La Stévia ou comment le sucré devient salutaire quand il est naturel ?

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Ce qui semble nouveau pour le consommateur européen - la Stévia - est une vieille histoire alimentaire pour l'humain. Et, le plus intéressant est de suivre la saga : comment et pourquoi la Stévia est un aliment commun au Japon depuis 30 ans quand on ne l'autorise à peine en Europe ? Lobbying ou sauvegarde des populations ? Mais à qui profite l'histoire ?

Naturel ou surnaturel ?

Stevia rebaudiana est une plante de la famille des Astéracées, originaire d'Amérique du sud (Brésil et Paraguay), dont la découpe des feuilles semble proche de celles du cannabis. Aucun autre point commun. Ses feuilles contiennent divers glycosides aux pouvoirs naturellement sucrant, notamment des stéviosides (4 à 13% de la matière sêche), stéviolbiosides (traces), des rebaudiosides A (2 à 4%), B (traces), C (1 à 2%), D (traces), E (traces) et des dulcosides A (0.4 à 0.7%) [1]. Si la feuille de stévia possède un pouvoir sucrant supérieur de 30 à 45 fois celui du saccharose, l'extrait qui en est fait - le Rebaudioside A - actuellement autorisé en France, a un pouvoir sucrant 300 fois supérieur;

La Stévia est utilisée depuis des siècles par les Indiens d'Amérique du Sud et depuis plus de 30 ans au Japon où elle entre dans la formulation de nombreux produits comme un édulcorant standard. En revanche, elle a longtemps été interdite dans le reste du monde. La principale raison invoquée étant son utilisation en tant que plante abortive par certaines ethnies paraguayennes [2].

Cependant aucun cas d'infertilité n'a été révélé dans les populations consommatrices, ce qui a conduit l'OMS à conclure, en 2006, que les stéviosides n'avaient pas d'effet négatif sur la reproduction [3], et à fixer des doses journalières d'extraits de stévia (stéviosides) de 0 à 4 mg par kilo de poids corporel en 2008 [4].

En décembre 2008, la Food & Drug Administration Américaine a reconnu l'extrait de stévia comme GRAS (Generally Recongnize As Safe). L'arrêté du 26 août 2009 autorise l'emploi du rébaudioside A (extrait de Stévia rebaudiana) comme additif alimentaire en France.

En 2010, les experts de l'EFSA [5] ont établi un premier avis concernant la Dose Journalière Admissible (DJA = 4 mg/kg/jour, la même que celle de l'OMS) pour les « steviol glycosides » et le règlement européen confirmant son autorisation est attendu en 2011.

Utilisation de la stévia

En 2009, le marché mondial des édulcorants intenses est estimé à 1.49 milliards de $. L'aspartame représente toujours 44% de ce marché. La stévia a atteint 180 millions de $ (seulement 10 millions de $ en 2005) soit déjà 14% du marché mondial (contre 1% en 2007) [6].>

Les USA représentent 85% du marché de la Stévia 16 mois seulement après son autorisation par la FDA. En effet, la stévia représente 21% du marché américain des édulcorants intenses. L'ouverture du marché de la Stévia est une réelle opportunité pour les grands groupes sucriers et les nouveaux entrants, en France et en Europe. En effet, d'ici 2015, la Stévia pourrait représenter 1/4 du marché mondial des édulcorants, selon le Nouvel Observateur.

Enfin, d'après The Innova Database, près de 1000 produits à base d'extrait de stévia ont été lancés dans le monde depuis janvier 2009 [7] et sa prochaine autorisation au sein de l'Union Européenne ne devrait qu'amplifier le phénomène.

Stévia et santé

Si l'extrait de stévia est principalement utilisé pour son pouvoir sucrant naturel, certaines équipes scientifiques se sont intéressées à d'autres bienfaits éventuels de l'extrait de stévia sur la santé.

Une méta-analyse [8] bibliographique, réalisée en 2010 par le Natural Standard Research Collaboration, s'est intéressée, notamment, à l'effet de la stévia sur l'hypertension et l'hyperglycémie. Elle révèle que si, sur le long terme (2 études chinoises réalisées sur 1 et 2 ans [9]), l'extrait de stévia réduirait la tension artérielle chez les patients hypertendus, des études à court terme (1 à 3 mois [10]) ne montrent aucune action tant de l'extrait de stévia que du placebo sur l'hypertension des patients.

De même, quelques études semblent indiquer que la stévia ferait baisser le taux de glucose sanguin [11], qu'elle stimulerait la production d'insuline et réduirait l'absorption des sucres [12]. Une étude danoise de 2004 indique également que la stévia améliore la glycémie après un repas-type comparée à de la fécule de maïs [13]. Mais la revue conclut que le manque de rigueur de ces études limite la fiabilité des résultats obtenus et que des études complémentaires de plus grande envergure seraient nécessaires pour corroborer ces résultats.

Conclusion

Si l'innocuité de l'extrait de stévia semble avoir été démontrée, nous ne disposons pas du recul nécessaire pour évaluer les effets d'une consommation excessive. Il est "amusant" de noter que la DJA du rébaudioside A est 10 fois inférieure à celle établie et reconfirmée par l'autorité européenne pour l'Aspartame... La prodence est donc de mise quant à la prescription et la modération reste, comme toujours, de rigueue.

