubstantielle agit ensuite sur notre paraître. L’idéal corporel revendiqué - qui varie à travers l’histoire et l’espace - débouche alors sur des méfiances ou des dénis à l’encontre de certains aliments jugés peu ou trop caloriques selon que l’on appartient à une société qui glorifie la « rondeur » ou la « minceur ». On comprend alors comment l’idéal corporel gouverne nos régimes, du moins ceux des acteurs qui se sécurisent en acceptant le conformisme des canons esthétiques majoritaires dans leur société ou leur groupe social. On comprend aussi comment, lorsque la minceur est revendiquée comme un signe d’efficacité sociale et/ou de beauté, les consommations alimentaires de corps gras font craindre la transformation de la silhouette en un corps gras... La polysémie annoncée se précise : le corps gras au singulier désigne le physique, alors que sa mise au pluriel envisage des catégories d’aliments ou de produits qui pénètrent en nous.

Enfin, dans une perspective symbolique, spirituelle et éthique, cette incorporation peut « souiller » notre esprit lors de l’intrusion d’un corps « impur » - ou jugé tel par des pensées magiques, religieuses, éthiques, idéologiques, « scientifiques » (souvent mêlées aux précédentes) - dans notre intimité. Dans une étude menée il y a quelques années [4], nous constations comment l’évocation du gras renvoyait à des représentations positives ou négatives chez les mangeurs selon leur âge, leur sexe et leurs trajectoires sociales.

Chez des personnes âgées ou ayant été victimes de privation, le gras était plutôt apprécié. En même temps qu’il exorcise la sous-nutrition ou la disette, il est goûteux, il capte les saveurs, il donne une longueur en bouche qui tourne à la jubilation quand on valorise les plaisirs de la table et quand aucun souci de conséquences esthétiques ou médicales ne vient ternir cette sorte de revanche sociale. Nous trouvons le même type de comportement chez de jeunes garçons adolescents qui mangent sans culpabilité des kebabs, des beignets ou des burgers auxquels ils ajoutent beaucoup de sauce.

Toutefois, d’une manière générale, les urbains, particulièrement s’ils sont jeunes, de sexe féminin et de catégories socioculturelles privilégiées, se sentent souillés par le gras, qu’ils disent « sale », « qui sent mauvais », « tache » et « fait grossir ». Le dégoût alimentaire pour les corps gras et les odeurs de graisses participe au rejet du corps gras d’un individu. Mais cette attitude ne concerne pas toutes les graisses...

En effet, l’incorporation n’est pas seulement réductible à l’ingestion d’aliments. Elle concerne aussi les rapports sexuels, la pénétration de l’air dans nos poumons et les produits qui, d’une manière ou d’une autre, traversent notre épiderme. À chaque fois, obligation vitale ou pulsionnelle, plaisir et prise de risques sont présents. Si l’on écarte l’odeur du gras - plaisante ou déplaisante selon les moments de la journée, la faim ou la satiété et les préférences alimentaires - dans l’air aspiré, les autres formes d’incorporation valorisent les textures grasses, lubrifiantes, en émulsion, nourrissantes pour un corps mince qui peut alors aimer incorporer le gras...

Il est temps d’évoquer la deuxième étape de notre « braconnage ».

Le contexte historique des représentations du gras

À la fin des années 1960, la méfiance s’installe à la fois vis-à-vis des graisses animales mais aussi des viandes (particulièrement celles perçues comme lipidiques, ce qui n’était pas le cas des viandes de volaille qui connaissent alors le début de leur succès commercial).

À chaque fois, par une logique de clair/obscur, l’eau se trouve valorisée par la dépréciation des nourritures jusque-là traditionnellement valorisées. La production des produits allégés, qui consiste à les débarrasser d’un maximum de lipides, est aussi une technique de substitution par l’eau. L’émulsion préside à la production de l’allégement. Les cuisiniers des années 1960-1970 valorisent les cuissons à la vapeur et les papillotes. Dans la séquence du repas, l’eau fait son apparition avec un statut gastronomique et/ou médical sur la table. On lui prête des vertus digestives, amaigrissantes, vitalisantes. Lorsqu’elle pétille, elle contribue (toujours au sein d’un phénomène d’incorporation) à renforcer la notion de légèreté ; la finesse de sa bulle confère une élégante distinction.

Le modèle alimentaire des catégories privilégiées change et l’eau y occupe une place déterminante à un moment où l’on désire réduire les apports caloriques, y compris ceux des boissons alcoolisées : le vin est remplacé par l’eau « chic », et les spiritueux sont de plus en plus facilement mélangés aux eaux gazeuses.

Au début des Trente Glorieuses se réalisent des aspirations d'accès à l'abondance engendrées par les souvenirs de la sous-nutrition du siècle précédent, ravivées par les rationnements de la dernière guerre. La force virile, « animale », constitue encore l'un des critères les plus importants de ce que doit être un « bel homme »... Certes, l’engouement fantasmatique pour le corps du « fort des Halles » laisse la place à celui d’un Tarzan hollywoodien qui nage, plonge, rencontre l’eau dans un espace « naturel ». Dans tous les cas, la force de la masse musculaire mérite d'être alimentée par des incorporations adéquates.

