Le concept d'addiction alimentaire : quelle réalité ?

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Dans son premier numéro de 2013, la revue de référence Obesity Review a ouvert ses colonnes à deux opinions différentes, voire opposées, sur le thème de l’addiction alimentaire et de sa relation éventuelle avec l’obésité. Cela permet de mettre en lumière le pour et le contre associés au modèle actuel de l’addiction alimentaire...

Le premier article [1] passe en revue les points de convergence, sur le plan neurobiologique, entre l’obésité et l’addiction aux drogues. Ces traits communs impliquent en premier lieu des perturbations des voies dopaminergiques, dans le sens de brutales augmentations du taux de dopamine. En temps normal, ces voies, régissent notamment les réponses comportementales aux stimuli de l’environnement. Par ailleurs, la neurobiologie a mis en évidence certains circuits, dont un déséquilibre du fonctionnement contribuerait à l’obésité : circuit de la récompense, voies de la mémoire et du conditionnement, des émotions et de la réactivité au stress, fonctions exécutives / autocontrôle mental et sensibilité intéroceptive.

Des études ont aussi montré que, à l’instar de la prise de drogue, la survenue d’une discordance entre l’effet attendu après la consommation alimentaire et l’effet réel, d’une intensité moindre, pouvait entraîner un comportement de surconsommation visant à atteindre l’effet recherché. Enfin, selon des données relatives à la sensibilité intéroceptive et aux circuits aversifs, une perturbation de ces voies de régulation contribuerait à l’apparition de phénomènes compulsifs de consommation de drogues, mais aussi de prise alimentaire.

Dans ce faisceau de données concordantes, une nuance apparaît cependant entre addiction alimentaire supposée et addiction aux drogues. Elle est représentée par la multiplicité de facteurs centraux et périphériques, susceptibles de moduler les comportements alimentaires. Cela contraste avec l’aspect univoque du déclenchement de l’effet d’une drogue par son action pharmacologique directe sur les voies dopaminergiques de la récompense.

Le second article [2] présente une vision différente du sujet, en s’interrogeant sur la pertinence, mais aussi sur l’applicabilité large du concept d’addiction alimentaire. Les auteurs évoquent en premier lieu ce que peut recouvrir, en pratique, le terme d’addiction alimentaire, les modèles actuels reposant sur de larges catégories d’aliments riches en graisses et/ou en sucres, globalement palatables, et non sur un agent addictogène clairement identifié comme pour les drogues. Il leur semble délicat d’aller plus loin et de déterminer précisément à quelle concentration tel ou tel aliment pourrait révéler un potentiel addictogène. La détermination d’un profil phénotypique, attribuable à l’addiction alimentaire, n’est pas plus aisée.

En effet, le modèle actuel se base sur des similitudes avec les critères d’addiction du DSMIV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders IVth edition), formalisées dans l’échelle YFAS (Yale Food Addiction Scale). Cependant, s’alimenter est universel et aucun effet pharmacologique direct n’est attribuable au fait de manger, contrairement à la consommation de drogue. De surcroît, le passage d’une prise alimentaire d’un stade physiologique à un stade relevant de l’addiction, n’est pas qualifiable précisément.

À cet égard, l’échelle YFAS fait référence à des symptômes de sevrage, difficiles à caractériser dans le domaine alimentaire. Ainsi, les auteurs suggèrent, plutôt qu’un profil clinique, un modèle neurocomportemental recouvrant un ensemble de comportements clairement définis, tels que l’impossibilité à contrôler sa prise alimentaire, la tendance croissante à la consommation et sa persistance en dépit de conséquences délétères. Ce type de profil s’applique, en particulier mais non exclusivement, aux troubles de type binge eating.

Pour H. Ziaudeen et PC. Fletcher, la revue des études de neuro-imagerie ne permet pas d’accréditer valablement le concept général d’addiction alimentaire même si la modélisation de ces études permet de mieux comprendre certains comportements particuliers. Il est nécessaire d’élargir les recherches en prenant en compte le contexte sociétal d’une grande complexité.

Les auteurs concluent en reconnaissant l’intérêt du débat sur l’éventualité d’un lien entre obésité et addiction alimentaire qui a notamment permis une responsabilisation de certains industriels ou restaurateurs. Ils pointent cependant le risque de dérives réglementaires ou d’interdits idéologiques. Vendre une drogue est illégal, il est plus difficile d’imaginer qu’un vendeur de cheesecake puisse être un dealer !

Références

  1. Volkow N.D., Wang G.J., Tomasi D., Baler R.D. "Obesity and addiction: neurobiological overlaps". Obes Rev. 2013 Jan;14(1):2-18.
  2. Ziauddeen H., Fletcher P.C. "Is food addiction a valid and useful concept?". Obes Rev. 2013 Jan;14(1):19-28.

(Brèves Nutrition N°51 - Département scientifique du CEDUS)

Source : Centre d’Études et de Documentation du Sucre (CEDUS)

SOURCE : Centre d’Études et de Documentation du Sucre

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