A qui profite ce délai ?

Voilà donc environ 30 ans que les fabricants de Stévia souhaitent voir leur plante sur les marchés américain et européen. Trente ans, c'est tout de même un peu long pour une autorisation, non ?!

Les sucriers ont évidemment été accusés, mais ce sont surtout les multinationales qui commercialisent les édulcorants intenses (Monsanto et sa filiale Searle, puis Merisant pour le Canderel(R) et Nutrasweet(R), Cergill, ...) qui n'avaient pas forcément intérêt à vendre la Stévia, concurrent direct de leurs propres produits. En effet, ils avaient leur aspartame sous exclusivité sur le marché mondial. Une molécule largement amortie, et qui n'était que « très rentable ».

Pourquoi laisser entrer un loup dans la bergerie, par ailleurs fort juteuse ? La fin du monopole sur l'Aspartame date de 1992. Mais quand on est leader, on est leader. L'aspartame ne se trouve pas que dans le coca : tous les dentifrices en contiennent, et bien d'autres applications encore...

Mais un autre grand est intervenu alors : avec le sucralose (Splenda(R)), Tate & Lyle fait front à Monsanto. diantre. Son sucre chloré est synthétique, 600 fois plus sucré que le sucre, pèse 17% du marché des édulcorants intenses, mais... il est synthétisé à partir du sucre. Donc les sucriers sont ravis, Monsanto beaucoup moins !

Autorisé en Amérique du Nord en 1993... et en France en 2004, son brevet devrait tomber dans le domaine public en 2011. Une coïncidence. Son prix est passé de 350 $ le kilo en 2005 à 100 $ le kilo en 2009... quand le Rebaudioside A de Stévia coûte 300 $.

Et demain ? Bien d'autres plantes et substances sucrantes sont dans les tuyaux pour supplanter la Stévia at autres édulcorants intenses : luo han guo, taumatine, néotame... tout est une question de temps... et d'argent !

Références :

  1. Opinion on Stevia Rebaudiana Bertoni plants and leave (adopted on 17/06/99) European commission.
  2. Duke J. Dr Duke's Phytochemical and Ethnobotanical Databases : Ethnobotanical uses : Stevia rebaudiana. Genetic Resources Web Server, USDA, ARS, 1994. Schwartzmann JB, Krimer DB et al. Cytological effects of some medicinal plants used in the control of fertility. Experiantia. 1977 May 15;33(5):663-5.
  3. WHO FOOD ADDITIVES SERIES: 54. Safety evaluation of certain food additives Prepared by the Sixty-third meeting of the Joint FAO/WHO Expert Committee on Food Additives (JECFA), 2006.
  4. Joint FAO/WHO Expert Committee on Food Additives, Sixty-ninth meeting, Rome, Italy, 17-26 June 2008.
  5. www.efsa.europa.eu
  6. Source Leatherhead International : The Global Market for Intense Sweeteners.
  7. The Innova Database
  8. Ulbricht C, Isaac R, Milkim T, Poole EA, Rusie E, Grimes Serrano JM, Weissner W, Windsor RC, Woods J. An evidence-based systematic review of stevia by the Natural Standard Research Collaboration. Cardivasc Hematol Agents Med Chem. 2010 Apr;8(2):113-27.
  9. Chan p, Tomlinson B et al. A double-blind pacebo-controlled study of the effectiveness and tolerability of oral steviosides in human hypertension. Br J Clin Pharmacol. 2000 Sept;50(3):732-6.
  10. Hsich MH, Chan P et al. Efficacy and tolerability of oral stevioside en patients with mild essential hypertension: a two year, randomized, placebo-controlled study. Clin Ther. 2003 Nov;25(11):2797-808.
  11. Curi R, Alvarez M et al. Effect of Stevia rebaudiana on glucose tolerance in normal adult humans. Braz J Med Biol Res. 1986;19(6):771-4.
  12. Jeppesen PB, Gregersen S et al. Stevioside acts directly on pancreatic beta cells to secrete insulin: actions independant of cyclic adenosine monophosphate abd adenosine triphosphate - sensitive K+ - channel activity. Metabolism. 2000 Feb;49(2):208-14. Lailerd N, Saengsirisuwan V et al. Effects of stevioside on glucose transport activity in insulin -sensitive and insulin -resistant rat skeletal muscle. Metabolism. 2004 Jan;53(1):101-7. Toskulkao C, Sutheerawattananon M, Piyachaturawat P. Inhibitory effect of steviol, a metabolite of stevioside, on glucose absorption in everted hamster intestine in vitro. Toxicol Lett. 1995 Oct;80(1-3):153-9.
  13. Gregersen S, Jeppesen PB et al. Antihtperglycemic effects of stevioside in type 2 diabetic subjects. metabolism. 2004 Jan;53(1):73-6.

(Consultation Nutrition n°4 - Mars 2011)

SOURCE : NUTRIMARKETING SA

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