Différentes phases sont perceptibles dans la mutation de l'image corporelle. D’abord, le corps idéal « soulève » de façon sédentaire, accumule sur un territoire ; puis il transporte et développe une énergie phénoménale tout en circulant dans les airs, de liane en liane. Il s'allège dans les années 1970 pour signifier une efficacité sociale reposant sur la capacité de se déplacer, sur la rapidité de mobilité. À la fin des années 1980, il devient ce corps esquissant qui glisse dans un espace naturel (mer, neige, air) ou évite le contact d’une altérité porteuse de « souillure »...

Dès la fin des années 1960, il s’agit de manger moins. C’est le début de la lipophobie [5], la graisse est remplacée par l’eau. Cette émergence d’une surveillance de soi dans les incorporations alimentaires exprime une nouvelle image du corps : la France s’urbanise et la population active s’oriente vers les professions tertiaires. À la force du travailleur emmagasinant dans son « corps machine » des calories restituées dans le labeur, succède progressivement l’image d’un corps informationnel qui glisse avec légèreté, fait l’objet de soins (l’eau en tant que composant cosmétique est très présente), devient un alter ego [6] conforme à des systèmes normatifs d’efficacité sociale. Il faut aller vite, être performant, se débarrasser d’un « surpoids » synonyme d’inertie. L’eau participe à cette nouvelle construction de soi.

Soulignons que dans cette « invention » d’un nouveau corps, un véritable « chassé-croisé » s’opère entre l’eau et la graisse, et leur rencontre avec notre enveloppe corporelle... Traditionnellement, dans l’histoire alimentaire de tous les peuples victimes de disettes, la graisse accumulée sous la peau protège - du moins dans l’imaginaire - du manque ponctuel de nourriture. Ces lipides sous-cutanés exorcisent la famine en constituant des « réserves ». Avec l’abondance de nos sociétés contemporaines occidentales, la peur de la sous-nutrition s’estompe, mais les graisses n’en gardent pas moins leur fonction symbolique protectrice...

Simplement, au lieu de la jouer sous notre peau, elles « nappent » celle-ci depuis l’extérieur, limitant leur éventuelle pénétration à la périphérie du derme pour le nourrir et amoindrir les agressions naturelles (soleil, froid), les meurtrissures mécaniques et le vieillissement. La graisse animale ne protège plus en tant qu’aliment « stocké » (devenu suspect) mais en tant que cosmétique se combinant à l’eau pour pénétrer de façon fluide et éphémère (il faut renouveler les applications qui « s’évaporent ») notre enveloppe corporelle.

Plaisirs du gras...

Dans le prolongement de la seconde étape, il est évident que s’enduire le corps de produits onctueux, doux, parfumés, dont on postule qu’ils nous seront bénéfiques et qui déjà nous donnent une sensation de bienêtre, est perçu d’une façon très positive par la quasi-totalité de nos contemporains, même si l’on oublie le caractère gras du cosmétique pour le qualifier de « crème », de « nuage », de « baume », etc. Plutôt que plaisir du gras, nous préférons parler, dans ce premier cas, de sensation agréable qui, dans l’incorporation cutanée, n’entraîne aucune culpabilité mais, à l’inverse, apparaît comme une stratégie de protection de la silhouette qui restera jeune, conforme à la beauté attendue par une majorité de contemporains, celle d’un corps choisi [7] et non subi.

Un autre plaisir du gras est celui d’une incorporation alimentaire qui prend le risque du grossissement corporel dans une société privilégiée valorisant la légèreté. Le plaisir devient alors plus complexe, l’histoire du produit rencontre celle du mangeur qui choisit de l’incorporer pour éprouver des sensations organoleptiques agréables. Manger gras [8] s’inscrit alors dans ce que nous appelons le « goût jubilatoire »... C’est un moyen d’affirmer son indépendance et son autonomie - du moins de manière intermittente - par rapport aux logiques sécuritaires et aux prévisions catastrophiques de nombreux mentors. Le plaisir du gras est alors celui de l’affirmation d’une sensualité qui s’imbrique dans la liberté.

[1] Au sens que Michel De Certeau donnait à ce terme.
[2] Titre de Ligne de crédit n° 375, www.lignedecredit.com
[3] Cf. travaux de Claude Fischler et Paul Rozin accessibles sur le site www.lemangeur-ocha.com, et C. Fischler, L’Homnivore, Odile Jacob, Paris, 1990.
[4] J.-P. Corbeau, L’imaginaire du gras, Programme « Aliment demain », DGAL 1997, reprise et prolongée dans Penser l’alimentation. Entre imaginaire et rationalité. En collaboration avec J.-P. Poulain, Privat/OCHA 2002, nouvelle édition 2008.
[5] Le mot est inventé par Claude Fischler pour désigner ce phénomène venu d'Amérique du Nord, qui se méfie et « diabolise » les graisses d'origine animale, allant jusqu'à boycotter la consommation de viandes jugées trop grasses, encourageant dans le même temps la montée du végétarisme in « L'Homnivore », op. cit.
[6] Cf. David Le Breton, Anthropologie du corps et modernité, PUF, Paris, 1990.
[7] Pour reprendre l’expression de Gilles Boëtsch, « Les femmes ne vieillissent jamais » Corps de femmes sous influence. Questions de normes, sous la direction d’Annie Hubert, cahier de l’OCHA Bdc ? n° 10, p. 63-74.
[8] Cf. Richard Klein, Mangez Gras. Pour en finir avec tous les anciens régimes, Tempo, 1997.

Jean-Pierre Corbeau, Professeur de sociologie à l’université François Rabelais de Tours - Cahiers de l'Observatoire NIVEA n°13 - Janvier 2011)

SOURCE : Observatoire NIVEA

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